Comme un doute
Dieu a tout foiré sa création. Il a donné le libre arbitre aux hommes et ils en ont profité pour se foutre sur la gueule pendant des millénaires et pourrir la planète sur les cinq dernières minutes.
De lui-même, Dieu n’avait pas complètement capté a quel point il s’était gâché. Parce que d’abord sa création ressemblait plutôt bien à ce qu’il avait en tête (ce qui prouve que Dieu, ce dieu-ci en tout cas, a une tête à défaut de cœur). Son idée de départ avait eu toute la place et le temps de se développer. Ça collait pas mal, il l’avait voulu comme ça, avec ces détails mal cadrant pas classiques qui en faisait une création bien à lui et digne de son intérêt. Il regardait son petit univers avec l’œil du papa qui ne verra jamais les défauts de son gamin, ou alors il les trouvera charmants, pleins de personnalité… Presque des qualités, pour un dieu qui n’est pas à une entourloupe près.
Il avait de l’entraînement, Dieu. Il avait déjà posé quelque part une création qui lui avait demandé pas mal de boulot, et ça lui avait appris – croyait-il – les pièges à éviter pour pondre un truc qui lui ressemble et qui plaise un peu autour. Et puis de toute façon, c’était le seul genre de création dont il se sentait capable et il ne savait pas trop s’il pourrait arriver à maquiller autre chose.
Enfin bon, la question ne se pose plus, sa création est comme ça et elle lui convient. Ne parlons pas de fierté, juste de l’honnête satisfaction du travail accompli. Dieu est comme ça : quand il a bien bossé ça lui met le cœur en joie (ah si tiens, il a un cœur), et il ne voit pas que tout est foiré.
Il a fallu qu’un de ses potes, dieu lui aussi mais d’un autre univers par là-bas à l’Ouest du Big Bang, lui mette le nez dedans. Et Dieu vit que cela n’était pas bon.
Allez, je ne vais pas vous filer la métaphore jusqu’au jugement dernier. Ayant pris quelques avis épars, Dieu commence à brasser un certain doute. Ça lui tintinnabule entre les hémisphères. Des questions à la mords-moi le saint esprit… Et s’il avait perdu son temps avec cette création toute bancale ?
Et si le fait qu’elle ressemble bien à ce qu’il voulait y mettre ne justifie pas du tout l’ampleur des dégâts ?
Et si, malgré son immense talent (c’est un peu Dieu, tout de même), son entraînement dans la catégorie 400 pages création libre, sa dextérité technique et toutes les bonnes intentions qui l’animent, il n’était pas plus capable qu’un cloporte de magouiller une création qui tienne la route ? Et si Dieu devait passer à autre chose ?
Moi je vous dis, un dieu qui doute ce n’est pas bon pour le salut du croyant. D’autant que si ça se trouve, un coup de peinture et quelques serrages de boulons vont suffire à remettre l’affaire sur les rails. Il y faudrait un avis constructif. Une sorte de surdieu, compétent et autorisé. Avec du doigté aussi, pour une sombre question de caresse et de sens du poil. Ça va peut-être prendre du temps, mais on en a, non ? Ah, pas tant…
Sinon, je vous conseille d’aller voir comment s’y prend une vraie déesse sur une création qui le vaut bien. Suivez ses rapports d’étape, on y apprends avec bonheur comment ça avance, recule, coupe et ronronne. Vas-y Irène, on te suit !
(à toute personne qui s’indignerait de l’usage que je fais du nom de dieu, je répondrais qu’elle a raison et que pardon, désolé, tout ça, ne m’en veuillez pas ou veuillez m’en tout plein, je ferai mieux la prochaine fois)
Total Contrôle
— Cessez de racontez des histoires, voulez-vous ?
Mais je ne peux pas. C’est la seule chose que je sache faire. Vous ne pouvez pas exiger ça de moi. Autant demander à un escargot de ne plus baver devant une salade…
— Nous sommes dans l’obligation d’insister.
Insistez donc ! Je vous dis que je ne peux pas. Vous insistez et je me répète : chacun son rôle, la scène est posée, mais la pièce ne va pas déplacer les foules. À l’affiche : les hommes en gris et le raconteur d’histoires. Four garanti ! D’autant que vous ne faites peur à personne… enfin, pas trop.
— Le comité des lectures a identifié des éléments dangereusement instables dans vos histoires.
Évidemment… Sans un peu d’instabilité et de danger, l’histoire ne vaut pas la peine d’être racontée. Après, les effets qu’elle aura sur les esprits… Vous êtes bien placés pour savoir qu’ils sont imprévisibles. Ça vous ennuie, hein ? Ça vous enquiquine de ne pas tout prévoir. Par exemple, avez-vous prévu l’explosion de folie que je pourrais faire éclater ici, maintenant ? Laissez-moi y penser un instant…
— Ne tentez rien, je vous prie. Vous êtes sous contrôle.
Bien sûr. Qui ne l’est pas. J’ai bien la lampe dans les yeux. J’ai senti la toile amovible qui va capter mes humeurs sur le fond de la chaise. J’ai vu « La vie des Autres », vous savez ? Ah, cette magistrale séquence d’introduction où l’on suit en parallèle l’interrogatoire et le cours dispensé d’après l’enregistrement de cet interrogatoire. Ce moment glaçant où l’on en vient à justifier les moyens déployés pour faire craquer le suspect, puisqu’on a la preuve qu’il ment. Il ment ! Donc toute technique d’interrogatoire se justifie, non ? Il n’est plus suspect, mais coupable ! Il ne reste plus qu’à presser suffisamment pour savoir coupable de quoi. C’est justifié. L’interrogateur est dans son droit. D’autant qu’il reste humain. Comme vous.
— Nous allons devoir prendre des mesures contre vous. La loi nous y autorise.
Vous voyez ?
— Mais nous préférons toujours chercher d’abord l’accord du suspect.
Vous voyez bien…
— Signez cette renonciation, et les poursuites seront abandonnées.
Moi je veux bien. Signer, c’est facile. Ça n’engage à rien, n’est-ce pas ? On ne va pas se raconter d’histoire : ce qui nous lie, c’est bien plus qu’une signature.
— Cette signature vous liera à la société…
Mais je suis déjà lié à la société, pauvres grisous. Plus que vous avec vos engagements d’officiers sous serment. Plus que vos chefs avec leurs ambitions de chef du dessus. La société, moi, je la rêve ! Elle m’habite, me construit comme je la construit, m’arrondit quand je me durcis, me retient quand je trébuche. Elle me nourrit. Et vous ?
— Nous ne sommes pas en cause.
Rassurez-moi : je ne suis pas seul, ici ? Nous sommes bien en contact, en interaction ? Peut-être croyez-vous encore que nos rôles respectifs dépassent notre humanité… Que vous devez continuer à m’oppresser, que vous devez… faire abstraction de ce qui nous lie. Peut-être croyez-vous que vous avez trop à perdre à dire non. Alors qu’en limitant votre humanité à votre fonction, c’est vous que vous perdez. Tenez, je vais vous raconter une histoire…
— Cessez immédiatement !
De quoi avez-vous peur. Juste une petite histoire…
— Gardien !
L’histoire d’un raconteur d’histoire dont les histoires se réalisent. Ça vous dit ?
— GARDIEN ! ! !
Une histoire où vous n’existez pas.
— …

La clampougnette est formelle…
Hier il m’a été donné de vivre une expérience troublante et je ne résiste pas au plaisir de vous la narrer (en même temps, vous ne pouvez pas m’en empêcher), d’autant qu’il en sortira peut-être une de ces pensées profondes quoiqu’à longue portée dont j’ai le secret (pouf, pouf !). Mais foin de préambule, l’expérience !
Je me suis enregistré un film. Pas moyen de me souvenir du titre, et en plus ça n’a rien à voir, passons.
Donc, et pour être plus précis, j’ai programmé l’enregistrement d’un film, et malgré mon génie aussi légendaire qu’universel, notamment en ce qui concerne l’usage de toutes ces petites choses modernes qui nous empoisonnent l’existence au lieu de la rendre encore plus belle que nos rêves si l’on en croit la pub, malgré donc mon génie de la communication avec cette pure offusquerie d’enregistreur à disque dur, je me suis planté dans l’horaire. De combien, je ne sais pas, mais en tous cas l’enregistrement commençait après le générique (ce qui n’a rien d’une formulation d’excuses détournées pour avoir oublié le titre, puisqu’on s’en fout, je vous le répète).
C’est là que l’expérience proprement dite débute. Je voyais des personnages d’une profondeur troublante se débattre dans des situations tordues dont les tenants et aboutissants s’éclairaient peu à peu, mais pas tous. Certains se connaissaient, voire s’aimaient, d’autres se découvraient, d’autres se haïssaient cordialement et se présentaient bonne figure. Mais d’où venait donc le trouble et la profondeur nés de ces personnages fictifs ? Du fait qu’ils avaient un passé. Que je ne connaissais pas. Mais j’étais incapable de différencier leur passé connu du spectateur lambda qui aurait vu le début du film, de leur passé caché qui se découvre selon le bon vouloir du scénariste. Vous allez dire que la différence est subtile et que j’entame les mouches par la rondelle, mais quand même, c’était une sacrée expérience, et sacrément troublante. Parce que, chaque fois qu’une part de passé se révélait au détour d’une conversation, je ne savais pas si j’étais censé être au courant, ou pas. Comme si, spectateur d’une pièce de boulevard, vous sortiez pisser et reveniez au moment où le mari découvre l’amant dans le placard. Tout le monde éclate de rire, mais vous-même ne savez pas s’il convient d’être surpris de voir l’amant ici (puisque vous ne l’avez pas vu entrer et ignorez si les autres l’ont vu) ou de s’esbaudire du cocu révélé à lui-même.
Vous commencez à nous connaître, mon nombril et moi : je n’ai pas pu m’empêcher (et vous non plus) de rattacher cette expérience confusante avec le boulot d’écriveur.
Que faut-il dire au lecteur de ce qui précède l’histoire ? Et comment doit-il le découvrir ? Je me rappelle avoir lu un roman qui détaillait les détails (ouais, je sais, répétition !) d’un futur proche à chaque itération de l’expression d’un de ces détails. Comme si un auteur du XIXème nous livrait un précis du système financier international chaque fois qu’un de ses personnages retire des sous au distributeur (qu’il aurait imaginé, puisque c’est un auteur de SF du XIXème particulièrement clairvoyant). Au bout d’un moment, ça lasse.
D’un autre côté, vaut-il mieux laisser le lecteur dans le noir, éclairé uniquement par la chandelle vacillante d’un fait isolé (genre « Il sortit sa clampougnette et consulta l’écran spectral, rassuré de ce qu’il y lisait » sans expliquer ce qu’est une clampougnette, ni le niveau de développement du réseau intergalactique qui a permis l’invention de la clampougnette, et encore moins l’avancée spectaculaire qu’à représenté l’écran spectral pour découvrir l’heure et le lieu de sa propre mort).
Voilà où j’en suis. Faut-il rembobiner le livre jusqu’au générique pour le confort du lecteur, ou le laisser vivre quelques expériences troublantes qui le font s’interroger sur l’éventualité d’un tome 0 préalable à l’ouvrage qu’il a entre les mains ? C’est une question, à laquelle je n’attends pas vraiment de réponse, mais si vous pouviez m’éclairer de vos avis ce serait sympa. Merci.
D’autre part, si vous aviez l’ambition d’utiliser correctement les quelques minutes qui viennent (et qui ne sont pas celle qui précèdent votre mort, je vous rassure, ma clampougnette est formelle), n’hésitez pas à en gaspiller quelques-unes sur le site des Histoires Sans Fin où vous pourrez lire des tas de trucs intéressants sur des tas d’éditeurs, des tas d’auteurs, des tas de bouquins, et pas une ligne sur Aria des Brumes, ce qui reposera tout le monde. Enfin, pour le moment…

La question du “où”
Je viens de lire un très bel article de Didier Jacob, article dans lequel il reprend les réponses des auteurs à qui il a demandé, en fin d’interview, non pas comment ils travaillent, mais où.
En dehors du fait que c’est très intéressant, le nombriliste pénible qui sommeille en moi s’est immédiatement réveillé.
“Et moi donc, où c’est y que je bosse ?” (diantre ! un nombril qui parle…)
La réponse tient en une photo passionnante :

Voilà, je viens de flasher le bureau tel qu’il est. C’est le foutriquoir, c’est comme ça. En regardant d’un peu près, on voit une photo de mon premier fils (ce qui permet de questionner “mais où est passé le deuxième ?”), une tasse de thé de la collection Friends Central Perk (je bois beaucoup de thé, donc j’en pisse autant, mais les toilettes sont à côté), une… non deux pipes (quitte à crever trop tôt, autant que ça sente bon), un porte crayons plein avec ma photo dessus (cadeau de mon premier fils, merci Mika), un porte crayons en glaise vernissée marron (cadeau de mon second fils, merci Yoel !) avec pas de crayon dedans, quelques CD (dont un Devendra Banhart à gauche sous le bristol plein de notes), une tapette à mouche souvenir de l’été dernier, et tellement de papiers que c’en est misère.
Question méthode, on remarque que le portable est posée sur un calendrier d’imprimeur qui me permet de noter ce qu’on me dit au téléphone (j’arrache la page quand c’est plein), que j’ai punaisé au mur les cartes de visite de mes clients pour pas chercher leur numéro trop loin, que le routeur WiFi me permet d’aller bosser ailleurs dans la maison quand le désordre me sort par les yeux (c’est plus simple que de ranger) et que ma souris fait des tours dans son fil.
Ce qu’on ne voit pas, c’est les énormes enceintes THX qui me crachent du Wagner ou du Van Der Graaf quand je procrastine, les trois range-CD qui montent jusqu’au plafond (la chute de CA des majors du disque, c’est pas moi), la bibliothèque de BD à droite avec une bande de quelque 600 beaux albums bien dessinés, la pile de factures qu’il faudra traiter avant que mon comptable ne me supplie (ce qui intervient chaque année autour de fin avril) ainsi que ma collection d’affiches et de dossards du Derby de la Meije (la course des fous au palmarès de laquelle je m’enorgueillis de figurer parmi les 100 premiers à chaque participation), et une photo de mon épouse qui me sourit.
Bon, comme je ne suis pas Didier Jacob (ni Paul Auster ou Mark Z. Danielewski), ce n’est pas si intéressant que ça. Tant pis, c’est là que ça se passe… Et vous ?
PS : à ceux qui se demanderaient pourquoi il n’y a pas la couverture d’Aria des Brumes cette fois-ci, je répondrai de mieux regarder la photo (ah ben non, WordPress l’a élégamment coupée).
Et maintenant… ?
Est-ce que le fait qu’un roman portant mon pseudo soit en librairie (j’en ai même vus qui l’achetaient) fait de moi un auteur ?
La vache de question…
Réponse 1 : mais, nom de Moi, qui s’en fout ?
Réponse 2 : et qu’est-ce que ça change ?
Réponse 3 : la poudre est-elle bien fraîche et pas trop soufflée en altitude ?
En dehors du fait que toutes ces réponses sont des questions, vous aurez noté une certaine désaffection autour du statut d’auteur. Parce que, un auteur, un auteur publié s’entend (sinon c’est un wannabe et ça fait rire tout le monde ha ha ha), qu’est-ce que ça fait, à part le singe qui s’agite pour vendre son bouquin dans les émissions de télé, de radio ou de ternet ?
Et moi-même, suis-je assez auteur pour me permettre d’y répondre ?
(c’est là que je mets la couverture de mon bouquin à moi, pour bien prouver que je suis auteur tellement publié un max, que ça se discute même pas)
Ouais, en gros, l’auteur publié, lorsqu’il ne vient pas vous parler de ce qu’il a publié (donc qu’il a écrit voilà au moins des mois, sinon des années, sinon c’est un autre qui l’a écrit mais c’est long pareil), qu’est-ce qu’il fait de sa vie ?
Il écrit peut-être autre chose… je dis ça, j’en sais rien.
Peut-être aussi qu’il se les roule peinard, puisque de toute façon, il a un chef d’œuvre qui va le faire croûter jusqu’à la fin de ses jours.
Ou alors, paniqué par l’ampleur du succès à venir tout autant que par les hauteurs que cette œuvre publiée atteint, il reste figé, les doigts de glace devant son clavier, devenu un pro de la crasse et de la tination. Il est bloqué, quoi…
À force d’empiler les hypothèses oiseuses, je m’éloigne du seul sujet qui, loin de vous intéresser totalement amis lecteurs, demeure celui que je maîtrise le mieux : moi-même (et encore, certaines parties de moi sont assez mal maîtrisées, mais j’y travaille).
Donc, que fis-je entre l’instant béni qui a vu la signature du contrat avec mon amour de Navire, et celui presque autant béni (oui, oui !) qui me surprend à vous tapoter ce billet ? Ben… j’ai écrit d’autres trucs.
Donc, la procrastination, ce n’est pas mon fort. Enfin, pas trop.
Par exemple, j’ai écrit la brochure d’une société qui le vaut bien et qui s’appelle Viatec, mais ça c’était pour croûter. Pareil pour les différentes plaquettes publicitaires d’une jolie station au nom en forme d’arc. Bien. Fait-ce de moi un auteur permanent ? Que nenni, beau sire, trouvez-nous austre chose !
Alors, voyons… j’ai écrit des nouvelles, voilà ! Et même certaines qui vont être publiées, tiens, Ha ! Qu’est-ce vous dites de ça ? Rien, vous attendez d’avoir lu, c’est normal. (Guettez le prochain webzine Trois Petits Points).
Bon, il vous faut du lourd, hein ? De l’auteur bien ancré dans son boulot d’auteur, juste pour voir si le Don Lo ne serait pas du genre feu follet de la paille ! OK, j’ai commencé un autre roman. Non, deux… en fait trois.
Voilà, c’est foutu. En quelques petits chiffres ridicules et trop vite jetés, je viens de renvoyer mon pseudo dans la longue liste des wannabes tordants.
L’auteur, le vrai, finit ce qu’il entreprend. Et vous ?
Bon, je vais bosser, là. A plus…
Auto bluff
« Je suis le spectateur émerveillé de ce que j’écris.»
Ne cherchez pas l’auteur de cette maxime autopromotionnelle dans le who’s who des auteurs à la mode : ce n’est que de moi.
Et je ne veux même pas dire par là que je m’épate d’avoir tant de talent au clavier. C’est plutôt que j’observe avec un certain sens du merveilleux une histoire couler hors de moi, sans que je n’y puisse rien. C’est comme ça pis c’est tout.
Bon, on ne va pas en faire une dégoulinade non plus. Je suis un peu comme tous ceux qui tapotent des trucs sur un PC et voilà. Mais si j’en parle, c’est à cause d’un croisement qui s’est fait dans mes hémisphères entre un billet de Pibole sur son blog, et une question de Nath sur le mien.
Selon Pibole, qui citait Stephen King…
Je place un groupe de personnages dans une situation plus ou moins désagréable et j’observe comment ils font pour en sortir. Mon job ne consiste pas à les aider, ou à les manipuler jusqu’à ce qu’ils soient en sécurité - ça c’est la bruyante méthode de l’intrigue au marteau-piqueur- mais de regarder ce qui se passe et de l’écrire.
Quant à Nath, elle voulait juste savoir comment on trouve un éditeur (en cherchant, tiens, c’te blague !). Et je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai envoyé mes conseils à moi, tels quels, sans souci du ridicule. Lequel ridicule ne m’empêchera pas non plus de vous les répéter céans. Donc :
Des conseils pour être publié ? Facile, relire tout mon blog depuis le début… Non, je déconne.
Mes conseils ne valent que pas grand chose, mais bon :
Il faut d’abord être sûr d’avoir écrit quelque chose de bien. Ça n’a l’air de rien, mais c’est le premier conseil que je retiendrais, en tant qu’auteur. Pour être sûr, il faut faire lire, à des gens très différents, et bien voir si ça marche (le seul critère qui les réunit tous : ont-il eu envie de lire pour savoir la fin ?).
Ensuite, il faut retravailler, jusqu’à être vraiment sûr !
Voilà, je vous l’avais dit, ça vaut son pesant de ouistiti sous Exta. Parce que, être « sûr que ce qu’on a écrit est bien » c’est d’une prétention, mes aïeux !
Pourtant, gonfler la boîte aux lettres d’un éditeur avec un manuscrit dont on n’est pas sûr, c’est d’un… con ! Il vaut mieux le retravailler encore, avant de le confier à Dame la Poste, non ?
Alors, est-il possible d’être sûr de soi quand on n’est pas Stephen King ? Oui. Il suffit de savoir ce que l’on veut (pas ce que l’on vaut, hein ? veut !) et de faire ce qu’il faut pour y arriver.
Si vous voulez révolutionner la littérature, bon courage. La queue commence de ce côté-ci…
Si vous voulez frimer avec votre plume et avoir l’air d’un grand auteur, n’hésitez pas (en cas d’échec, vous aurez au moins l’air… d’autre chose).
Si vous voulez gagner des millions, vous n’avez pas besoin de mes conseils (ni même d’écrire d’ailleurs).
Si vous voulez écrire un truc agréable à lire, c’est plus facile (encore que…) et surtout plus simple à vérifier.
D’où mon conseil de base : faites-vous plaisir à écrire, et vous verrez bien si ça fait plaisir aux autres. Sinon, retravaillez là où ça coince, vous finirez par y arriver.
Pfiou, je me sens mieux là. Pas émerveillé, mais mieux.
Ah oui, un détail : ne comptez pas faire plaisir à tout le monde. Il y a déjà quelqu’un qui a trouvé Aria des Brumes bavard et sans grande originalité. Bref, quelqu’un qui regrette peut-être de l’avoir lu. Tant pis.
C’est comme ça, pis c’est tout !
L’auteur a beau ne pas se prendre pour une crotte, il n’en est pas moins Dieu (voir un billet déjà lointain). Et comme tout dieu qui se respecte, à l’occasion il va faire un tour dans sa création (attention, blague : pour ne pas s’y paumer, il laisse des repères, genre une croix). Parfois, ça lui colle un frisson dégoulinant sur le mode du « Wouaouuu ! c’est moi qui ai fait ça ? ». Et parfois non.
Il y a un moment (je parle pour moi, mais d’autres écriveurs confirmeront peut-être) où le bouquin finit par vous piétiner un peu les nerfs. Même le titre ne veut plus rien dire : c’est une sorte de bruit casse-pieds qui revient tout le temps, un peu comme la sonnerie du réveil qui s’obstine, toutes les dix minutes, à vous rappeler que la vie n’est pas un rêve.
Avec Aria des Brumes, j’en était arrivé à ce point. En plus, l’idée de ce blog, l’engagement tacite de vous en parler au moins jusqu’à sa parution, n’arrangeait rien à l’affaire : pas moyen de me débarrasser de ce titre. Et puis le doute, aussi. Se demander si c’est un roman ou une grosse bouse suintante. Se dire que tout le monde va voir que c’est écrit par un singe aléatoire à qui on a confié un clavier et l’éternité, mais qui n’a pas réussi à produire tout Shakespeare (gag culturel). Et la trouille des experts proclamés qui vont dévoiler, triomphants, que j’ai piqué telle idée dans un bouquin dont j’ignore même le titre mais que tout le monde semble avoir lu, ou telle autre dans un film que j’ai effectivement vu, mais dont je ne me rappelais pas consciemment jusqu’à ce qu’on me mette élégamment le nez dedans… Bref, le stress de la parturiente alors que personne ne lui dit plus de pousser (mais qu’est-ce qu’ils font ? pourquoi ils se taisent tous ? c’est si moche ?).
Et donc, j’ai feuilleté Aria, en livre vrai, quelques jours après avoir reçu mes exemplaires à retourner signés pour les services de presse (certains passants de ce blog s’y retrouveront). Eh bien ma foi, toute modestie mise à part, je l’ai trouvé pas mal du tout.
C’est vrai, j’ai fait des choix en cours d’écriture, mais je m’aperçois qu’ils tiennent la route. Comme d’écrire au présent. Je ne suis pas expert en analyse littéraire, mais je trouve que ça donne une impression d’immédiateté, d’instantané. Dans ma tête, en écrivant, je sentais que je ne pouvais pas m’autoriser certains des artifices littéraires que le passé permet, ces explications ou retour en arrière sur un contexte, ou un personnage.
Au présent, je ne peux raconter que ce qui se passe, là, à cet endroit précis. Cela joue beaucoup sur « l’honnêteté » de la narration. Il n’y a pas de narrateur omniscient qui vient vous préciser ce que vous avez besoin de savoir pour comprendre de quoi il retourne. Et pourtant, c’est ce que j’adore, dans les bouquins de John Irving, par exemple (cette façon de commencer par un détail qui s’étend dans toutes les dimensions de l’espace et du temps). Eh ben là, j’ai pas pu, juste à cause du présent. Alors j’ai fait autrement, à ma façon !
Aussi, quand on suit un personnage, on ne voit que ce qu’il voit (exemple : il passe du temps dans une pièce sombre, et ce n’est que lorsqu’il en sort qu’il découvre le décor, lorsque la lumière extérieure entre par la porte ouverte). Pareil pour l’univers d’Aria (cette planète d’un futur lointain). Elle est décrite, mais à hauteur des personnages, c’est à dire selon leur point de vu et ce qui fait sens pour eux. S’il s’agissait d’un roman actuel, quand le héros saute dans sa voiture, irais-je décrire le principe de la voiture (des roues, une carrosserie, un moteur à explosion qui transporte son carburant et rejette des gaz brûlés) ? Non, bien sûr. Tout au plus préciserais-je le modèle et la couleur, si ça a une importance dans l’histoire. Alors sur Aria, les véhicules, les appareils, les bâtiments… existent dans ma tête, mais s’ils n’ont rien de particulier pour les personnages, vous ne les « verrez » pas plus dans le bouquin que ce qui est nécessaire pour l’histoire. J’intransige, je sais, mais c’est comme ça que je l’ai écrit. Point.
Voilà, je voulais vous le dire. Vous êtes prévenus : Aria des Brumes est un roman intransigeant, quoique de pure SF.
Il y a une vie après l’Aria
J’ai un vrai talent pour trouver des titres idiots.
Mais qu’est-ce que ça veut dire « Il y a une vie après l’Aria ? » et surtout, qui s’en balance ?
Vous ? D’accord. J’explique.
Disons que vous avez fini votre premier roman. Que vous l’avez envoyé à des professionnels et que vous attendez un peu que ça morde.
Vous pouvez alors déplorer l’impersonnalité des réponses négatives, le manque de clairvoyance des éditeurs qui ne savent pas repérer le chef d’œuvre que la Poste met sous leur nez, entrer en analyse Lacanienne, ou alors entamer une manœuvre de contournement.
Wrath le dit mieux que moi : tout est affaire de recommandations dans notre haute édition hexagonale. Mais allez vous faire recommander depuis votre village de province ! Surtout qu’avec la neige en hiver… bref. Et pourtant, jeune wannabe (un mot très con que j’ai découvert ici ou là et qui veut dire que tu voudrais bien être auteur célèbre comme les auteurs célèbres), ne plonge pas dans la déprime et la vilénie comme Marco (Ha, ha, Marco, sacré toi !), ou alors deviens critique de haut vol… mais bouge-toi, tu peux te faire un nom !
En vérité je vous le dis, « Si tu n’es pas connu, personne te connaît ». D’accord, cette maxime échappée du Loft vaut son pesant de pixels décolorés pour peu qu’on essaie de lancer son pseudo comme une marque de yaourt.
Il y a pourtant un petit moyen. Il faut y croire. Faites un effort, croyez-moi ou croyez-y. D’autant que ça n’a absolument pas marché en ce qui me concerne. C’est donc dégagé de toute obligation et de toute légitimité que je vous en parle sans honte.
Le moyen, donc : si personne ne veut du long, passez au court.
Ah ouais ? - me diront les observateurs avisés du marché littéraire - aucune chance, la nouvelle ça ne se vend pas. Bien vu, mais hors sujet. Il ne s’agit pas de vendre des nouvelles ou des textes courts, mais de les donner, pour mieux faire connaître votre pseudo.
Allez, avouez-le : vous aussi vous avez tenté des concours et des appels à textes, hein ? Non ? Si ? Et cela ne vous a pas rendu célèbre ? C’est normal, ça ne marche pas comme ça.
Depuis deux ans, j’ai proposé des trucs à plusieurs concours (Écriture et partage, Étonnants voyageurs, Résidence du Premier Roman …), anthologies (Parchemins & Traverses, Griffe d’Encre…), fanzines et webzines (Black Mamba, Marmite & Micro-Onde, Brèves du crépuscule, Outremonde, ActuSF, Présence d’Esprits, Univers et Chimères, Trois Petits Points…), j’ai même participé un peu partout à des jeux d’écriture (A vos Plumes, Les Songes du Crépuscule, Le coin Polar). Allez voir, il y a parfois du Don Lo (parfois du Eddi Garr), du court, du moins court… Une activité de ouf, qui m’a pourri le clavier et mangé les yeux sur l’écran, avec plus de cinquante textes écrits et proposés. Avec… disons des fortunes diverses.
Soyons francs : même si vous arrivez à être sélectionné parfois, il faut être un Karim Berrouka qui publie à la mitrailleuse pour voir un jour un éditeur au détour d’un forum vous qualifier de « jeune auteur à suivre ». Bravo Karim, tu le vaux bien.
Alors, pourquoi tout ce tintouin ? Parce que, pour se dire auteur, il vaut mieux écrire, et faire lire plutôt que se recroqueviller sur son roman dont personne ne veut, bouuuuuh… Il vaut mieux prendre le risque d’envoyer des textes à des gens qui les demandent, de se gifler des retours négatifs, de se bouffer de la critique, de s’appuyer de la correction sans rémission, de voir ce qui plaît aux uns et fait se moquer les autres… ou alors il faut être un génie, ne pas sortir de chez soi et compter sur une intervention divine.
Le résultat de tous ces efforts est double : d’abord on se trempe la plume, on évolue dans sa façon d’écrire, on répond à des « commandes » ce qui permet d’aborder la page blanche avec plus de décontraction. Ensuite, on se remet un peu en question. Quoi ? Ce truc génialissime que j’ai pondu tout seul dans ma bulle d’espace temps n’a pas eu l’heur de leur plaire ? Peut-être que c’est écrit un peu prout, finalement.
Et enfin, vous rencontrez – virtuellement – du monde (d’accord, ça fait un résultat triple). Attention, je n’ai pas dit que vous deveniez connu : à part les cent cinquante et quelques personnes avec lesquelles vous êtes en contact (éditeurs amateurs, relecteurs, autres auteurs), vous n’avez toujours aucune existence légale. Mais ces gens-là sont de bon conseil. Ils peuvent d’une part vous aider à relativiser vos échecs (ils en ont aussi pas mal à raconter), et d’autre part vous donner des pistes à suivre, ou celles à éviter (on parlera un jour des agents). Ils partagent votre passion pour l’écriture et ne virent pas à l’aigre au moindre refus pas poli. Ils sont comme vous, parfois en mieux.
Aurais-je découvert Le Navire en Pleine Ville sans eux ? Non, ou pas si rapidement. Alors merci eux, ils se reconnaîtront.
Voilà. Écrire un roman, c’est bon, mangez-en. Mais ne nous arrêtons pas là.
Ah, et puis quand je serai grand, je serai David Foenkinos (rien lu de lui) juste pour qu’au moins une Magda écrive ceci de moi dans son blog.
Premières notes en ligne
En croisant un billet rigolatique de Marco sur les premières phrases de roman et une démarche sérieusitoire de Léo Scheer sur le traitement en ligne des manuscrits, j’en viens à penser qu’il est grand temps de vous montrer le début d’Aria des Brumes.
Alors voilà :
Éjection.
Silence et vide spatial.
Atmosphère : long hurlement de chute enflammée.
Déchirement, branches cassées et impact spongieux.
Ouverture du cocon, sifflement de pressurisation : je tombe, de l’eau poisseuse jusqu’à mi-cuisses.
PROTECTION INITIALE !
L’ordre du conditionneur me claque droit dans le cerveau.
Tels sont les 44 premiers mots du prologue. Ils n’ont pas changé depuis le tout premier jet et datent de cette wannabe-nouvelle au début de laquelle je voulais précipiter le lecteur directement dans les sensations d’une brute de guerre. La suite ? Seulement si ça vous a donné envie…
Moi, je retourne à mes épreuves.
Edit : à la demande générale de Frehelle, quelques lignes de plus :
J’obéis bien sûr. Vingt pas tout droit, dix à gauche, en arc. Ne pas tenir compte du terrain. Juste s’éloigner du point de chute qui attire déjà tout ce qui voit ou entend. Se blottir dans les feuilles…
OBSERVATION !
Toujours le conditionneur. Il sera mon contact avec l’orbiteur pour toute la mission : un vrai chien de garde. Observons donc…
La jungle respire, c’est la nuit. Mon atterrissage perforant a fait taire les bestioles, mais je sens que ça grouille, partout. L’œil électronique de mon autocam double ma vision naturelle. Des images intensifiées, sans couleur, injectées direct sur mon nerf optique.
ACTIVER REGROUPEMENT !
Oui, on y va. Presque vexant, ces impulsions permanentes. Comme si je n’étais pas assez entraîné à ce genre de balade nocturne ! Je bipe les collègues.
Quelques minutes de silence grouillant, et quatre “déchirement-impact-pshitt” se succèdent dans les dix mêmes secondes. Quatre silhouettes qui s’éparpillent réflexe. Puis se rassemblent autour de moi. Groupe THOR au complet.
Premier debrief sous les arbres, alors que nos cocons organiques se décomposent déjà. Bientôt ce largage ne laisse pas plus de trace qu’une bave d’escargot rincée par la pluie. Comme si nous avions toujours été là. Cinq vers dans le gros fruit d’Aria.
Noël en pente raide
Vu d’ici, cette histoire a un côté circulaire. Je l’ai commencée avec une planète à sauver… et me voici, au bout de trois cents pages, avec cette même planète, toujours à sauver.
Il a dû se passer plus de trucs que prévu sur Aria. J’accuserais volontiers le rythme d’un chapitre par jour, si j’étais d’une mauvaise foi pourrissante. Mais non, ce n’est pas ça.
Alors quoi ? Rien d’autre que de l’arithmétique et un calendrier.
D’une part, je finis le chapitre 13 alors que je ne m’en suis accordé que 14 (le billet « Bascule… »). Un chapitre et l’épilogue, c’est tout ce qu’il me reste pour résoudre les problèmes en cours, faire exploser la menace qui couve, sauver Aria, et accessoirement rendre mon héros un peu plus humain.
D’autre part, nous sommes le 24 décembre. Et pas moyen de trouver un cadeau de rechange dans cette campagne normande (à part une motte de beurre ou une bourriche de moules, à la rigueur, c’est bon les moules au beurre, Chérie…).
Alors c’est le grand schuss. Je fais fumer le clavier et cracher l’imprimante. Pete Townsend les doigts en sang sur sa Gibson, Live at Leeds (c’est une image).
Côté récit, forcément ça finit par se voir. Le chapitre 14 est une cavalcade immobile qui boucle toutes les questions en suspend et se clôt sur un duel express (rassurez-vous, futurs lecteurs, tout à changé depuis). Et l’épilogue… eh bien l’épilogue est pire encore. Bataille dans l’espace et sur Aria, déchaînement de pouvoirs occultes, pièges, trahisons, extorsions : ce n’est plus un épilogue, c’est Dartagnan contre Battlestar Galactica. Pas le temps d’affiner, il faut finir !
Le soir venu, promesse tenue : Aria des Brumes a son point final et mon épouse son cadeau tout fumant. Fin de l’acte I.
Je peux danser partout dans la maison en criant que « j’ai écrit un roman ! » La famille penche pour un internement, mais pas un soir de Noël, quand même… N’empêche que je suis tout rose avec la fierté, sans me rendre compte que le résultat de tous ces efforts n’est pas… enfin… terrible.
D’avisés conseilleurs vont m’alerter sur le fait qu’à force de dire du mal de ce bouquin, personne ne voudra plus le lire. Ils ont raison.
Alors je rappellerai que, même s’il m’arrive de bêcher salement le jardin, avec un peu de temps et de travail les fleurs finissent par être jolies. Pourquoi cacher qu’Aria a d’abord été un monstre bancal, un premier jet qui a fusé sans autre envie que de me (et nous) faire plaisir ? Ça brouillonne ? Normal, c’est un brouillon.
Pas présentable peut-être, mais au moins, il existe. Il y a la matière. Il n’y a plus qu’à travailler. Avec du temps, de l’aide et des conseils. Je n’y arriverai pas seul. Le plus dur reste à venir : oser le faire lire dehors.
On en reparlera…