Comme ça s'écrit…


A quoi sert l’art

Posted in Admiration par Laurent Gidon le 4 juin, 2012

À seize ans de distance, je me suis offert un quasi syndrome de Stendhal et sa rechute surprise, déclenchés par des œuvre d’artistes que tout oppose a priori.
Francis Bacon est peintre, viscéralement figuratif et désespérément mort.
Stéphane Couturier est photographe, confinant à l’abstraction, et joyeusement vivant aux dernières nouvelles puisqu’il a répondu le soir même à mon petit message de remerciement.
Aucun point commun, donc. Jusqu’aux lieux de rencontre : 1996 dans un musée public parisien tout en tubes et modernité assumée pour l’un, 2012  et une fondation privée abritée dans un petit château aussi provincial que moyenâgeux pour l’autre.
Et pourtant, les deux m’ont secoué aussi fort l’un que l’autre. Allez savoir ce que fait l’art…

Bacon, je ne m’étends pas sur le sujet, d’autres l’ont fait bien mieux que moi. Juste ce qui me touche chez lui : la maîtrise technique entièrement dévolue à l’effet chez le spectateur. Perfection du modelé, travail des couleurs et du cadrage, perversion de la chair, avec pour résultat chez moi une sidération attracto-répulsive qui me pousse à en chercher des reproductions chaque fois qu’un livre ou une encyclopédie pourrait en receler, histoire de retrouver ce premier shoot éprouvé en grand format.

Stéphane Couturier, rien à voir, mais alors rien du tout !
Cherchez l’humain, il n’y en a pas. Pas de chair, pas de perversion frontale, pas d’émotion exacerbée. Et pourtant, cette même sidération. Avant même d’approcher ce que l’artiste a voulu exprimer avec ce travail d’orfèvre, à la chambre d’abord, puis au logiciel numérique, ses immenses tirages me touchent droit au plexus. Comme pour Bacon, je ne cherche pas à comprendre : je plonge. Le format m’y invite, bien que mes œuvres préférées ne soient pas les plus grandes. Cela se bouscule en moi, dans un mélange de tristesse et d’admiration.

D’un côté, je pleure le mal que l’homme se fait à lui-même en construisant ainsi les boîtes répétées à l’infini dans lesquelles il voudrait abriter ses faiblesses. Des maisons ? Des immeubles ? Des cadres de vie ou de travail ? Ou plutôt le signe visible que nous sommes en train de nous adapter profondément à ce qui va nous tuer. Une sorte de mise en évidence du terminus de l’expérience humaine sur cette planète.
Et de l’autre côté, je m’enthousiasme du génie de l’artiste. Oui, comme dans la souffrance exprimée par Bacon, il y a moyen de prendre le juste recul – à la fois technique et personnel – pour donner à voir ce que le quotidien nous cache trop facilement. Aucun désespoir, au contraire, puisque le pas de côté est possible, puisque le progrès ridicule qui nous a enfermé dans ces boîtes a également permis la camera obscura dont le regard nous libère. Il ne faut donc pas opposer la vie et le délire technologique, mais bien chercher de quelle façon l’une s’intègre à l’autre, et vice versa.
Mes deux préférées sont d’ailleurs elles aussi presque diamétralement opposées dans l’œuvre globale de l’artiste. Une surimpression dans l’usine Toyota de Valenciennes où les moteurs et les transparences semblent raconter le montage de quelques éléphants mécaniques. Une image qui télescope une façade de Brasilia et les arbres probablement situés en face de l’immeuble, nous forçant à réintégrer le foisonnement anarchique de la jungle dans l’ordre modulaire voulu par l’architecte.

Il y aurait beaucoup à dire sur la démarche didactique de Couturier, sur sa capacité à dessiller l’œil du spectateur par quelques indices bien semés, sur sa façon de nous dire qu’il y a plus à voir que la simple image et que l’intelligence est aussi dans le regard qui peut prendre distance et se détromper des évidences. Mais ce n’est pas mon intelligence qui est passée au défibrillateur de ces photos. Comme dans cette installation vidéo hypnotique où l’on suit à l’infini un travelling sur des façades enchaînées, l’art de Stéphane Couturier touche un peu plus bas que la tête : droit au cœur, là où ça bat sans chercher à comprendre, là où ça sait ce qui compte et ce qui passe.
Bien visé.

Pour votre information, la prochaine exposition de Stéphane Couturier sera à Nice au Théâtre de la Photo et de l’Image à partir du 29 juin (appel du pied à l’ami Silk).

Dialogue entre nature et architecture, chacune ayant son mot à dire dans nos vies

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Une Réponse to 'A quoi sert l’art'

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  1. […] l’insupportable. L’art, c’est un cadeau, une inestimable occasion de dire merci. Dans un autre billet, j’avais émis l’idée que l’art était un défibrillateur, qu’il mettait […]


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