Comme ça s'écrit…


C’est comme ça, pis c’est tout !

Publié dans Non classé par Laurent Gidon le 14 janvier, 2008
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L’auteur a beau ne pas se prendre pour une crotte, il n’en est pas moins Dieu (voir un billet déjà lointain). Et comme tout dieu qui se respecte, à l’occasion il va faire un tour dans sa création (attention, blague : pour ne pas s’y paumer, il laisse des repères, genre une croix). Parfois, ça lui colle un frisson dégoulinant sur le mode du « Wouaouuu ! c’est moi qui ai fait ça ? ». Et parfois non.

Il y a un moment (je parle pour moi, mais d’autres écriveurs confirmeront peut-être) où le bouquin finit par vous piétiner un peu les nerfs. Même le titre ne veut plus rien dire : c’est une sorte de bruit casse-pieds qui revient tout le temps, un peu comme la sonnerie du réveil qui s’obstine, toutes les dix minutes, à vous rappeler que la vie n’est pas un rêve.
Avec Aria des Brumes, j’en était arrivé à ce point. En plus, l’idée de ce blog, l’engagement tacite de vous en parler au moins jusqu’à sa parution, n’arrangeait rien à l’affaire : pas moyen de me débarrasser de ce titre. Et puis le doute, aussi. Se demander si c’est un roman ou une grosse bouse suintante. Se dire que tout le monde va voir que c’est écrit par un singe aléatoire à qui on a confié un clavier et l’éternité, mais qui n’a pas réussi à produire tout Shakespeare (gag culturel). Et la trouille des experts proclamés qui vont dévoiler, triomphants, que j’ai piqué telle idée dans un bouquin dont j’ignore même le titre mais que tout le monde semble avoir lu, ou telle autre dans un film que j’ai effectivement vu, mais dont je ne me rappelais pas consciemment jusqu’à ce qu’on me mette élégamment le nez dedans… Bref, le stress de la parturiente alors que personne ne lui dit plus de pousser (mais qu’est-ce qu’ils font ? pourquoi ils se taisent tous ? c’est si moche ?).

Et donc, j’ai feuilleté Aria, en livre vrai, quelques jours après avoir reçu mes exemplaires à retourner signés pour les services de presse (certains passants de ce blog s’y retrouveront). Eh bien ma foi, toute modestie mise à part, je l’ai trouvé pas mal du tout.

C’est vrai, j’ai fait des choix en cours d’écriture, mais je m’aperçois qu’ils tiennent la route. Comme d’écrire au présent. Je ne suis pas expert en analyse littéraire, mais je trouve que ça donne une impression d’immédiateté, d’instantané. Dans ma tête, en écrivant, je sentais que je ne pouvais pas m’autoriser certains des artifices littéraires que le passé permet, ces explications ou retour en arrière sur un contexte, ou un personnage.
Au présent, je ne peux raconter que ce qui se passe, là, à cet endroit précis. Cela joue beaucoup sur « l’honnêteté » de la narration. Il n’y a pas de narrateur omniscient qui vient vous préciser ce que vous avez besoin de savoir pour comprendre de quoi il retourne. Et pourtant, c’est ce que j’adore, dans les bouquins de John Irving, par exemple (cette façon de commencer par un détail qui s’étend dans toutes les dimensions de l’espace et du temps). Eh ben là, j’ai pas pu, juste à cause du présent. Alors j’ai fait autrement, à ma façon !

Aussi, quand on suit un personnage, on ne voit que ce qu’il voit (exemple : il passe du temps dans une pièce sombre, et ce n’est que lorsqu’il en sort qu’il découvre le décor, lorsque la lumière extérieure entre par la porte ouverte). Pareil pour l’univers d’Aria (cette planète d’un futur lointain). Elle est décrite, mais à hauteur des personnages, c’est à dire selon leur point de vu et ce qui fait sens pour eux. S’il s’agissait d’un roman actuel, quand le héros saute dans sa voiture, irais-je décrire le principe de la voiture (des roues, une carrosserie, un moteur à explosion qui transporte son carburant et rejette des gaz brûlés) ? Non, bien sûr. Tout au plus préciserais-je le modèle et la couleur, si ça a une importance dans l’histoire. Alors sur Aria, les véhicules, les appareils, les bâtiments… existent dans ma tête, mais s’ils n’ont rien de particulier pour les personnages, vous ne les « verrez » pas plus dans le bouquin que ce qui est nécessaire pour l’histoire. J’intransige, je sais, mais c’est comme ça que je l’ai écrit. Point.

Voilà, je voulais vous le dire. Vous êtes prévenus : Aria des Brumes est un roman intransigeant, quoique de pure SF.

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10 Réponses à 'C’est comme ça, pis c’est tout !'

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  1. Arrête de stresser comme un fou mon garçon, on ne l’a pas encore lu :o)

  2. pibole a dit,

    Mais la véritable question est: Que va-t-il se passer maintenant pour ce blog, puisque le bébé est dans les doux bras velus des libraires, ou presque ?

    ça va en faire des baby blues en perspective! Remets-toi au boulot, nom de dieu, pour que tu puisses nous bassiner avec de nouvelles péripéties zé états d’âme!
    Cela dit choisir le bon temps est capital!

  3. Don Lorenjy a dit,

    Rassure-toi, Loïs, je tiens le choc.
    Et merci Pibole pour l’usage du mot bassiner : réchauffer le lit avant de s’y glisser. Oui, je vous chauffe l’Aria avant de vous inviter à y glisser vos yeux (c’est pour dans bientôt). Quant au temps, le présent m’a toujours semblé être l’endroit où je me sens le mieux…

  4. Marco a dit,

    Ah maintenant Don Lo nous donne même le mode d’emploi de lecture… Ne raconte pas la fin d’Aria dans ton prochain post, quand même, je ne suis pas contre un peu de suspense quand je lis un livre :)

  5. nathalie a dit,

    Je ne peux que te serrer la pince. J’adore le présent.
    Allez, ne t’en fais pas, ça va bien se passer… ;-)

  6. Don Lorenjy a dit,

    Aïe (quelle poigne, nathalie !) et merci.
    Marco, je crame la chute : "J’arrive, Flume, j’arrive." sont les derniers mots du roman. Voilà, tu n’es plus obligé de le lire…

  7. Tietie007 a dit,

    Bonne journée Aria.

  8. posuto a dit,

    Je trouve ça tout à fait juste ce point de vue. J’aime bien l’idée de voir à "hauteur de zieux". C’est aussi une manière d’emmener le lecteur avec soi, dans le style : je ne vois que ce que tu vois, et bien sûr que je sais des choses puisque je suis le créateur, mais je te fais confiance, lecteur, pour immaginer ce qui manque dans mes descriptions. Y’a de l’induit en gros. je préfère ça à un narrateur omnipotant (un peu écrasant au fond).
    Je vote pour cette intransigeance.
    Kiki :-)

  9. Magda a dit,

    alors, ca fait quoi l’accouchement? hihi. En tous cas, chouette couv’. Félicitations!


  10. [...] des enfants sur les marchés du tiers monde, mais presque. Mais c’est vraiment avec “c’est comme ça pis c’est tout” que nous retrouvons enfin les lumineux conseils nimbés d’autodérision que tout [...]


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