Comme ça s'écrit…


Racontons-nous des histoires !

Posted in Non classé par Laurent Gidon le 20 mars, 2008
Tags: , , , , , , , , , ,

Il y a, quelque part, je ne sais où mais à cet instant précis, quelqu’un qui souffre dans sa chair des coups (ou électricité, water boarding, injection, arrachages, introductions diverses, rayez les mentions utiles) d’un autre être humain son semblable. A chaque seconde, et en disposant d’assez d’oreille interne, vous pouvez entendre ses hurlements désespérés. Si vous arrivez à vivre normalement en gardant cette idée et ces cris présents à l’esprit, vous êtes plus fort que moi. Alors il faut oublier, et se rouler dans l’odorant champ fleuri de notre bonheur sans fin. Mais oubli n’est pas absence. Croyez-moi : une fois installée en vous la souffrance de l’autre ne s’oublie jamais complètement. On la masque, on l’écarte, mais elle reste tapie dans son irréductible carré de conscience. Par bêtise ou par gourmandise morbide, on peut venir lever le voile et contempler l’horreur. Mais il se lève aussi tout seul, souvent aux heures creuses de l’avant sommeil, quand il ne reste plus rien du déguisement quotidien de petits soucis, petits projets, petites envies… Là, l’horreur de la douleur de l’un voulue par l’autre frappe et ne lâche plus. Que faire ?

C’est à ce passage précis que l’honnêteté commande à l’auteur d’avouer mon incompétence crasse en matière de philosophie. Oui, amis du beau verbe et du gai calembour, cette introduction poisseuse ne visait qu’à poser le problème. Pour sa solution, demandez à Freud ou à tout autre qui n’est jamais là quand… Mais je persiste : je n’y connais rien et aucune vérité ne sortira de ces lignes, même si je leur collais les électrodes. Alors pourquoi ?

Parce que je me demande ce qui fait le succès d’œuvres (soyons larges : films, livres, BD, spectacles, sentez-vous tous invités dans ce billet) décrivant par le menu des sévices dont nous n’imaginerions même pas vouloir être le témoin, ne serait-ce qu’indirect – et je ne parle pas de les subir. Quelle jouissance y a-t-il à effleurer ainsi l’horreur pure ou cradingue, sans même être sûr que le méchant va payer à la fin (dirty end) ? N’importe quel psychologue de comptoir va me tousser des mots techniques avec ses 5 potes (pauvres catarrheux, ils s’y mettent à six) qui expliquent tout. Yeeeees ! On sait : on en a besoin pour supporter ce pour quoi on ne peut rien (je résume). Mais n’aurait-on pas plutôt besoin que tout cela cesse ? Plutôt que de trouver des moyens détournés pour supporter, je veux dire…

Alors changeons d’angle : pourquoi un auteur qui sait dans quelle encre tremper sa plume et dans quel dico pêcher ses mots – un bon technicien, quoi – se sent-il d’aligner des pages de meurtres sanglants, d’arnaques tordues, de guerres vicieuses et de viols itou ? À part le fait que ça se vende, au moment de l’écrire ça doit être dur pour le gars, non ? En plus, demeure toujours en lui (l’auteur) cette idée affreuse que ce meurtre, cette torture, cette ignominie fondatrice de son roman (de son scénar, de sa BD… voire de son musée, oui, rappelez-vous, le musée des tortures, aux Halles, à Paris, avec même l’odeur de la chair brûlée), ont peut-être déjà été décrites ailleurs. Aaargh ! doit-il se dire, le soir après le soufflé de chandelle, non seulement c’est moche ce que j’écris, mais en plus c’est du déjà lu… Alors pourquoi, hein ? Pourquoi n’invente-t-il pas de belles histoires d’amour, qui même si elle sont déjà lues feront au moins rêver de bisous là et de frissons ici, plutôt que de charcutage d’orteils à la lampe à souder.

Je ne sais pas, je vous l’ai dit au début. D’autant que moi-même, aussi fier sois-je de mon roman sans haine ni violence, je me surprends parfois à écrire des horreurs. Ça me prend comme ça, sans colère particulière. Un vrai défouloir (de tout ce que je voudrais faire dans la vraie vie ? Mickey m’en préserve !) sans frein ni retenue – ce qui redonde et superféte un max. J’ai ainsi martelé le visage d’une femme à coup de fer à repasser, flingué un pauvre italo-américain au lendemain des obsèques de sa mère, réduit toute une armée de fantasy en chair à pâté, et même achevé l’humanité dans un massacre dégoulinant de religiosité… et je n’en suis pas plus fier. Suis-je méchant ?
Je suis sûr que Stephen King ne ferait pas de mal à une mouche, que Jonathan Littel est particulièrement bienveillant, qu’aucune des 1275 âmes de Jim Thompson n’est noire, et ainsi de suite. Pourtant, devenir auteur semble devoir commencer par une bonne descente à la cave, avec une pioche pour creuser un peu plus profond dans le sombre.

Mais je me demande encore : quelle genre de vie on s’invente, à se raconter de telles histoires ?

About these ads

9 Réponses to 'Racontons-nous des histoires !'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Racontons-nous des histoires !'.

  1. Posuto said,

    Peut-être qu’il faut tenir compte du point de départ, écrire (ou bien créer des images ou tout ce qu’on veut) pour quoi faire : exprimer, expulser, dénoncer, ou recréer…? Ze question is complète. And ze answer is not in my pocket (diable, une attaque d’anglo-saxon ? L’heure est plus grave que je ne pensais)
    Du coup, je réchéfli.
    Kiki
    (PS : sinon, c’est l’histoire d’une dédicace qui est en bonne place sur mon bureau :-) alors que le message qui l’amena a été désintégré par une main besogneuse maritale et nettoyante, alors du coup, j’ai pas pu dire merci avec la touche « répondre ». Je dis merci avec la touche « laisser un commentaire » alors :-) )


  2. J’adore quand tu parles sur ce ton !

  3. Don Lorenjy said,

    Merci Loïs, et pourtant, il y a des fleurs tout plein le jardin, et mes enfants sont des amours… mais parfois ça déborde !

    Merci pour le merci, Kiki. J’en profite pour implorer céans les excuses de tous les destinataires de ce message dédicatoire : d’une part il est parti depuis mon adresse pro (donc pas Don Lo, qui n’est pas auteur pro), et d’autre part il est entaché de fautes qui feraient frémir un bouvier Sarde. J’ai voulu faire trop vite, et c’est un tort !

  4. richard said,

    Si on pense que l’on ne peut écrire sans engager sa propre sensibilité,
    et il est effectivement troublant de voir à quel point la noirceur et la violence sont présentes dans le coeur des hommes.

    Votre papier est très intéressant, même si je partage pas votre perception de la douleur de l’autre (décidément, à Pâques, nous ne sommes d’accord sur rien…:o)
    la douleur ne se partage pas, jamais..et il n’existe qu’une vraie compassion pour tenter de s’en approcher.
    vaste débat…:o))
    bien à vous
    richard

  5. richard said,

    je me suis permis d’ajouter votre lien à ma « bloguerie »

  6. Don Lorenjy said,

    Merci pour le lien, Richard. Il faudrait que je mette ma liste à jour aussi.
    Même à Pâques, nous pouvons être d’accord : ce n’est qu’une question de mots. Quand je dis « la douleur de l’autre m’habite », j’entends répondre « compassion ». C’est vrai, très.

  7. richard said,

    ah, la compassion…..
    moi j’ai une vraie compassion pour ceux qui en ont….la mienne peut être sincère, mais tellement maladroite…

  8. Irène said,

    « Pourtant, devenir auteur semble devoir commencer par une bonne descente à la cave, avec une pioche pour creuser un peu plus profond dans le sombre. »

    hmm… Pas mal, la métaphore. J’aime bien.

    Et je crois que je peux me ranger à bon droit parmi les auteurs qui creusent leur filon dans les sous-sols obscurs, pour en ramener de sombres pépites.

  9. Don Lorenjy said,

    C’est vrai, tu es dans ton bon droit… et je préfère nombre de tes pépites à certaines gluances nauséabondes que d’autres remontent à la chaîne de la cave.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d blogueurs aiment cette page :