Comme ça s'écrit…


Qu’est-ce qu’on dira ?

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 29 novembre, 2011

Quand nos enfants ou nos petits enfants nous demanderont pourquoi nous n’avons rien fait ou rien dit, qu’est-ce que nous répondrons ?

Nous leur dirons sans doute que nous n’avions pas le choix, que nous avons voté utile, qu’il fallait être réaliste.

Nous n’avons pas voté pour les idéalistes, des fous qui affirment que l’économie actuelle ne fabrique que des malades chroniques et de la pollution à long terme, que notre boulimie d’énergie va forcément nous conduire à la rupture, qu’il est urgent d’imaginer autre chose pour se dégager de la guerre économique et de la folie financière. Ridicule !

Nous avons choisi les réalistes, des gens sensés qui pèsent les coûts, comparent les chiffres, refont leurs calculs entre bilan carbone et industries sauvées, et qui assurent qu’on peut continuer comme ça si on fait quelques efforts et qu’on gère correctement la crise.

Nous ne dirons pas à nos enfants que nous avons eu peur, non, mais nous leur expliquerons que nous ne pouvions pas faire autrement, pour vivre un peu plus longtemps dans ce confort que le monde nous enviait.

Nous avons donc continué sur la lancée nucléaire (le système le plus dangereux et le plus cher pour faire bouillir de l’eau) parce que nous y étions les meilleurs. Un jour pourtant, même nos centrales n’ont plus suffi, ou alors l’uranium s’est appauvri, ou encore une fuite radioactive a ruiné toute notre activité touristique (scénario le moins pire), nos industries sont quand même parties et nous voilà pauvres et grelottants à quémander un peu d’énergie renouvelable à ceux qui savent la produire.

Nous avons fini par autoriser l’exploitation des gaz de schistes, parce que là encore nous étions parmi les mieux dotés, et après avoir brûlé tout le pétrole nous avons pompé et brûlé tout le gaz, parce qu’il fallait bien faire tourner l’économie pour partir en week-end au soleil jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. Et nous voilà toujours plus pauvres et grelottants, à nous demander ce que nous allons bien pouvoir brûler dans notre atmosphère saturée de CO2.

Nous n’avons pas fini de rembourser notre dette publique, puisque c’est impossible – quand on crée la monnaie par l’emprunt, on ne crée pas les intérêts qu’on ne trouvera donc nulle part – mais nous avons suffisamment sacrifié nos services pour regagner la confiance des marchés qui se payent sur notre travail et celui de nos enfants. Et nous voilà pauvres, malades, agressés et ignorants, déplorant que seuls ceux qui avaient de quoi investir dans les bons fonds de pension puissent se faire soigner, protéger et éduquer par des sociétés privées florissantes.

Mais ce n’est pas grave, puisque nos enfants vont trouver un avenir dans les forces armées qui les nourriront, les formeront, les armeront et les enverront défendre le seul choix réaliste possible partout – même en France – où des indignés idéalistes se mettraient en tête de le contester.

En attendant, nous pouvons comparer les chiffres, les contester, encore et encore, dire tout le mal que nous pensons de telle candidate ou de tel parti de politicards verdoyants (l’expression Khmers verts fait florès, mettons-la nous bien en bouche) et surtout choisir un  prénom réaliste pour l’avenir. Toute la presse nous le dit, ça se jouera entre Francolas et Nicoçois.

Au pied de mon arbre

Publié dans Vittérature par Laurent Gidon le 22 novembre, 2011

Nous avons dans le jardin un arbre que nous appelons l’arbre à rien parce que nous ne connaissons pas son nom et parce qu’il ne produit rien d’autre que des feuilles. Quand nous avons emménagé, il ne faisait qu’un peu d’ombre et je pouvais presque encercler son tronc de mes deux mains. Treize ans plus tard il culmine à quinze mètres, et ce uniquement parce que je l’ai régulièrement taillé. Il met à pousser une fougue qui s’exprime autant dans ses branches que dans ses racines qui tracent un dense réseau sous la pelouse et lancent des rejets jusqu’à 100 mètres à la ronde.

Longtemps, cet arbre à rien m’a agacé. Je lui en voulais de nous bousiller le gazon, de nous noyer sous ses feuilles à l’automne, et même de briser la vue de ses griffes hirsutes. Pourtant, les enfants l’adorent. Ils se balancent autour du tronc, pendus à de vieilles cordes d’escalade. Ils ont même installé une tyrolienne qui part de plus en plus haut chaque année et les précipite au sol dans des éclats de rire.
Moi, il m’énervait. Trop de boulot dessus, trop à couper, à ramasser, et puis toujours ces rejets irascibles qui percent partout et qu’il faut attaquer à la hache et au pic jusqu’à 30 centimètres sous terre. J’avais même eu envie de l’abattre, voici une dizaine d’années. Ma douce m’avait retenu, en me disant déjà de penser aux enfants. L’agacement demeurait.

C’était juste que je ne le connaissais pas bien.
Cet automne, j’ai entrepris de l’élaguer à blanc. Pas pour son bien, mais parce que ses plus longues branches menacent de se briser par grand vent et tomber dans le jardin du voisin. Et puis cette tignasse inquiétante à la Edward Scissorhands est vraiment déprimante en hiver.
Quel boulot ! J’y passe un temps fou, pour cause de prudence. Il y en a des mètres cubes impénétrables, à scier en équilibre instable sur des ramifications de plus en plus hautes, de plus en plus minces et tremblantes, puis à descendre, à tailler pour virer la brindille, à débiter en tronçons de trente centimètres qui rentreront dans le poêle l’hiver prochain. Deux semaines que j’y suis, et il en reste.

En y grimpant presque tous les jours, tout juste armé d’une petite scie pliante héritée de mon père, j’ai refait connaissance avec l’arbre. On s’est un peu présenté l’un à l’autre. Je ne dis pas qu’il me parle – c’est plutôt moi qui m’excuse auprès de lui avant de faire mordre la lame dans son écorce fraîche – mais j’arrive à lire quelque chose en lui. Comme une image de la vie.
Plus j’ausculte sa complexion intime pour trouver l’endroit où glisser ma scie, plus il m’intéresse. Il a un drôle de tempérament. Concentré dans sa ramure, il y a tout ce qui nous pousse. Une sorte de jaillissement anarchique et hargneux, une pulsion qui jette des branchettes agressives dans toutes les directions, sans ordre et sans crainte de la surpopulation, puis qui les tord pour qu’elles se frayent un chemin au milieu de leurs sœurs aînées jusqu’à griffer le ciel. C’est noir et cassant, poussé trop vite et trop serré, mais prêt à gonfler, occuper l’espace, bouffer tout ce qui se présente et grandir encore. Pour quoi ? Question sans objet. Pour rien, rien d’autre que le fait d’être là et de se développer. Quand on touche cette virulence ligneuse, elle donne l’impression que rien ne l’arrêtera. Pourtant l’arbre cède sous ma scie et les branches tombent, toutes vibrantes de colère.
Sacré arbre à rien ! Il a un côté attendrissant et désespéré dans sa façon de toujours fabriquer plus de bois à mesure que je le coupe. Il y a de fortes chances qu’il me survive.

Dans le bruit du monde

Publié dans Admiration,Vittérature par Laurent Gidon le 20 novembre, 2011

En jetant un coup d’œil aux derniers billets de ce blog, j’ai bien peur de donner l’impression d’avoir sévèrement replongé dans la dépression la plus crasse. Et de ne plus rien écrire d’autre que ces récriminations lassantes contre le monde tel qu’il va. Il m’arrive pourtant de m’extasier sur un matin brumeux givré ou sur le rire d’un de mes fils chatouillé par un chaton, mais je ne l’écris pas ici.
Est-ce ma faute si le bruit du monde me casse les oreilles et me tétanise la plume ?

Objectivement, oui.
Écrire ne correspond pas à un besoin chez moi, mais à une envie. Cette envie (en vie ?) se nourrit de ma vie, un peu comme si je m’essorais l’encre du bain quotidien dans lequel je trempe. Il faut alors que j’isole une ligne mélodique, ou au moins une couleur dans le mélange, pour que l’écriture soit possible : je ne peux pas écrire sur tout à la fois, le tout est trop vaste. Certains jours, le monde est une cacophonie telle que je n’entends plus rien. Les encres du bain se sont brassé en une couleur indistincte qui tire sur le sombre. Ces hurlements m’éclaboussent et je reste hagard, indécis : que puis-je en dire ? Rien, sinon régurgiter les vibrations qui résonnent encore en moi une fois le calme revenu. Et n’en dire rien du tout, si le calme ne revient pas.
Parce qu’il faudrait tout dire, suivre tous les fils (ah zut, une 3ème métaphore) dans une histoire totale aussi dense que la trame du monde. Tâche impossible.
Même en simplifiant, les idées de textes se bousculent, se chevauchent, s’ajoutent au tintamarre et finissent par s’annuler comme des interférences en opposition de phase.
Parfois pourtant une note s’extrait de cet océan mal tissé (yess, voilà mes trois métaphores réunies !). Je l’attrape par la queue, je la montre à mon clavier ; mon clavier me dit : tente-la tranquille, tente-là presto, tu auras un écrito tout chaud !

Mais une note ne s’extrait pas toute seule (sauf catastrophe), et c’est bien à moi de la sélectionner pour pister les quelques sujets que je veux traiter. Objectivement, c’est subjectif, et c’est donc à moi de m’y mettre. Alors je m’y suis remis.

D’abord une nouvelle, Une Éternité personnelle, qui suivra sous vos yeux ébahis la réactivation du dernier homme sur Terre. On verra si c’est drôle ou mélancolique, j’avance doucement.
Ensuite, un roman autofictif qui viendra faire pendant à L’Abri des regards : si mon père n’était pas mort il y a quinze ans, mais allait mourir dans quinze jours, qu’aurions-nous à nous dire ? Pas de titre pour l’instant, et un mode d’écriture – au crayon, dans un cahier – qui me fait changer ma façon d’envisager le texte dans son ensemble (j’y reviendrai, n’hésitez pas à me le rappeler).
Et enfin… rien d’autre.
Trop de projets tue les projets. Aucun n’avance. À chaque accroc, on se jette sur le projet d’à côté au lieu de ravauder celui qui se déchire. Trop facile ! Et puis ce serait reproduire dans mon écriture la cacophonie centripète du monde.
Donc voilà, deux plages de calme dans la tempête du monde.

Pour parler d’autre chose (encore que…), je suis en train de lire le Goncourt de cette année. Quand je l’ai commencé, ce n’était pas encore le Goncourt, mais il l’est devenu, tant mieux.
Je ne veux pas dire par là qu’en 100 pages lues (et parfois pas plus d’une à la fois) je peux juger des 400 autres, mais pour l’instant ce livre me fait plaisir à lire, à son rythme. Pourtant, Télérama l’avait assassiné d’une notule où il n’était question que de lourdeur et d’ennui insondable. Mazette ! Puissé-je m’ennuyer ainsi dans chacune de mes lectures.

Quel confort !

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 18 novembre, 2011

Pas facile d’être ce qu’on est. Si je me dis écologiste, sensible à l’état de la planète comme à l’avenir de l’humanité, et même si je le suis vraiment, au fond de moi… le suis-je dans mes actes ?
La surface de la vie est agaçante. Comme la peau, elle cache et révèle à la fois.
Je sais ce que je suis, et ce que nous sommes tous, parcelles issues de la séparation illusoire d’un grand tout, jetées individuellement dans l’expérience de la vie pour faire exister chaque possible et son contraire (en v’là, de la métaphysique !). Mais ce savoir s’efface devant le confort de la vie. Au lieu de tout lâcher pour partir nu sur la route à la recherche de vous autres, parcelles à réunifier, je reste au chaud près du poêle. Au lieu de tourner le dos aux modes de vie, de production et de consommation qui ruinent la planète et les hommes, je m’achète une conscience avec du bio, de l’équitable, du co-voiturage… autant de rustines qui ne tiendront pas longtemps. Je sais, et je ne fais pas.
Pourquoi ?
Hier, en revoyant Volem rien foutre al païs, j’ai compris pourquoi.
La vraie vie sans confort, c’est dur. Les gens qui la pratiquent ne sont pas drôles. Même si j’envie leur radicalité et leur empreinte zéro, je n’aimerais pas vivre avec eux. Et encore moins y être obligé par un changement brutal des conditions.
Je ne veux pas perdre l’insouciance et la gaieté. Je ne veux pas être obligé à une solidarité quotidienne avec des râleurs qui m’ennuient. Je ne veux pas remâcher à chaque repas les causes du combat contre l’institution sclérosante (ou autres thèmes). Je ne veux pas devoir à la collectivité ma part de travail pour seulement survivre. Je ne veux pas que chaque geste soit utile, pesé, ausculté et validé par sa seule efficacité. Je ne veux pas connaître pour principale satisfaction d’avoir raison alors que tous les autres ont tort. J’exagère un peu, certes, mais…
Oui, je suis habitué à tirer la chasse et que quelqu’un d’autre s’occupe d’épurer mon « offrande à la nature ». Oui, j’ai pris goût à ne pas faire ma part du sale travail (ah non, il faut dire activité, le mot travail est banni) pour bâiller devant mon écran et y tapoter ces mots inutiles. Oui, j’aime l’idée qu’un dentiste, un ingénieur, un pompier, un chirurgien ou même un policier – toutes personnes plus utiles et qualifiées que moi – soient là, quelque part, prêts à intervenir en cas de dysfonctionnement majeur auquel je ne saurais pas faire face. Oui, j’aime passer du temps avec des amis choisis et qui m’ont choisi, sans devoir composer avec tout le voisinage simplement parce qu’on partage un bout de territoire et rien d’autre. Oui, je rêve encore d’aller faire du ski en hiver, du surf en été et de l’escalade en inter-saison, de lire de bons livres et voir de bons films, d’écouter et jouer des musiques dépourvues de valeur militante, toutes pratiques dérivatives qu’une occupation saine de mon temps rendraient inutiles. Oui, j’apprécie qu’aucun lieu de la planète ne me soit inaccessible, même si je quitte rarement mon village. Oui, ce confort que j’aime est le fils naturel de tous les dérèglements : il ne survivra pas à la profonde remise en cause qui nous attend.
Bref, j’ai le fessier entre deux chaises, aspirant à plus de justice dans le traitement du monde et des êtres, mais incapable de me sortir du confort et dubitatif quant aux solutions qui se créent ici et là.
On me demandait ailleurs si j’avais envie d’écrire un roman post-apocalyptique. La réponse est non, mais je me demande s’il n’est pas en train de s’écrire sous nos yeux.
Nous faudra-t-il un coup de pied au cul planétaire pour nous jeter nu à la recherche des uns et des autres ? J’en tremble déjà.

Qu’est-ce qu’on garde ?

Publié dans Vittérature par Laurent Gidon le 10 novembre, 2011

Ce soir, j’ai cassé un couteau. Ça n’a l’air de rien, mais quand même : c’était un couteau à lame de céramique au tranchant inaltérable, offert par mon épouse. Je l’ai cassé en beurrant une tartine, parce qu’il n’était pas fait pour ça : le tranchant est peut-être inaltérable, mais un couteau n’est pas qu’un tranchant (sinon un fil suffirait) et la lame de céramique casse au lieu de plier.

Sur le coup, j’étais triste. J’avais cassé un cadeau, un bel outil, juste parce que je ne m’en étais pas servi dans les conditions prévues. Ma faute, ma tristesse.
Et puis j’ai fait un parallèle facile. Qu’est-ce qu’on est en train de casser autour de nous, à force de mal s’en servir ? Quels beaux outils tordons-nous au lieu de les glisser dans le sens du fil ? Et quand vont-ils rompre dans nos doigts malhabiles ?
Qu’est-ce qu’on casse ?
Nos corps, pour commencer. Uniques véhicules de nos expériences terrestres. Merveilles de bio-ingénierie dont nous salopons avec gourmandise et inconscience le mode d’emploi. Encrassés, détournés, percés, asphyxiés, bon à jeter.
Notre présent aussi, et en chaque instant. Bourré d’inutile, de peurs, de creux (qui n’est pas le vide car il y manque l’énergie), de manques, de distractions, de désertions… à se demander comment nous arrivons à fabriquer du futur en jetant de tels présents dans les poubelles du passé. Chaque seconde chasse l’autre, avec l’illusion d’avoir été bien remplie, et en croyant gagner du temps nous ne faisons au mieux que le faire passer sans le regarder, et au pire le saccager.
La société encore, qui ne sait plus à quoi elle sert. Alors on s’en sert mal, on s’en plaint, on la vide de son sens pour la remplir de défis, d’objectifs, de contrats, de tout un tas de trucs bien pensés pour nous faire oublier qu’on vit ensemble, eh oui, ensemble, pas moyen de faire autrement. La société cassée, on sent bien qu’il y a faute, mais ce n’est pas la nôtre.
Notre planète, pareil, bientôt fichue. C’est évident lorsqu’on regarde une ville d’en haut, d’en bas ou d’en dessous. Rien qu’à l’odeur, charogne avancée. Un peu moins visible lorsqu’on se balade en forêt, en montagne ou dans le désert, alors on oublie les villes, les campagnes rurbanisées, et on garde espoir. Pourtant… je me demande si nous n’allons pas finir par la casser aussi. Pas forcément en la salissant, mais juste en la remplissant, de la même façon que nous remplissons le temps, et avec la même inconscience que pour le corps ou la société. Pourquoi ? Pour rien, parce qu’on ne peut pas s’en empêcher.

Je vais jeter le couteau cassé. Mais nous ne pouvons pas jeter nos corps, ni notre temps, ni la société, ni la planète. Alors qu’est-ce qu’on garde ?

Quand tout va s’effilocher, quand les premières poussières de ruine vont venir se poser sur nos épaules, quand les comptes seront vides et les rayons du supermarché aussi, quand l’école fermera, et la boucherie, la bibliothèque, la pompe à essence… qu’est-ce qu’on gardera ? Qu’est-ce qu’on mettra dans notre baluchon en souvenir du temps fini ?


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