Aria, Djeeb… what else ?


Antici-book

Publié dans Ecriture, Lecture par Don Lorenjy sur le 11 août, 2009
Tags: , ,

En réponse à une initiative d’un éminent cafard qui demandait comme exercice aux lecteurs, éditeurs et auteurs du forum de décrire leurs habitudes de lecture, écriture ou éditure en 2019 sous domination de l’e-book, voici ma projection personnelle.
Note : j’utilise les dénominations actuelles au lieu de me la péter à inventer des mots qui auront l’air has avant même de quitter mon clavier.

Annecy 2019 (ouais, Los Angeles c’est trop loin). J’ouvre mon e-reader. Un fabriquant a enfin compris que c’est en imitant le livre que l’écran à encre électronique serait séduisant au lieu d’être seulement convainquant. J’en ai acheté un au format 10×18, pour la balade (en plus, je peux extraire un écran pour partir encore plus léger avec un simple recto), un autre en 16×25 et il doit traîner un A4 recto seul quelque part chez moi, offert avec un abonnement de magazine.
Quand je dis « j’ouvre mon e-reader », je l’ouvre vraiment. Les deux écrans intérieurs sont toujours aux deux pages que j’avais quittées : un roman étranger dont je lisais la VO à gauche et une traduction à droite. Mais j’aurais aussi pu lire deux pages consécutives (et les tourner juste en faisant le mouvement de fermer/ouvrir), ou avoir une page et une image (une pub, par exemple, chouette !), une page de deux livres (comme un dico et un roman, chacun fait sa vie…), deux versions d’un même texte retravaillé par l’auteur…
OK, ça c’est pour le matos. Et c’est assez simple. Question contenu, ça se complique.
Je commence par ouvrir mon agrégateur de critiques. Voir si un petit nouveau s’est mis à donner ou vendre son opinion sur mes textes. Pas un, en fait : 25 nouvelles signatures, des gratuites, des payantes, certaines sous label d’un magazine pour plus de crédibilité. Si je ne fais que lire les critiques offertes, il me faut trois vies avant d’aborder une nouvelle ou un roman en sachant à quoi m’en tenir. J’ajoute juste un nom à l’agrégateur : il est déjà validé par 5 de mes contacts. Les autres, à la trappe !
Ensuite je vais zoner sur Ultime Version. La SGDL* a enfin décidé de se bouger pour proposer aux auteurs autre chose que la protection de manuscrit et une petite aide juridique. Un service vraiment en phase avec l’évolution technique. Son site permet d’acheter les livres des auteurs membres en ayant toujours la dernière version disponible (c’est vrai, en numérique on n’arrête pas de retravailler nos fichiers, pour un lecteur c’est la plaie de ne jamais savoir quelle version il lit).
Et puis il y a cette sorte de garantie sur le produit : chaque auteur SGDL passe 10 ans tutoré par un ancien avant de signer seul. Son ancien l’aide à améliorer ses textes avant de les mettre à disposition, et peut leur refuser le label SGDL (l’auteur pourra toujours les vendre tout seul ailleurs, mais sa cote de qualité en souffrira si un chroniqueur le descend). Le tuteur, comme un agent, prend 15% des droits. Il ne peut pas tutorer plus de trois jeunes et perd son tutorat s’il ne publie plus de textes lui-même. Ça le motive à bien choisir ses pupilles et à ne pas faire que ça. Les auteurs s’y sont mis en masse.
Les éditeurs classiques contestent la « qualité » du système SGDL, mais après tout ils faisaient un peu pareil. D’ailleurs, ils continuent, en vendant les textes d’écrivains qui n’ont pas besoin de l’imprimatur SGDL, et tous les romans étrangers. Ils se font souvent griller par des sites indiens ou brésiliens qui fourguent des traductions automatiques au lieu d’un boulot propre. Tant que le public achète, il y a de la place pour tous. Heureusement, éditeurs et auteurs n’ont plus peur du piratage. Dès qu’un texte (identifié par quelques phrases clés) est échangé hors site payant, l’échelon Hadopi le trace et incrémente les droits versés par les fournisseurs d’accès. Ils ont râlé, on a un peu crié à l’injustice au début, avant de s’apercevoir que c’est un mode de rémunération assez normal : comme ce n’est plus du piratage, tout le monde s’y est mis pour rentabiliser la taxes création de l’abonnement et les textes circulent, comme les musiques, les films…
De toute façon, on met du texte partout maintenant. Une histoire en deux pages avec des paquets de corn-flakes, une autre imprimée sur les rouleaux de PQ, des audio lecteurs pré-chargés dans tous les appareils dotés de sortie son (même mon frigo)… Il faut vraiment être mauvais du clavier pour ne pas arriver à fourguer sa prose ici ou là. J’y arrive assez souvent, même si ça ne rapporte pas beaucoup. En plus, c’est une bonne école : le client ne prend pas de gants pour te balancer les corrections dans tous les sens. On ravale sa fierté et on applique : business is marketing. Et ça me laisse du temps pour bosser sur mon septième Djeeb. J’ai bien un projet un peu plus trapu, mais j’attends d’être membre plein SGDL. Pour l’instant, mon tuteur trouve que je ne suis pas encore prêt. Plus que deux ans de tutorat. Et puis, les Djeeb se vendent bien.
Je reçois même plus de cinquante mails par semaine d’auteur qui me voudraient comme tuteur, sans capter que je ne suis pas encore agréé. Ils sont des centaines à piaffer pour sortir de la micro-publication, invisibles, sans chronique autre que leurs quelques copains, sans lecteur, mais avec autant de rêves que ceux qui ont réussi. Beaucoup écoutent les chants de sirènes qui leur proposent une visibilité de surface (« J’écris à poil devant les caméras », « voyez comme je baise, lisez ce que j’écris », « s’il n’y a pas 500 lecteurs payant en fin de semaine, je me tranche un doigt devant vous »…). Un jour, il faudra que je choisisse trois pupilles, et donc rejeter tous les autres. Ce n’est pas une guerre, mais la bataille est rude.
Hier, on m’a fait un beau cadeau : un livre papier, imprimé exprès pour moi, avec une dédicace de l’auteur. Merci Chérie, tu sais que je voulais lire un vrai C. Dufour depuis longtemps.

Voilà. Le ridicule ne tue pas mais fera peut-être une exception pour moi. Pour suivre la vision des autres, rendez-vous sur le forum du Cafard Cosmique.

Edit : à cette heure, la direction du CC a verrouillé le sujet eu égard à la médiocrité des réponses générées. Prout !

*Société des Gens de Lettres, mais il y en a d’autres…

C’est aujourd’hui !

Publié dans Djeeb, Lecture, Promo par Don Lorenjy sur le 9 juillet, 2009
Tags: , , ,

Oui, c’est aujourd’hui !
Depuis que je le répète, il faudrait que vous passiez votre été au fond de votre congélateur pour l’ignorer encore : c’est aujourd’hui 9 juillet que paraît Djeeb le Chanceur en librairie. Mon Djeeb le Chanceur, dans toutes vos librairies. Allez, Louya !

C’est donc le jour idéal pour vous parler d’un livre.
Reste qu’un soupçon d’élégance et de quant-à-soi me retient de parler de mon livre à moi. Je vais donc vous causer de Comme deux gouttes d’eau, de Tana French. Rappelez-vous, Silvana Bergonzi, de chez Michel Lafon, avait eu la gentillesse et l’intelligence de reconnaître mon influence bloguesque en m’envoyant un exemplaire (puis deux) de ce qui était prévu pour être le roman de l’été (alors que tout le monde sait bien maintenant que ce sera Djeeb…). Je me sens tenu de vous en donner mon avis.

Alors… Pas grand chose.
Comme deux gouttes d’eau est un honnête page turner, un produit de consommation agréable et sans défaut. Sans la moindre aspérité non plus.
L’auteur y déroule avec savoir-faire un thriller psychologique bien balisé, tout en dialogues, reposant sur des personnages taillés à la hache pour paraître à la fois proches de nous et incroyablement originaux. Classique.
L’histoire l’est aussi, fondée sur un indispensable hasard et donc à la crédibilité plus que fuyante, construite sans grande surprise mais avec son lot de suspens et de révélations progressives.
On a droit aux indispensables séquences tire-larmes, et au frisson de rigueur, tout va bien. C’est un produit, je vous dis, ne le critiquons pas de fournir ce qui est sur l’étiquette.

Heureusement, à la fin, après une longue, longue, si tellement trop longue révélation à trois voix, intervient enfin un soupçon de sensibilité. En quelques pages d’une conversation téléphonique, un personnage clé prend toute sa dimension, sans pathos excessif, mais révélant le gouffre humain qui peut se creuser en chacun de nous. Quelques pages, merci Tana French.

Bon, maintenant ruez-vous sur Djeeb, c’est par là, à bientôt.

Djeeb Couv low

Viande qui pense

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 29 mai, 2009

Oh happy me !!!

Rappelez-vous, voici quelques mois je faisais une pause et vous tenais longuement la jambe avec mes idées sur la guerre, la conscription, les théâtres d’opération lointains et nos soldats qui rentrent (le 27ème BCA d’Annecy est revenu d’Afghanistan voici deux semaines, je pense à eux aussi).

Il faut m’excuser, j’étais en plein dans la rédaction d’une nouvelle qui, ma foi, me tenait aux tripes.

Et – Oh bonheur ! – je viens d’apprendre que ce texte a été retenu pour publication dans une des revues françaises de référence en matière de SF, revue qui a publié des pointures internationales comme Andrevon, Jeury ou Vance. Soyons honnête, je me hausse un peu du col avec ce name dropping. C’est juste histoire de dire combien je suis content et flatté.

Bon, comme ce n’est pas pour tout de suite, je vous mets l’intro, histoire de (me) faire patienter.

Viande qui pense

« Voilà, c’est vous. Ça vous plaît ? »
Sylvie Lainé – Subversion 2.0

Nous sentions que la guerre allait venir. L’économie du temps de paix arrivait au bout de son souffle, et moi aussi. Mon quotidien était une pure impasse, à peine bordée par les attaches et devoirs familiaux. La guerre, oui, une bonne guerre ! Je ne le formulais pas comme ça, bien sûr. Juste l’envie de changer de peurs, et de retrouver l’action.
Je n’étais pas le seul ici, dans les hauteurs. Malgré l’ambiance artificielle des montagnes changées en parc d’attractions, nous étions de plus en plus nombreux à broyer du noir. Les actifs continuaient de venir s’offrir la neige à plein tarif, mais la légèreté n’y était plus. Les fêtes avaient un goût forcé, pour autant que je puisse m’en rendre compte d’après les échos qui parvenaient jusqu’aux rues pisseuses du Réservoir.
Nous avions échoués là, Patricia et moi et les deux enfants, depuis que j’avais perdu mon boulot de guide. Plus jamais je n’emmènerai les gosses de riches tâter du grand frisson en se lâchant les spatules. Hors d’usage, le free-rider. Un dévalage dans un couloir, une grosse barre rocheuse mal anticipée, une réception craquée sur un rognon de glace vive, le tout sous les yeux des clients. On m’en avait tiré en hélico, après les skieurs payants, rapatriés vers leur suite grand confort avec une ligne de bonus au bar, pour compenser le stress. L’assureur m’avait désigné comme seul responsable. Qui irait blâmer l’insistance des touristes pour que je me jette là-dedans ? Tous les frais à ma charge, et la chirurgie réparatrice trop coûteuse : mon genou n’a jamais voulu se remettre, fin de carrière. Boiteux, j’ai d’abord été relégué aux remontées, puis remercié. Il avait fallu économiser trois sous en descendant loger au Réservoir. Mes journées étaient mortes. Pour me sentir un peu vivre, il me restait des souvenirs et des rêves. Et les promesses guerrières des infos. Elles me glaçaient, mais je n’avais plus que ça.
Quelque chose allait bouger. Il suffisait de regarder autour, de lire les gros titres, de compter les boîtes qui fermaient, les « remise de peine » éjectés de taule et les queutards aux guichets du RevDom. On augmentait préventivement le volume de bidoche à canon. Les spots de recrutement des agences d’intervention canardaient les écrans. Bientôt, l’armée régulière allait relancer la conscription. J’hésitais entre la peur et l’espoir. Côté montagne, c’était mort, fini. M’engager ? L’horreur. La discipline, les armes, l’entassement… l’horreur. Pourtant, qu’espérer d’autre ?

Pat nous maintenait à flot avec son job tout sourire à l’accueil d’un palace. Juste de quoi rester parmi ceux qui pouvaient encore servir. Pour les enfants, cela ne suffisait plus. Je croyais lire mon inutilité dans leurs yeux. Ils m’accusaient de tout, de leurs copains perdus, de la descente au Réservoir, du centre caritatif d’éducation qui leur broyait déjà l’avenir. Ça me faisait vomir d’y penser, mais la guerre pouvait refaire de moi un héros. Le cœur d’un gamin de sept ans et d’une gamine de onze, ça ne se gagne pas en regardant tomber le temps. Difficilement, l’idée d’y aller a fait son chemin.
Pat aussi ne me regardait plus de la même façon. Chaque matin, elle partait bosser en me bouffant des yeux. Pour emporter ce qu’il restait à voir, au cas où je ne sois plus là à son retour ? On a fini par en parler. Elle entendait des trucs, à l’hôtel. Les friqués, les politiques, les maffieux, tous ceux qui avaient quelque chose à défendre et de quoi le défendre. Ça causait dans les salons du hall. La tension était montée. Il fallait que ça pète d’en haut avant que ça mollisse du bas. Comme une avalanche.
― Tu devrais y penser. Avant d’être obligé, je veux dire. Il n’y a pas de honte. Pars avant qu’on t’enrôle dans la Régulière. Tu seras mieux payé. Et tu auras peut-être le choix. Pour l’affectation, je veux dire. Enfin, tu vois…
Ce qu’elle m’a dit m’a foutu un coup. Elle m’y voyait, soldat. Pourtant, elle n’aimait pas l’armée. Son père… Trop de déménagements, trop d’éducatifs au garde-à-vous. Pour qu’elle m’y pousse comme on planque des saletés sous le tapis, il avait fallu qu’on soit tombés bien bas.
― Et puis, on ne sait pas. Peut-être qu’il faut, tu vois ? Défendre quelque chose. Faire son devoir…
Et ça, c’était nouveau. Un argument pourri, qui ma relégué encore plus profond dans mon estime de moi.

… la suite, pas avant l’automne prochain.

6 livres, et moi, et nous, et vous…

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 23 avril, 2009
Tags: , , , , , ,

Il y a déjà quelque temps (hum… presque trois mois), Daelf Tagada a eu la bonne idée de me taguer dans une chaîne sur les livres qui nous représentent.

J’aime bien Daelf, elle est sympa, elle fait des belles mises en pages sur des projets foireux dont presque aucun des auteurs n’ose se réclamer ensuite, et elle est patiente. Ce n’est pas pour ça que j’ai traîné, juste parce que j’avais oublié. Donc, 6 bouquins qui me représenteraient.

Robinson Crusoe. Je suis fils unique (c’est mal, je sais, je n’y peux rien), et je suis sûr que, perdu sur une île déserte, je pourrirais la vie du premier humain échouant à mes côtés, même si c’est un jeudi. En voulant bien faire, et en regrettant ensuite. Heureusement, depuis un moment je tâche de m’améliorer.

2001 L’Odyssée de l’espace. La question du tout, de l’avant, du pendant et de l’après, du ici et du plus loin, du nous et du eux. Et puis une tendresse particulière pour ce talent à raconter une histoire qui touche chacun de nous sans pour autant y mettre de méchanceté, de violence ou de noirceur. La SF de l’espoir. La seule ?

L’œuvre de dieu, la part du diable. Dès le titre, c’est tout le contraire de 2001. Et pourtant, c’est mon préféré chez John Irving. Avec cette histoire pourtant bien cernée dans le temps et l’espace, il réussit à faire entrer toute l’humanité, presque toutes les grandes questions (d’où venons nous…) sans apporter de réponse mais en ouvrant des pistes que chacun peut suivre ou pas.

Mémoire de singe et parole d’homme. Le premier Boris Cyrulnik, le premier que j’ai lu, celui qui m’a fait dire pour la première fois “Oui, voilà, c’est ça, c’est nous”. S’il ne fallait garder qu’un seul livre, je jetterais la bible avec les autres et je prendrais celui-ci. J’ai rencontré M. Cyrulnik avant de l’avoir lu, au cours d’une conférence. J’ai tenté bêtement de faire le malin en lui proposant une image de l’innée et de l’acquis sous forme de cire maléable, mais résistante. Il m’a juste répondu “Jeune homme, avez-vous lu mes livres ?” Moi : “Non”. Lui : “Alors, commencez par les lire, et revenez me voir.” Ce n’était pas de l’arrogance de sa part, il avait raison.

La Condition humaine. Ma première incursion en science-fiction. Ne rigolez pas, pour moi c’en était : j’étais trop jeune, je lisais ce livre aux toilettes parce qu’il était posé là, et il m’emportait dans un monde dont je ne savais rien, que je ne situais pas, dont les habitants étaient des extra-terrestres au comportement à peine humain (pour autant que j’en savais), et c’était merveilleux. Dur, triste, morbide parfois, et merveilleux. J’avais 8 ans.

Salammbô. Ma première incursion en Fantasy. Allez-y, rigolez. Je l’aime pour ses excès et une qualité particulière : il fait tout pour le lecteur, lui donne tout, plus encore, trop même, décrit, dépeint, fait vivre, manger, parler et mourir plus de personnages que je n’en ai vu nulle part ailleurs ; et en même temps il se fout du lecteur, totalement, de ses goûts, de son besoin d’intrigue ou de rebondissements. C’est le meilleur et le pire de ce qui se fait et ne se fait pas. C’est l’ambivalence même. Celle de l’homme en général, et donc la mienne.

Toutes mes excuses maintenant aux auteurs que je n’ai pas cités malgré leur importance pour moi (parce qu’un seul de leurs livres n’y suffirait pas) :  John Brunner, Franquin, Hermann, Tony Hillerman, Henri de Monfred, Jack Vance, Morris West…

Je ne tague personne, ceux qui veulent relèveront chez eux et viendront linker ici.

Merci de votre attention, je retourne à mon Djeeb (qui avance bien, sacré Chanceur !)

Marc Vassart sait écrire des livres

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 2 avril, 2009

Le Serval noir, de Marc Vassart

D’abord les précautions : je connais Marc, je l’aime bien, j’aime bien ce qu’il écrit en général et en particulier sa démarche de surdocumenter la fiction. J’aime aussi ses positions et sa lucidité sur le monde. Un gars capable d’affirmer en public que la disparition des abeilles ne signera pas la disparition de l’homme puisqu’on trouvera probablement des Marocains pour polliniser à leur place, et moins cher encore ; un gars qui conclut que l’homme va survivre et que ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les survivants, un gars comme ça peut m’emmener en Afrique, je vais suivre.
Ces précautions posées, je peux dire que j’ai aimé Le Serval noir sans qu’on m’accuse de partialité. Enfin, pas trop.

Le pitch : un ethnolinguiste tente de sauver son département au musée de l’homme en allant chercher au Kenya une poterie sur laquelle il espère « lire » un enregistrement d’une langue perdue, probablement proche de la langue mère de l’humanité.

Que le Kenya d’alors (autour de 2030) attende les bombes américaines, que le scientifique s’y prenne comme un manche, que la poterie raconte autre chose que ce qu’elle aurait dû, et que l’auteur s’y connaisse un peu dans les domaines qu’il traite, voilà ce qui transforme ce pitch en presque 500 pages d’ethno-SF bien drôle.

C’est un sacré voyage. Tout sonne assez vrai. Connaissant un peu le parcours de Vassart, j’aurais tendance à le créditer d’une bonne précision dans ses descriptions d’une Afrique et d’Africains, peut-être pas toujours inattendues, mais en tout cas réjouissantes et « vécues ». Ce qui frappe, c’est la liberté qu’il prend pour tailler son histoire sans s’occuper de ce qui se fait en littérature. Ce n’est pas du prêt-à-porter. On vagabonde, on piétine un peu, on diverge et digresse, on se rencontre, on se croise pour rien parfois, on vire à 90° sans raison valable, parce que dans la vie c’est comme ça. Et puis soudain on saute dans le temps et dans l’espace, on plonge dans une Afrique vue de l’intérieur par ceux qui y sont chez eux. Et c’est bon.

Parler de thriller comme voudrait le vendre l’éditeur est un peu à côté de la plaque. C’est une balade, avec les bruits et les odeurs, dont le thème me semble être le contact des civilisations, sans qu’il y ait forcément choc. Comment on peut s’approcher, se frôler, se caresser ou se cogner parfois, sans se comprendre la plupart du temps, mais sans forcément se détruire. Et en cela, c’est de la SF comme je l’aime, ouverte.

Ce que j’ai trouvé drôle aussi, en lisant des critiques, c’est que thuriféraires et détracteurs me paraissent avoir raison les uns comme les autres. Les arguments portés contre ce livre sont justes, mais en font à mes yeux une partie de l’intérêt. On sent bien par exemple la liberté que l’éditeur a laissé à l’auteur pour trousser son récit à sa guise, et que Bifrost qualifie de manque de travail éditorial. On sent bien aussi la volonté de Vassart de nous en donner la maximum, côté documentation géographique, zoologique ou linguistique. Mais on aurait envie de le remercier plutôt que de crier à la surcharge wikipediesque. Dans Le Serval noir, c’est vrai, il ose beaucoup, au risque de perdre le lecteur. J’ai pris ça comme une marque de confiance.

Lettre au livre numérique

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 17 février, 2009

Messieurs les livres numériques,

Sans même vous avoir eu en main, je vous aime déjà.
(j’ai pu voir l’un d’entre vous dans une grande surface pseudo culturelle, mais ces andouilles vous avaient enchâssé dans un carcan de Plexiglas qui empêchait de vous soupeser, sans parler de vous caresser)
C’est vrai, vous me plaisez, vous êtes un peu écolos (encore que…), pratiques, pas voraces en énergie, jolis, léger, trendies, et tout et tout.

Alors pourquoi n’ai-je pas encore craqué ?
Il y a le prix, mais pas que.
La guerre des formats (propriétaires / ouverts) ? Bof…
Les balbutiements technologiques ? Non, pas vraiment, ça fonctionne, même si ce n’est pas parfait.
Alors quoi ?

Ben… rien.
Si, tenez, une chose : vous ne me faites pas rêver. Alors qu’il manque juste un poil de fesse pour que.

Tenez, je vous donne une idée : au lieu de n’avoir qu’un seul joli écran, mettez m’en deux, et là, je rêve.
Oui, deux écrans. Pour quoi faire ? Pour lire un livre en oubliant définitivement votre côté bêtement technique.

Imaginez un duo d’écrans reliés par une couverture souple.
Vous l’ouvrez, il s’allume, à la page où vous l’aviez refermé.
La page ? Non, mieux : la double page, la vraie, avec la paire à gauche et l’impaire à droite.
Ou alors deux pages de deux ouvrages différents, que je pourrais ainsi comparer (deux traductions, ou une page texte et une image, enfin, vous voyez, hein ?).
Bien sûr, on pourrait sortir l’un des deux écrans de la couverture pour avoir une version nomade et légère de l’appareil, en plus de la version de salon (enfin, de bibliothèque).
Et aussi, on pourrait prendre des notes avec un stylet, marquer et commenter un passage, sauter vers d’autres textes grâce à des liens hypertexte, tout ça.
Là, je dirais banco !

Bon, je ne dois pas être le premier à donner mon avis.
Mais le coup du double écran, j’y crois bien. En plus, si je me souviens un peu de mes cours de pricing, on sera loin d’atteindre le double du prix de vente d’un écran simple.

Pensez-y, messieurs les livres numériques. Pour l’instant, vous n’êtes que de la technologie. Il ne vous reste qu’à gagner un peu d’âme, même s’il vous faut la chercher dans de l’irrationnel.

Votre dévoué,
Don Lo

Saines lectures (2)

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 15 décembre, 2008
Tags: , , , , , ,

Avant, je remerciais surtout Thimotée Rey pour l’incroyable critique (et non chronique) qu’il avait composée sur Aria des Brumes. Maintenant, je peux aussi le remercier pour « Caviardages », court recueil fantastique publié chez La Clef d’Argent. Je viens de le lire, entrelacé à «Espaces Insécables» de Sylvie Lainé, court recueil science-fictif paru chez Les 3 Souhaits, maison d’édition de Actu-SF. Et j’ai bien fait.

Au début, cela s’est mis en place tout seul, la Poste m’ayant livré les deux volumes dans la même tournée. Tout content comme avec deux cadeaux au lieu d’un, j’en lisais un dans chaque main en me collant un début de strabisme divergeant. Et puis c’est devenu une sorte de jeu : un texte caviardé, un texte insécable, dans une belle alternance bien tempérée que n’aurait pas reniée Jean-Sébastien. Parce que j’ai vite trouvé une correspondance entre ces deux recueils, une sorte d’évidence formelle ou spirituelle qui les mettait, non pas en parallèle (ils ne se seraient jamais rejoints) mais en conjonction. Voilà : ils se conjuguent bien, l’un n’enlevant rien à l’autre, mais les deux ensemble produisant un effet de plaisir qu’aucun lecteur bien né négligerait. Gai, marions-les !
Attention, je ne parle pas de grande secousse orgasmique. Plutôt d’un plaisir au long cours, produit par une élégance de style, une précision narrative et un talent dans la retenue composant une musique attachante. Et c’est tout l’avantage de lire les deux ensemble (de les lier ?), pour que le plaisir s’installe et se double, chacun des recueils ayant pu laisser, dans sa brièveté, le lecteur sur sa faim. Là, à deux, ils atteignent la rondeur joviale d’un ami de toujours.

Bon, il y a quand même un truc qui m’énerve, c’est la quatrième de couverture qui résume chaque nouvelle en une phrase, comme si un recueil ne tenait que par la juxtaposition systématique de ses parties. Je ne sais pas vous, mais moi ça me tue l’envie. Pareil pour la préface qui en dit trop sur les textes, citations à l’appui : c’est très intéressant, mais il vaudrait mieux la mettre en postface et laisser le lecteur inventer ce qu’il lit sans le guider dans des rails d’analyse. Voilà pourquoi j’ai sauté la préface de Catherine Dufour, pour mieux y revenir après lecture et comparer mes impressions à ses très fines notations.

Voilà. Je ne vais pas me ridiculiser en tentant une fiche de lecture sur ces deux jolis ouvrages, encore moins vous résumer chaque nouvelle en vous assenant ce que j’y ai aimé. Sachez juste que la nouvelle titre de Timothée est une tuerie Borgesienne qui m’a plu au point d’exiger de l’auteur qu’il développe son affaire, et que le titre Subversion 2.0 de Sylvie m’a fait rêver d’une substitution de Petit Nicolas (et je porte à son crédit que c’est fait exprès). Après, chacun fera son marché à la mesure de ses goûts.

Les Espaces Caviardables c’est bon, lisez-en !

(le mieux, c’est de les commander/payer – pas cher, pas cher ! – sur les sites des éditeurs, alors faites pour le mieux)

caviardages_vignetteespaces-insecables

Test lecteur en ligne

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 28 novembre, 2008
Tags: , , , , , , , ,

Un petit test, pour voir si vous aimez ce genre de lecteur numérique en ligne.

Pour le test, j’ai choisi une nouvelle brève, écrite il y a deux ans en réponse à un appel à textes des Songes du Crépuscule, avec un dragon, un nain pas content, un magicien et un gros serpent d’eau. C’est sans prétention, mais ça m’avait fait rire à écrire (cela vous fera-t-il rire à lire ? allez savoir…). Le but étant surtout d’avoir des avis sur l’interface de lecture (joli, pratique, pas pratique, tout moche…)

Le lecteur, c’est l’interface Issuu, que j’ai trouvée en parcourant le blog de François Bon. Le fait que j’aie réussi à charger un texte et à vous le mettre en lien est signe que ce n’est pas trop compliqué (english needed).

dragon
Vous pouvez le lire en cliquant sur l’image, ou ici.

Vent sombre

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 28 octobre, 2008

Tony Hillerman est mort.

Merci à lui, pour tout.

ça, c’est du bon !

Publié dans Lecture par Don Lorenjy sur le 20 octobre, 2008
Tags: , , , , ,

Il y a dans Le Monde un article où un certain Frédéric-Yves Jeannet voit dans l’attribution du Nobel à Le Clézio une sorte d’insulte à la littérature française.

Bon. c’est son droit et, comme il le dit lui-même, il s’exprime en tant que professeur de littérature et non en tant qu’écrivain, ce qui nous la fait belle mais surtout martelle d’entrée son point de vue de mandarin auto-autorisé. Il s’y connaît, lui, en littérature française, puisqu’il la professe, alors que le jury Nobel ne fait que jurer et se tromper.

Ensuite,  Frédéric-Yves entreprend, par la comparaison de quelques phrases débutant un roman de Le Clézio avec d’autres tirées de “grands écrivains” (Duras, Genet, Faulkner, Kansum), de démontrer combien Le Clézio lui n’est pas un grand écrivain universel et ne mérite que notre mépris (et donc pas le Nobel).

Déjà, je trouve le procédé minable. Réduire le talent (ou non-talent) de quiconque à quelques phrases… c’est nul. Mais Frédéric-Yves est un professeur. Il sait très bien que sa façon de démontrer ne repose sur rien. Alors pourquoi le fait-il ? Peut-être parce qu’il a écrit trop vite, sous le coup de l’énervement. Peut-être parce qu’il a toute une cartouchière d’exemples du même type et qu’il attend qu’on critique ce premier tir pour mitrailler plus large. Peut-être parce qu’il n’a rien trouvé de mieux, et dire une ânerie c’est toujours mieux que rien dans le concert ambiant.

N’ayant jamais lu Le Clézio, je ne vais certainement pas le défendre sur le fond. D’autant que la thèse de Jeannet se défend (le Nobel de JMG va figer la perception internationale de la littérature française actuelle et en occulter tout un pan peut-être plus progressiste). Mais sur la forme, ça me rappelle toutes les âneries qu’on a pu dire ici ou là sur ce qu’est le bon ou le mauvais style, exemples à l’appui, et notamment un petit critique qui s’était fait un nom (d’oiseau) en flinguant tout un recueil par la seule lecture commentée de la première phrase de chaque nouvelle. Je ne connaissais pas M. Jeannet, mais je crois que les présentations faites par le biais de son article vont m’inciter à en rester là.

Dès qu’on dégaine son dictionnaire de citations pour dire “ça c’est bien, ça ça pue !”, je crois qu’on creuse pour se planter profond. Qu’on s’appelle Bégaudeau ou Jeannet, dans le Monde ou ailleurs.

Ceci dit, pour vous faire une idée de savoir si Djeeb c’est du bon ou du mauvais sans vous arrêter à la première phrase, tapez-vous donc un nouvel extrait sur mon Wizzz (vas-y Yann, tire le premier).

Page suivante »