Avant-propos
Lorsqu’on écrit des histoires, même si un fond de pudeur (ou de fierté : « Je fais de l’art, moi, Môssieur ! ») nous pousse à l’occulter, on pense avant tout à une personne : le lecteur.
Oui, le lecteur est une personne. En ce qui me concerne, c’est mon épouse. Et mon épouse, c’est quelqu’un !
Mais… après.
Que se passe-t-il après, quand le lecteur ne partage plus votre vie quotidienne pour vous dire ce qui est bien ou pas dans ce que vous écrivez ? Que se passe-t-il quand le lecteur, tout en restant une personne, devient aussi un acheteur lointain de votre écrit ? Comment être sûr qu’il va tirer tout le plaisir possible de ce que vous lui proposez ?
On ne peut pas lui demander, au lecteur, pas individuellement en tout cas. On ne peut pas le prendre par la main et l’emmener dans une histoire, surtout si cette histoire s’insère dans un univers plus large, voire dans une chronologie face à laquelle l’éternité elle-même résonne comme un bref claquement de doigt (c’est une image, ne me cherchez pas des poux).
Alors, que peut-on faire ? Écrire un avant propos.
Voici celui que j’ai pondu pour le prochain Djeeb, et ceux d’après, pourquoi pas :
Avertissement au lecteur
La présente chronique rapporte les faits et aventures vécus par Djeeb Scoriolis, artiste voyageur dont l’existence mouvementée le conduit à se produire dans les diverses cités de l’Arc Côtier, voire au-delà, vers ce que d’aucuns appellent les confins avec un soupçon d’inquiétude dans la voix. Vous y retrouverez peut-être des personnages et des lieux croisés ailleurs et en d’autres temps, lors de pérégrinations Djeebesques relatées dans différents volumes.
Sachez que vous n’êtes pas tenus de vous documenter sur le personnage ou de reprendre la lecture de ses voyages dans un ordre quelconque. Vous êtes ici chez vous. Et comme chez vous, tout sera réuni pour votre confort ; rappels, présentations et descriptions veillant à faire exister devant vos yeux ébahis la truculence, l’élégance et les couleurs de tout ce qui fait Djeeb l’Unique.
Bon plaisir à vous, lecteur chéri, et que le rideau se lève !
Et voilà.
Joli tour de passe-passe, hein ? Mais si, réfléchissez : un lecteur averti en valant deux, je viens de doubler les ventes de mes bouquins.
Étonnant, non ? (merci Pierre)
D’ailleurs, puisqu’on parle de ventes, petit rappel : salon Esperluette, samedi et dimanche, à Cluses… à demain, lecteur chéri mon amour.
On ne va pas discuter
Les goûts et les couleurs, tout ça, on ne va quand même pas s’abaisser à en discuter, hein ? Pas entre gens de bonne compagnie (et vous êtes de la meilleure, si, si, j’insiste, ne m’en veuillez pas de vous flatter, divins lecteurs). Mais quand même, il est permis de mentionner, à titre indicatif, que ce qui pue par là peut sentir la rose par ici.
Exemple : la gentille petite nouvelle que vous pouvez lire en ce moment dans Bifrost sous le titre alléchant de Viande qui pense, et qui fut acceptée par la revue sans correction (sauf un lissage au présent de narration), avait auparavant été refusée pour une anthologie. C’est un fait.
Ça ne veut rien dire, vont me détracter les détracteurs, parce que dans une antho il y a de la concurrence et qu’elle a peut-être été refusée juste parce que les autres soumissions étaient meilleures. C’est vrai. C’est pour cela que je ne discute pas. Je constate.
A contrario, le texte que j’avais mis cet été chez M@nuscrits de Léo Scheer, que pas mal d’entre vous ont lu et qui m’avait valu une mise en avant sur le blog de l’éditeur (avec des commentaires convoquant Faulkner ou Cronenberg), s’est vu refuser par une autre revue. Là, on lui trouvait de la force et une vision. Ici, on la rejetait parce que semblant écrite un peu trop platement et manquer de contenu. Les goûts et les couleurs, je ne discute pas.
Ceci juste pour dire deux petites choses :
- Toi, lecteur qui écris aussi, le soir à la chandelle, ne t’attends pas à faire l’unanimité, ni pour ni contre toi. Veille juste à ne pas provoquer que l’indifférence.
- Surtout, ne te décourage pas, ce qui a été refusé ici pourra enthousiasmer là. Sinon, écris autre chose et retente ta chance.
Ce que je viens de faire, ne gardant aucune aigreur à l’encontre du comité de lecture qui avait bien fait son travail en jugeant Dégradations trop platement écrite pour sa revue.
Je leur ai envoyé Le Confort me plaît, fantaisie socio-poilante sur le thème de… mais je vous laisse le découvrir avec le début :
Le Confort me plaît
Il avait d’abord pensé : « Encore un qui s’en va. Bien fait pour lui ! » Tel quel. Et avec une légitime fierté.
Éprouver de la compassion envers ses contemporains dévoyés n’était pas, pour lui, signe de grandeur d’âme. En revanche, accepter sans s’émouvoir le spectacle d’un jeune homme se faisant entraîner ainsi, tout hurlant de rage, les talons raclant le sol, voilà qui signalait l’homme de bien. Surtout en public, alors que personne d’autre ne bouge. Tout mouvement, toute contestation, même esquissée, passe immanquablement pour haïssable dans une société bien ordonnée. Maxime Diton en était convaincu, même si un soupçon de gêne le démangeait un peu.
Ensuite, il s’était justifié intérieurement : « Surtout qu’un foulard jaune autour du cou, c’est vraiment hideux. C’est plus qu’hideux, c’est dégoûtant, écœurant. Ça me révulse ! » Et c’était vrai. Maxime se sentait le cœur au bord des lèvres. Cette tache de couleur inconvenante lui avait agressé les yeux plus qu’il ne l’aurait cru.
Bien sûr, il savait que cela existait. Des êtres déviants osaient parfois, en privé, se livrer à ce genre de dépravation. Tout le monde était plus ou moins au courant. Mais, même si cela se disait à mots couverts, personne n’aurait osé jeter ainsi sa perversion à la face de tout un wagon de métro. Et voilà que cet olibrius se permettait un nœud jaune, à l’heure du retour au bercail, alors que tous ces employés harassés n’attendaient plus de la vie qu’une bonne douche, un bon repas standard devant un bon divertissement télé, puis une bonne nuit de sommeil réparateur. Un nœud jaune ! Il y avait de quoi vous vriller les rêves en forme de cauchemars obliquants. Quelle horreur, ce nœud jaune !
Enfin, Maxime quêta des yeux un peu de réconfort auprès de ses voisins de transport : « Dites-moi que, vous aussi, vous avez été choqués. Montrez-moi combien l’intervention des Régulateurs vous a paru juste et rassurante ! » Croyez bien qu’il trouva tout le réconfort voulu dans les regards qu’échangeaient les autres passagers.
Voilà, ça suffa comme ci.
Vous, en revanche, vous pouvez en discuter, les goûts, les couleurs (jaune ?), tout ça…
Disséquons le sentiment amoureux (peuchère !)
Il y a un truc qui me gondole la rate lorsque je lis des magazines littéraires, ou des pages littéraires dans des magazines tout courts. C’est l’expression consacrée pour saluer la performance d’un auteur versé dans la love story : « l’acuité avec laquelle il dissèque le sentiment amoureux ».
Je n’ai rien contre les romans parlant d’amour, de manque d’amour, des douleurs de l’amour, des plaisirs de l’amour, des errements de l’amour, de l’amour toujours, de tout l’amour que j’ai pour toi… et rien contre leurs auteurs. J’en ai d’ailleurs rencontré quelques uns, dans un salon dont le thème était – devinez quoi ? – les lettres et l’amour.
Non, ce qui me débusque les zygos, c’est la façon dont on se croit obligé d’en parler, quand on est censé être un professionnel sérieux du journalisme littéraire, pour justifier le plaisir qu’on peut prendre à la lecture de ces histoires souvent teintées d’auto-fiction, et bien banales si vous m’en croyez mignonne.
Alors comme ça, l’auteur dissèque. Et avec acuité, en plus. De quoi justifier l’expression concomitante de « littérature au scalpel ». Franchement, dès que je lis ça dans une critique je sais que le roman va m’écœurer. Même correctement disséqué, le cadavre du sentiment amoureux sent la charogne. Je préfère le vivre en vrai et laisser le critique prendre son pied, mais sérieusement, en s’assurant qu’il n’a pas taché le caleçon ou versé une larme sur du Collection Arlequin.
Il y a quand même une chose que la fréquentation dudit salon m’a apprise (encore que je m’en doutais) : le sentiment amoureux acuitemment disséqué, le public aime ça. Il en bouffe, le public. Il en redemande, il fait la queue devant les auteurs labélisés “croque-mort sentimentaux” pour qu’ils leur signent leur tranche de sentiment amoureux scalpelisé.
Vous savez quoi ? Je suis envieux. Je vais écrire des romans d’amour.
Pas tout de suite, bien sûr. Il faut d’abord que je finisse un truc avec du Djeeb dedans. Et puis une idée de polar qui me trotte. Et aussi Aria 3, puisque le 2 est écrit et que même si Le Navire ne le prendra plus sous ses voiles, j’aime finir ce que j’ai commencé… Mais alors après, oui, un roman d’amour, je vais le faire. Parce que c’est pas si con, et que ça se vend. Donc ça se lit. Et être lu, j’aime ça. Disséquez-moi !
Le cuisinier, la sauce et le pur esprit.
Le cuisinier, la sauce et le pur esprit.
Fabulette sans conséquence
Un pur esprit (ne cherchez pas, ça n’existe pas : c’est une image) se promenant de par le monde à la recherche d’une bauge où brasser sa vindicte, entra par mégarde en cuisine.
Un marmiton s’y affairait sur une sauce. Tous ceux qui ont un peu de goût savent quelle en est l’importance : les pires rogatons prennent un tour princier dès qu’on les accommode. Or donc ce marmiton, un œil sur le grand livre et l’autre en casserole, prenait soin de veiller à respecter scrupuleusement les mesures, le tempo et le degré de tout ce qu’il mettait à cuire.
Le pur esprit s’en amusa. Quel idiot, se disait-il, pourquoi suivre le livre et n’en tirer que la poussière, au lieu de faire confiance au vrai talent et laisser l’impulsion faire naître sa magie !
D’une bourrade bien ajustée, il envoya le cuisinier dans les cuivres et pris sa place au piano.
« De la chaleur, de la liberté, de la folie s’il en faut, voilà à quelle sauce je vois ce plat paré ! »
Sans même s’intéresser à la pièce à saucer, il vira dans la gamelle tout ce que l’instinct lui dictait. Sa main fébrile puisait dans les épices, jetant les plus rouges à poignées. « Je fais comme je le sens ! » criait-il en battant le brouet, « et je défie quiconque de me dire que j’ai tort ! »
Sa sauce en effet avait une fière allure, bouillonnant d’esprit et d’inattendues saveurs. Il fallait parachever l’œuvre, ne rien céder sur la puissance de l’esprit sans limite. De l’étagère aux liqueurs il tira une bouteille incendiaire dont il flamba le tout.
Si vous croyez parfois entendre le tonnerre, ce n’est que le petit écho de la déflagration.
Il ne resta rien, ni de l’artiste ni de l’œuvre.
Le marmiton, qui avait eu l’esprit de sauver son livre avant l’autodafé, reprit son artisanat, pour le bonheur des convives. Mais, touché par la grandeur, il se laissait aller parfois à avoir une idée. En cela, le pur esprit sera à jamais remercié.
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Voilà, c’est tout. N’y voyez aucun lien avec une quelconque actualité, ou alors vous avez l’esprit à la fois large et mal tourné.
Sinon, l’actualité est la suivante :
Marc Simonetti (illustrateur de la couverture) m’accompagnera pour dédicacer Djeeb à la librairie Decitre d’Annecy samedi 19 septembre prochain, de 15h à 19h.
Et le samedi d’après (soit le 26 septembre) on s’y remet à la librairie Decitre de Chambéry, mêmes horaires.
La preuve ? Le Dauphiné Libéré lui-même en a parlé.

Antici-book
En réponse à une initiative d’un éminent cafard qui demandait comme exercice aux lecteurs, éditeurs et auteurs du forum de décrire leurs habitudes de lecture, écriture ou éditure en 2019 sous domination de l’e-book, voici ma projection personnelle.
Note : j’utilise les dénominations actuelles au lieu de me la péter à inventer des mots qui auront l’air has avant même de quitter mon clavier.
Annecy 2019 (ouais, Los Angeles c’est trop loin). J’ouvre mon e-reader. Un fabriquant a enfin compris que c’est en imitant le livre que l’écran à encre électronique serait séduisant au lieu d’être seulement convainquant. J’en ai acheté un au format 10×18, pour la balade (en plus, je peux extraire un écran pour partir encore plus léger avec un simple recto), un autre en 16×25 et il doit traîner un A4 recto seul quelque part chez moi, offert avec un abonnement de magazine.
Quand je dis « j’ouvre mon e-reader », je l’ouvre vraiment. Les deux écrans intérieurs sont toujours aux deux pages que j’avais quittées : un roman étranger dont je lisais la VO à gauche et une traduction à droite. Mais j’aurais aussi pu lire deux pages consécutives (et les tourner juste en faisant le mouvement de fermer/ouvrir), ou avoir une page et une image (une pub, par exemple, chouette !), une page de deux livres (comme un dico et un roman, chacun fait sa vie…), deux versions d’un même texte retravaillé par l’auteur…
OK, ça c’est pour le matos. Et c’est assez simple. Question contenu, ça se complique.
Je commence par ouvrir mon agrégateur de critiques. Voir si un petit nouveau s’est mis à donner ou vendre son opinion sur mes textes. Pas un, en fait : 25 nouvelles signatures, des gratuites, des payantes, certaines sous label d’un magazine pour plus de crédibilité. Si je ne fais que lire les critiques offertes, il me faut trois vies avant d’aborder une nouvelle ou un roman en sachant à quoi m’en tenir. J’ajoute juste un nom à l’agrégateur : il est déjà validé par 5 de mes contacts. Les autres, à la trappe !
Ensuite je vais zoner sur Ultime Version. La SGDL* a enfin décidé de se bouger pour proposer aux auteurs autre chose que la protection de manuscrit et une petite aide juridique. Un service vraiment en phase avec l’évolution technique. Son site permet d’acheter les livres des auteurs membres en ayant toujours la dernière version disponible (c’est vrai, en numérique on n’arrête pas de retravailler nos fichiers, pour un lecteur c’est la plaie de ne jamais savoir quelle version il lit).
Et puis il y a cette sorte de garantie sur le produit : chaque auteur SGDL passe 10 ans tutoré par un ancien avant de signer seul. Son ancien l’aide à améliorer ses textes avant de les mettre à disposition, et peut leur refuser le label SGDL (l’auteur pourra toujours les vendre tout seul ailleurs, mais sa cote de qualité en souffrira si un chroniqueur le descend). Le tuteur, comme un agent, prend 15% des droits. Il ne peut pas tutorer plus de trois jeunes et perd son tutorat s’il ne publie plus de textes lui-même. Ça le motive à bien choisir ses pupilles et à ne pas faire que ça. Les auteurs s’y sont mis en masse.
Les éditeurs classiques contestent la « qualité » du système SGDL, mais après tout ils faisaient un peu pareil. D’ailleurs, ils continuent, en vendant les textes d’écrivains qui n’ont pas besoin de l’imprimatur SGDL, et tous les romans étrangers. Ils se font souvent griller par des sites indiens ou brésiliens qui fourguent des traductions automatiques au lieu d’un boulot propre. Tant que le public achète, il y a de la place pour tous. Heureusement, éditeurs et auteurs n’ont plus peur du piratage. Dès qu’un texte (identifié par quelques phrases clés) est échangé hors site payant, l’échelon Hadopi le trace et incrémente les droits versés par les fournisseurs d’accès. Ils ont râlé, on a un peu crié à l’injustice au début, avant de s’apercevoir que c’est un mode de rémunération assez normal : comme ce n’est plus du piratage, tout le monde s’y est mis pour rentabiliser la taxes création de l’abonnement et les textes circulent, comme les musiques, les films…
De toute façon, on met du texte partout maintenant. Une histoire en deux pages avec des paquets de corn-flakes, une autre imprimée sur les rouleaux de PQ, des audio lecteurs pré-chargés dans tous les appareils dotés de sortie son (même mon frigo)… Il faut vraiment être mauvais du clavier pour ne pas arriver à fourguer sa prose ici ou là. J’y arrive assez souvent, même si ça ne rapporte pas beaucoup. En plus, c’est une bonne école : le client ne prend pas de gants pour te balancer les corrections dans tous les sens. On ravale sa fierté et on applique : business is marketing. Et ça me laisse du temps pour bosser sur mon septième Djeeb. J’ai bien un projet un peu plus trapu, mais j’attends d’être membre plein SGDL. Pour l’instant, mon tuteur trouve que je ne suis pas encore prêt. Plus que deux ans de tutorat. Et puis, les Djeeb se vendent bien.
Je reçois même plus de cinquante mails par semaine d’auteur qui me voudraient comme tuteur, sans capter que je ne suis pas encore agréé. Ils sont des centaines à piaffer pour sortir de la micro-publication, invisibles, sans chronique autre que leurs quelques copains, sans lecteur, mais avec autant de rêves que ceux qui ont réussi. Beaucoup écoutent les chants de sirènes qui leur proposent une visibilité de surface (« J’écris à poil devant les caméras », « voyez comme je baise, lisez ce que j’écris », « s’il n’y a pas 500 lecteurs payant en fin de semaine, je me tranche un doigt devant vous »…). Un jour, il faudra que je choisisse trois pupilles, et donc rejeter tous les autres. Ce n’est pas une guerre, mais la bataille est rude.
Hier, on m’a fait un beau cadeau : un livre papier, imprimé exprès pour moi, avec une dédicace de l’auteur. Merci Chérie, tu sais que je voulais lire un vrai C. Dufour depuis longtemps.
Voilà. Le ridicule ne tue pas mais fera peut-être une exception pour moi. Pour suivre la vision des autres, rendez-vous sur le forum du Cafard Cosmique.
Edit : à cette heure, la direction du CC a verrouillé le sujet eu égard à la médiocrité des réponses générées. Prout !
*Société des Gens de Lettres, mais il y en a d’autres…
Du rythme, du cadre, et de l’écriture
Vous allez voir, c’est passionnant la vie d’écriveur.
Autour de 7h00 : réveil sans artifice, rêvasserie autour des personnages d’histoires en cours
8h00 : préparer le petit déj des kids, prendre le mien sous la véranda face au pré à vaches en regardant les hirondelles
8h30 : écriture de Djeeb 2 (nom de code temporaire : Capitaine Djeeb) dans la grande salle de l’annexe, avec un objectif de 15 000 caractères par jour
10h30, bise à ma douce, activités diverses suivant horaire des marées et conditions de vent (plage, planche, tournoi de ping pong…)
12h00 : écriture à l’ombre de l’annexe (ou à l’abri de la pluie…)
13h00 : apéro avec beau-papa (cave à whisky king size !), repas en famille (12 personnes) sous la véranda ou dans la grande cour
14h00 : écriture pendant que toute la maison sieste, ou planche selon horaire des marées et conditions de vent
16h00 : activités diverses (idem…)
18h00 : footing papote avec mon fils aîné qui suit à vélo
19h00 : écriture, collecte des mails, zonage sur forums, suivant avancée des 15 000 caractères contractuels
20h00 : repas en famille sous la véranda
21h00 : couchage bisou des kids, tarot ou film, pompage de bière, pipe (de bruyère)
23h00 : coucouche câlin si 15 000 caractères précités abattus. Sinon, tape-tape clavier au lit. Puis cap dodo en rêvassant aux scènes et dialogues à écrire le lendemain.
Voilà, dit comme ça, c’est mortel passionnant, non ?
Sauf que c’est ainsi que Djeeb le Chanceur a été écrit l’été dernier, sans s’en faire plus que ça, et que Capitaine Djeeb est en train d’apparaître sur l’écran. On me demande parfois (pas vous, je sais, vous vous en tapez le fion) comment on trouve le temps d’écrire, comment on s’organise. C’est simple : on prend un chausse-pied et on fait rentrer le livre à venir dans la journée type des vacances.
Il paraît que Fred Vargas fait pareil, qu’elle pond ses romans en trois semaines l’été. Pareil.
Après, question cadre, ce n’est pas neutre. En reprenant l’évolution du boulot sur Djeeb 1, je me suis aperçu que les deux premiers tiers, que je pourrais qualifier de solaires, ou d’ascensionnels, ont été écrits ici, dans ce coin de bocage normand. Alors que la fin, plus sombre, a vu le jour (ou la nuit) une fois rentré en montagnie.
On en conclura ce qu’on voudra. J’aime bien mes deux maisons. Mais le temps n’y coule pas pareil. Et l’écriture aussi.
Dégradations, chez M@nuscrits
Tel le Youki qui peut pas s’empêcher de montrer son kiki, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer un texte que je viens de finir.
Et pour élargir la cible, je l’ai remis chez Léo Scheer, dans son interface M@nuscrits. Après tout, “Publimonde” a déjà été téléchargée près de 40 fois… on va bientôt pouvoir remplir un bus de lecteurs.
C’est une très courte nouvelle, que je verrais bien en clôture d’un recueil Terres d’incertitude, si un jour un éditeur accepte le risque de publier ce genre de courte prose (le court, ça se vend pas, surtout venant d’inconnus). Voici le début :
Dégradations
Un jour, tu seras D n Lo e jy, ou moins encore. Ce sera déconcertant, amer, et proche de la fin aussi, mais tu ne le sauras pas. Tu te réveilleras d’une longue nuit sans rêve ni souvenir. Comme chaque matin, sans doute, mais de cela non plus tu n’auras pas conscience.
Pour la suite, c’est ici.
Moi, je vais sauter sur ma planche (y a des vagues et du vents, tant pis la pluie).
Au boulot, tous avec Léo !
Y a pas, quand on peut arriver à nouer des liens, bien qu’improbables, entre deux domaines qui nous sont chers, ça fait plaisir.
Alors voilà : d’un côté, les éditions Léo Scheer, en la personne de Léo lui-même, ex trublion et pourtant grand penseur de la littérature comme de la modernité. Toujours à l’affût de ce qui peut bouger, M. Scheer a lancé voici plus d’un an (si c’est pas deux), un système de publication de textes en ligne. Rien de bien nouveau, sauf que ces M@nuscrits portent sa marque, et sont devenus une nouvelle collection disponible en librairie. Il appelle ça la rétropublication : disponibilité gratuite sur le net, génération de commentaires, amélioration éventuelle du texte et publication papier des auteurs sélectionnés (selon quels critères ? on s’en fout !).
Un coup d’oeil à ce qui s’écrit et se fait lire en ligne chez M@nuscrits donne une idée de ce que le nombrilisme germanopratin peut avoir de plus goulayant. Mais si vous n’aimez pas, n’en dégoûtez pas les autres. Il y a de la recherche formelle, du creusage de cervelle, du nouage de neurone, bref, c’est littéraire.
De l’autre côté, nous avons les littératures de l’ImagInaIre, magnifiquement personnifiées par les Ligues I et deu. Je ne vais pas vous faire un cours, mais ces dites littératures sont menacées d’enterrement, au moins pour leur forme française et novatrice, sous les ruines à venir du combat des titans. Bragelonne, Milady (Ha Ha !), Luna et bientôt Orbit se tirent la bourre sur l’étal des libraires, sans que la presse n’en dise mot, pendant que les auteurs et éditeurs un peu exigeants disparaissent dans l’oubli. C’est normal, la presse s’intéresse plutôt à la littérature type Léo Scheer.
Donc…
Il vous suffirait, vous les Imagineurs, d’utiliser la plateforme fournie par Léo Scheer pour donner plus de visibilité à cette littérature qui nous emmène ailleurs, nous fait rêver plus fort et nous tremble d’émoi à la seule évocation d’un rivet de robot.
Comment faire ? C’est tout simple.
D’abord, vous écrivez un bon texte, façon Catherine Dufour ou Jérôme Noirez (il y en a d’autres, ils se reconnaîtront).
Ensuite vous allez vous inscrire là, chez Léo Scheer. Vous publiez votre texte dans l’interface M@nuscrits, en précisant bien que c’est de l’imaginaire. Et on va tous les lire, les commenter, les buzzer à mort.
Ce n’est pas du piratage d’une bonne idée, c’est juste l’utilisation raisonnée d’un outil qui nous est gentiment offert.
D’ailleurs, j’ai commencé : vous pouvez charger, lire et commenter Publimonde ou la revanche du Capitaine Plume, une nouvelles que j’aurais bien mise en introduction d’un recueil titré Terres d’incertitudes et qui m’a semblé tout à fait en phase avec le sujet (imaginer, écrire, être publié, question de vie ou de mort…).
Voilà, c’est à vous, au boulot et merci Léo !
Et n’oubliez pas, le 9 juillet, dans toutes les librairies :
Un rêve de Sans Façon
Je vais vous raconter une histoire. Celle de ce vieux naturaliste un peu toqué qui part à la recherche des mythiques oiseaux blancs d’Amerzone.
La légende veut que ces oiseaux sans patte mais aux ailes géantes passent leur vie en l’air sans jamais toucher terre. Ils volent sans trêve, s’aiment à tire d’aile – les parents se passant l’œuf pour le couver sans jamais le déposer dans aucun nid – et meurent même en plein azur. Après chaque décès, le corps est alors conduit du bout des ailes au-dessus d’un volcan où des générations de dépouilles de leurs semblables profitent des courants chauds nés de la lave et tournent pour l’éternité.
Plus personne en Amerzone ne croit à cette légende. Le pays est livré à la guerre civile, chaque coup d’état remplaçant une dictature sanglante par une autre. Seulement voilà, le naturaliste sent sa fin prochaine et veut finir sur un coup d’éclat : être le premier à ramener des images des oiseaux blancs. Il monte une expédition de bric et de broc et part dans la jungle, poursuivi par quelques sbires du pouvoir en place comptant bien lui voler sa découverte, si découverte il y a.
Je vous passe les péripéties, trahisons et chausse-trappes. Juste avant de mourir et presque par hasard, le vieil homme trouve enfin le repère des oiseaux blancs. Encore plus beaux que dans la légende, ils planent sans fin et ouvrent sur le monde de grands yeux désolés.
Le vieux savant mort, l’expédition se débande. Mais avant de quitter le sanctuaires, une jeune fille perdue et un détective étranger rendent un dernier hommage au naturaliste dont ils fixent le cadavre à un delta-plane de fortune avant de l’envoyer planer vers les oiseaux blancs. Ceux-ci le reconnaissent peut-être comme l’un des leurs et le guident jusqu’au cimetière volant où il tourne peut-être encore.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il faut encore que les survivants redescendent vers la civilisation.
La jeune Carmen, fille d’un opposant notoire, est recherchée par la junte militaire. Le détective étranger propose de l’emmener avec lui vers la démocratie. «La démocratie ? Qu’est-ce que c’est ?» lui demande-t-elle. «C’est… pour plus tard» répond le disciple de Mike Hammer dans une des fulgurances que ces hommes de l’art ont parfois. Mais à la frontière, de patibulaires soldats veillent. Il laissent passer le détective, et retiennent l’appétissante jeunette. Alors que la pluie noie ses larmes et que les hommes en armes lui détaillent les plaisirs qu’ils vont lui faire subir, elle rêve encore un peu aux oiseaux blancs. «Les oiseaux blancs, c’est rien que des histoires pour faire rêver les enfants d’Amerzone.»
Pourquoi je vous raconte tout ça, sans façon ? Parce que cette histoire reste une des plus belles qu’il m’ait été donné de lire (dans «L’Amerzone», un enquête de l’inspecteur Canardo, par Sokal).
Mais aussi parce qu’elle me semble représenter l’idée que je me fais de la Science-Fiction. On peut y mettre tout ce qu’il y a de plus noir en l’homme. Mais à une condition : ne pas tuer l’espoir. La SF demeure pour moi le dernier endroit où rêver d’oiseaux blancs, même si l’on sait que l’homme trouve chaque jour de nouvelles façons de leur briser les ailes. Plus le pire paraît certain, plus ils faut se donner de mal à inventer le meilleur.
Comme l’écrivait Joë Bousquet, le poète immobile : «L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud.»
Tout ça pour dire qu’un nouvel appel à textes de SF est paru, sous l’égide de La Volte et de la Ligue des Droits de l’Homme.
Le thème : « Nouvelles technologies et atteintes à l’humain. »
Je cite une partie du libellé : “L’objectif de ce recueil est donc de montrer, au travers d’histoires courtes et imaginaires, l’évolution actuelle de notre société vers un contrôle accru sous la pression de ces technologies diffuses.“
Allons-y, sortons notre plume, terrassons le dragon, mais n’oublions pas de faire rêver les enfants d’Amerzone.
La modestie me va comme un nez rouge au pape
Jamais il ne me vient à l’idée de dire à quiconque que Aria est le meilleur bouquin de SF jamais paru, et qu’il ne sera surpassé que par sa suite lorsqu’elle sortira (mon beau Navire…) ; ni que Djeeb le Chanceur introduit enfin cette révolution qualitative et conceptuelle que la Fantasy attendait désespérément depuis Jack Vance, ni même que les nouvellettes que je ponds pour le plaisir partagé du pondeur et du lecteur sont ce qui se fait de mieux pour prendre son pied, juste après l’orgasme et un bon reblochon ; et encore moins que les billets de ce blog sont un must dont même Obama se régale chaque matin avant de faire la bise à Michelle et pendant que les notes de la CIA et de la NSA s’entassent sur le bureau ovale. C’est vous dire si je suis modeste.
Pourtant, s’il y a un truc qui vous polit tout propre la modestie, c’est bien de relire trois ans après les avoir écrits des textes dont vous étiez content. Surtout si les textes sont enluminés des commentaires d’un correcteur patient et abnégationniste. Trois ans, c’est long, mais je suis un grand timide et mon projet de recueil avait pris un petit coup de placard.
En ce moment donc, je prend un plaisir simple et délicat à ravauder les trames de nouvelles dont j’étais pourtant modestement fier (j’oxymore si je veux !) en 2006.
Déjà, les questions des correcteurs m’obligent à me remettre dans l’état d’esprit d’alors, pour parfois essayer de comprendre ce que j’avais bien pu vouloir écrire. Et si l’auteur est obligé de se plier à cet exercice de mémoire, c’est que ce qu’il avait écrit n’est vraiment pas clair. Sacrifiant par moment au goût de la formule, il m’était arrivé de pondre des phrases totalement injustifiables, incohérentes, et imbéciles. Mais ça se répare, ouf !
Ensuite, mes amis correcteurs pointent des tournures ou des paragraphes entiers qui me paraissent toujours clairs, mais qui manifestement ne le sont pas pour eux. Le lecteur a raison : s’il faut lui expliquer après lecture quelque chose qu’il n’a pas compris, mieux vaut clarifier dans le texte. Après, le boulot c’est de doser pour ne pas prendre non plus le lecteur pour un idiot.
Mais surtout, là où la modestie frappe fort, c’est sur ces passages que le correcteur a obligeamment acceptés tels quels, mais que vous trouvez lourds, pas drôles, boiteux… Jusqu’à cette nouvelle, pourtant déjà publiée, que j’ai envie de toute reprendre pour lui donner un style plus nerveux. Jusqu’au titre d’une autre, qui me lasse maintenant, et que j’ai envie de changer. Pas de doute, en trois ans on grandit. Modestement.
Voilà. Deux enseignements dans le billet de ce jour, prenez note :
1. On peut être fier de ce qu’on a fait, et ne pas hésiter à se remettre au travail (c’est pourquoi j’ai deux fils) ;
2. Le temps est ton ami, laisse-le passer, il travaille pour toi si tu acceptes de t’y remettre aussi.
Si j’ai défoncé quelques portes ouvertes, veuillez m’en excuser et les refermer en sortant : d’autres s’y emploieront après moi, c’est certain.