Comme ça s'écrit…


Après les municipales, votons aux mondiales !

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 9 avril, 2014

Je reçois un appel à signer une pétition pour que des marques françaises payent leur part des dégâts dans la catastrophe criminelle du Rana Plaza, cet immeuble usine qui s’est effondré l’an dernier sur plusieurs milliers d’ouvrières et d’ouvriers du textile au Bangladesh.
Une pétition, c’est super ! Signons, pétitionnons, soyons au moins 100 000. Mais, qui signera ? Ceux qui ont déjà conscience de ce que coûte vraiment les produits low cost ? Ou les autres, les si nombreux autres qui estiment ne pas avoir les moyens d’éviter les bonnes affaires proposées par ces distributeurs au moindre prix ?
Que pèsent 100 000 prises de conscience au regard des millions de clients qui continuent d’acheter les chemises, les t-shirts et les jeans les moins chers possible ? D’un côté, quelques protestataires qui peuvent – au mieux – faire un peu de tort à l’image de marque. De l’autre, des milliards d’euros qui entrent en caisse et incitent les marques et les intermédiaires à faire toujours plus pression sur les fournisseurs pour baisser les prix tout en préservant la marge du distributeur. Benetton, Carrefour ou Auchan auront vite fait leurs comptes. Et le Bangladesh s’en tirera avec quelques roupies et des promesses qui ne valent pas plus. Rien ne changera tant que le pognon – notre pognon – rentrera en caisse.

En même temps, je lis cet article qui annonce un changement de politique agricole aux USA, parce que « La demande pour le bio a crû de façon exponentielle pendant la décennie écoulée. Avec des ventes au détail estimées à 35 milliards de dollars l’an dernier, l’industrie du bio représente une opportunité économique exceptionnelle pour les fermiers, les éleveurs et les communautés rurales. »
C’est Tom Vilsack qui le dit, secrétaire d’État US à l’Agriculture et promoteur de la nouvelle Farm Bill. Cette loi quinquennale définissant la politique agricole et alimentaire du gouvernement fédéral, accorde enfin aux petits et moyens producteurs les mêmes droits qu’aux exploitants céréaliers géants. Mieux : les fermiers voulant se convertir au bio vont être solidement soutenus. Cette loi a été votée avec le soutien des républicains, qui ont pourtant pour règle de saboter systématiquement la politique d’Obama. Pourquoi l’ont-ils votée ? Parce qu’il y a des sous à gagner, plus que ce qu’ils se sont déjà mis dans les poches avec l’agrobusiness destructeur.

Encore une fois, c’est bien le pognon qui fait changer les choses. Et encore une fois, pas forcément celui des plus riches qui arrosent la politique, se font trousser des lois ad hoc, voire déclenchent des guerres pour maintenir leur chiffre d’affaires. Ce qui fait aussi changer les choses, c’est ce que dépensent les plus nombreux, les gens comme vous et moi. Ceux qui choisissent un produit plutôt qu’un autre, un magasin plutôt qu’un autre. Ceux qui expriment la demande, laquelle structure l’offre.
C’est de cette sacro-sainte loi de l’offre et de la demande que découle le monde tel qu’il est. On nous offre le monde que nous demandons.
Alors arrêtons de nous plaindre (ce qui ne veut pas dire cesser d’aider ceux qui en ont besoin, ne plus protester, ne pas signer de pétition), et agissons vraiment, là où nous le pouvons, avec une certaine efficacité. Avec le nombre et les sous.
Pas besoin d’attendre les votations européennes. Votons aux élections mondiales, celles de l’économie réelle : elles sont quotidiennes. Ce sont les seules élections dont les promesses sont immédiatement suivies d’effets.
Faisons entendre nos voix chaque fois que nous faisons nos courses et achetons-nous le monde que nous voulons. Peut-être un peu plus cher, c’est vrai. Et donc en nous posant la seule question qui vaille : qu’est-ce que nous voulons vraiment ?

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Il n’aura échappé à personne que, écœuré par l’enchainement vitrine Poutine de Sotchi / Invasion de la Crimée, je suis resté assez silencieux depuis deux mois. J’en ai profité pour bouquiner. Notamment le très médiatique En finir avec Eddy Bellegueule, qui mérite sans doute autant son succès que sa controverse, et dont j’ai déploré une certaine complaisance dans le détail révulsant (pas le détail sociologique, non, plutôt la très pesante et répétée mention du goût d’un crachat en pleine gueule). J’ai beaucoup aimé Canada de Richard Ford et Autobiographie de Neil Young, j’ai passé un certain avec le Sulak de Philippe Jaenada, dont je veux saluer ici la capacité à faire évoluer certaines de mes conceptions morales, et j’ai à peine haussé un sourcil intrigué devant L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa, de Romain Puertolas.

En ce moment, je lis Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (oui, l’auteur de…). Tout un programme.

J’ai aussi pas mal écrit, toujours dans le projet Persistance qui a d’ailleurs trouvé un écho étonnant avec le projet de Fabrice Colin, Vers chez les morts, dont vous pouvez trouver une recension ici, quitte à vous donner envie d’y participer.

 

Contre Sotchi ? Fermez les yeux !

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 6 février, 2014
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Il ne sert à rien de crier dans son jardin contre les J.O., leur idéal trahi ou l’idéologie d’extrême libéralisme qui les irrigue, de leur attribution à leur diffusion. Même en criant très fort, on ne sera pas entendu là où il le faudrait.
Les J.O. sont une affaire d’argent et d’image, c’est donc dans cette cour qu’il convient intervenir.

Sans sponsors, les jeux n’existent plus. Voici d’ailleurs les partenaires principaux des jeux de Sotchi : Atos, Coca Cola, Dow Chemical, General Electric, McDonald’s, Omega, Panasonic, Procter & Gamble, Samsung et Visa.
Ils ont payé pour que leur image soit associée à l’événement.
Si je ferme les yeux et ne voit rien de ces jeux, leur argent aura été dépensé en vain en ce qui me concerne. C’est déjà bien.
Si de plus je décide de me passer de leurs produits ou services (pour McDo et Coca ça va être facile) pendant la durée des jeux, voire au-delà, c’est encore plus efficace.
Mais ce qui compte, c’est de leur faire savoir.
Qu’ils sachent que leur argent a été mal dépensé et que leur image n’en sortira pas grandie.

Une citation classique attribuée à Henri Ford énonce « Une moitié de ce que je dépense en publicité ne sert à rien, mais je ne sais pas laquelle ». Pour les sponsors des J.O., c’est tout ce qu’ils auront dépensé pour Sotchi qui n’aura servi à rien… si nous ne les regardons pas.

J’invite donc tous ceux qui ne sont pas d’accord avec les multiples dérives – financières, politiques, sociales, morales… choisissez – à faire savoir aux partenaires principaux des J.O. que non seulement leur argent est gaspillé sur place (ils le savent déjà), mais aussi partout ailleurs : nous fermons les yeux et ne verrons pas leur précieux logo indûment associé aux performances des athlètes.
Dites-le, partout et par tous les moyens, grâce notamment aux liens vers les différents partenaires de Sotchi ci-dessous.
Pas d’accusation, de morale ou de menace, mais un message simple que toute entreprise peut comprendre :
Dear Sotchi Games partner, I won’t watch you there :
all your money is wasted on me !

Sur les réseaux sociaux, un selfie les yeux fermés serait un bon signe de reconnaissance.
Atos : http://atos.net/en-us/home/contact-us.html
Coca Cola : http://www.coca-cola-france.fr/contact.html#contact
Dow Chemical : http://www.dow.com/company/contact/
General Electric : http://www.ge.com/fr/contact/index.html
McDonald’s : http://www.mcdonalds.fr/contacts
Oméga : https://ccm.omegawatches.com/fr/
Panasonic : http://www.panasonic.com/fr/contact-us.html
Procter & Gamble : http://www.pg.com/fr_FR/contact-us.shtml
Samsung : http://www.samsung.com/fr/info/contactus.html
Visa : https://www.visa.fr/rubriques-annexes/contact.aspx

Je ne regarde pas Sotchi et je le dis

Chère entreprise partenaire de Sotchi, tu as gaspillé ton argent : je ne te verrai pas.

Tèk ze paoueur !

Publié dans Admiration,Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon le 13 décembre, 2013

En tant que consommateurs, nous avons un pouvoir énorme. Nous dépendons de la nourriture pour survivre et nous rachetons une multitude de produits toutes les semaines (parfois même tous les jours) : les décisions que nous prenons peuvent encourager ou desservir les fabricants et les revendeurs par rapport à l’emballage et à la qualité des produits qu’ils proposent. Nous travaillons dur pour gagner de l’argent, et ce que nous achetons ne devrait pas seulement répondre à nos besoins élémentaires (remplir notre garde-manger) mais refléter nos valeurs. Car, en fin de compte, être client revient implicitement à dire « votre magasin répond à toutes mes attentes, et je tiens à ce que vous prospériez. » Nous pouvons voter contre le gaspillage avec notre portefeuille…

En parallèle avec Les Renards pâles de Yannick Haenel, je lis ce petit livre d’une française qui s’est marié et a fait – deux fois – sa vie aux Etats-Unis : Zéro déchet. Pourquoi « deux fois » ? Parce qu’elle a d’abord vécu le rêve américain de la grande maison, des deux voitures, des virées shopping au mall pour des wagons de bouffe préemballée, des week-end entiers passer à chiner l’objet déco qui ira si bien avec sa nouvelle écharpe, du front botoxé et des lèvres aux collagènes. Et puis basta ! elle a tout envoyé promené.
Avec le même mari et les mêmes enfants 100% américains, elle a pourtant réussi à changer l’essentiel : sa vie.
C’est à dire le temps qu’elle passe à faire ceci plus que cela, l’attention qu’elle porte à ce qu’elle fait, la valeur que prend chaque acte.
Et surtout, elle a remplacé le « je suis bien obligé de… » par « je choisis de… ». Dans ce petit glissement sémantique s’engouffre une toute autre vision du monde et de notre place dans ce monde.
« Choisir de… » c’est affirmer qu’il y a toujours une alternative, que rien n’est verrouillé.
« Choisir de… » c’est admettre sa responsabilité personnelle dans tout ce qu’on vit.
« Choisir de… » c’est se donner le pouvoir, le vrai, au lieu de l’abandonner à des hommes politiques ou des décideurs que – souvent – nous méprisons.
Et vous savez quoi ? À travers le mépris que nous choisissons d’éprouver pour les gens de pouvoir, c’est probablement nous-mêmes et notre abdication quotidienne que nous méprisons.

Tèke ze paoueur, doude !

À l’heure où le monde salue la grandeur de Mandela, il est temps de se rappeler que cette grandeur dort en chacun de nous.

Derniers feux

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 21 novembre, 2013

J’arrive au bout de Mélodie du temps ordinaire. J’ai traîné. Il m’a fallu plusieurs jours pour finir les vingt dernières pages sur 660 que compte le livre.
D’ailleurs, que nous conte-t-il, ce livre ? Une histoire de diable – le bien nommé Duvall, à la prononciation anglaise si proche de Devil mais que le traducteur n’a pas cherché à rendre – qui s’ingénie à mettre en branle les pires travers de plusieurs personnages en flattant leurs rêves secrets par la tromperie permanente.
Et nous, que voulons nous, de quoi rêvons-nous ? Et surtout, quel diable vient nous tromper sur ce à quoi nous aspirons vraiment ?
Bien que ce roman raconte de pures horreurs, j’ai eu du mal à le refermer. J’ai traîné, étiré le dénouement, refusé l’obstacle de la dernière page qui m’aurait rendu à la réalité du temps ordinaire. Qu’est-ce qui m’a poussé à freiner ainsi ma lecture, alors que les exactions décrites (de même que les réactions stupides mais ô combien réalistes des personnages) me faisaient bouillir de rage ?
Sans doute le même sentiment qui nous pousse tous à prolonger le plus longtemps possible nos modes de vie, nos systèmes de valeur, nos façons d’interagir, alors même que nous savons intimement n’avoir plus rien à y gagner.
Ce matin, trois petits centimètres de neige ont bloqué des centaines de voitures sur la route qui traverse le village. Chaque chute de flocons donne le même résultat, on le sait. Pourtant, les gens d’ici se sont rués sur leurs véhicules pour s’agglutiner dans ce bouchon prévisible. Je les vois râler ou se résigner, hurler dans leur portable… Il faut aller bosser, c’est nécessaire.
Partout, on se ruine la santé et on massacre l’environnement pour préserver des emplois et faire perdurer un système économique qui a prouvé son incapacité à faire notre bonheur.
Nous arrivons aux dernière pages de ce livre-là, le livre de la surproduction et du gaspillage, le livre de la compétition et du mépris de l’autre, le livre des rêves tordus par la publicité et les jeux du stade, le livre du pouvoir corrompu et incapable, le livre de la justice par les armes, le livre de la honte et du délabrement. Nous arrivons aux dernière pages, mais nous ne voulons pas le refermer.
Par peur de l’autre livre, celui qui n’est pas encore écrit.
Nous nous crispons de plus en plus. Nous crions, nous descendons dans la rue, nous invectivons, nous bloquons tout, nous cherchons des responsables en fonction de leur origine ou de leur couleur. Tout pétrifiés de trouille, nous gesticulons pour prolonger notre malheur.
C’est normal, le changement fait peur. Une peur qui passera.
Derniers feux du vieux monde, dernières pages du vieux livre, dernières crispations avant la fluidification. Derniers sourires enjôleurs de Duvall avant que nous lui tournions enfin le dos.

Un billet de Bernard Maris dans Charlie Hebdo me semble coller à cette question : combien de temps allons-nous encore rêver du diable habillé en sponsor ?

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Vu qu’il serait dommage de changer d’ambiance, je lis maintenant Dolorès Claiborne, parce qu’on m’a dit que c’était un des meilleurs du King.

Fier d’être Français

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 5 novembre, 2013

Ce n’est pas vraiment le moment, je sais.
Jamais je n’aurais cru écrire un jour : « Je suis fier d’être Français ». Jamais je n’aurais même cru le penser. Jusqu’ici, j’avais l’impression d’être Français par un heureux hasard de naissance. J’en éprouvais une vraie gratitude, mais de fierté, non. Puisque je n’y suis pour rien.
Pourtant, lorsqu’une candidate aux élections municipales compare une ministre à une guenon et que dans la foulée une jeune angevine propose à cette même ministre une banane, cela me prend soudain à la gorge.
Oui, moi aussi je suis Français. Français comme elles, comme tous ceux qui osent sans vergogne exprimer leur racisme, leur foi dans les gaz de schistes, leur haine de l’éco-taxe ou leur fierté de mériter 50 ou 100 fois le salaire d’un manœuvre… (faites votre choix, allongez la liste au besoin)
Où est ma fierté, là-dedans ?
Dans le fait que, comme tous les Français qui affirment des opinions, progressistes ou rétrogrades, confiantes ou paniquées, haineuses ou partageuses, comme tous les autres Français en somme, j’ai le choix de penser ce que je pense, de dire ce que je dis, de faire ce que je fais.
J’ai pu me construire dans la diversité. On ne m’a jamais imposé une opinion, une façon de penser, une vision de moi-même, une activité professionnelle, une religion ou une idéologie. Certains ont essayé, mais la France, non. Au contraire, la France a laissé tous les courants se mêler autour de moi, pour que je puisse goûter l’eau et choisir la température de mon bain.
J’ai pu lire, entendre à la radio ou suivre à la télé, des points de vue qui m’ont enthousiasmé ou hérissé, qui m’ont fait réfléchir sur ce que je pensais et pourquoi je le pensais. J’ai pu comparer, comprendre, me faire une opinion, me tromper et surtout changer d’avis.
La France ne m’a jamais menacé de prison, de mutilation ou d’excommunication pour délit d’opinion… encore que.
En tant que Français, j’éprouve donc une légitime fierté de mes opinions, puisque – à l’inverse de ma nationalité qui m’est tombée dessus par hasard – je suis responsable de ce que je pense, de ce que je dis, de ce que je fais.
C’est de cette responsabilité que je suis fier, et fier aussi de pouvoir l’assumer face à ceux qui professent des opinions contraires.
On peut me reprocher d’être écolo bobo, de ne pas participer au redressement productif de la France à hauteur de mes capacités, de ne pas cramer assez de pétrole ou de nucléaire, de ne pas élever mes enfants dans le respect de la sainte consommation ni dans la haine de l’autre, d’être intolérant au racisme comme à la bêtise de ceux qui croient qu’on peut continuer à tout pourrir tant qu’on a un boulot, une voiture et un écran plat… (reprochez-moi d’autres trucs, vous avez le droit)
Merci la France, pour cette liberté de choix : elle va avec la liberté d’en parler au lieu de se taire.
Je la partage à égalité avec les racistes, les lobbyistes pétroliers, les marchands d’armes, les défenseurs de l’emploi contre l’environnement, les incitateurs à gagner plus, les vendeurs de violence amusante, et tous les autres avec lesquels je ne suis pas souvent d’accord, pourtant tous Français comme moi, mes frères en responsabilité.
Dans une république de liberté, d’égalité et de fraternité, le respect ne s’exige pas : il s’accorde.

 

(je m’aperçois que j’avais déjà écrit un truc sur l’idée de nationalité utile, ici…)

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Pendant ce temps, je lis Mélodie du temps ordinaire, de Mary McGarry Morris, ce qui va me prendre un moment parce que j’aime ça et que c’est long. Après, je me ferai le Goncourt (Un auteur de polars récompensé cette année, à quand un écriveur de SF ?).

Ouverture

Publié dans Djeeb,L'Abri des regards,Réflexitude par Laurent Gidon le 28 octobre, 2013
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Une version antérieure de ce billet tournait un petit peu trop autour de mon nombril, aussi je me suis permis de la dégager pour laisser place à quelque chose qui correspondrait mieux au titre.

Une intéressante discussion sur le mur Facebook d’une amie m’a conduit à m’interroger sur les arguments scientifiques contre l’homéopathie. Ceux-ci sont remarquablement réunis dans cet article.
Je me fiche un peu de l’homéopathie, je ne l’utilise pas pour me soigner, je ne suis pas malade. Mais j’ai eu envie de comprendre pourquoi ses détracteurs paraissaient aussi virulents, et pourquoi aussi les médecins les plus étonnants que j’ai pu rencontrer sont homéopathes.

Par manque de temps, je ne peux pas m’étendre sur le sujet en une seule fois, donc j’y reviendrai en mises à jour successives.

Pour commencer, petit rappel sur l’homéopathie telle qu’elle est définie. C’est une approche non conventionnelle de la médecine reposant sur trois principes : la similitude (traiter le mal par le mal), l’individualisation des cas (état global unique de l’individu et pas seulement ses symptômes) et l’infinitésimal (dilution des substances jusqu’à plus rien). Elle est inventée par un médecin allemand à la toute fin du XVIIIème siècle, ce qui est à la fois récent par rapport à des médecines traditionnelles telles que l’acupuncture (première traces il y a 5000 ans), et ridiculement vieux au regard des progrès actuels de la médecine occidentale.

Les critiques contre l’homéopathie suivent deux voies principale : la contestation de son efficacité thérapeutique et la contestation de ses principes.
À ce jour, aucune étude scientifique, même celles conduites en collaboration avec des homéopathes convaincus, n’a permis de prouver l’efficacité de l’homéopathie. Cela devrait signifier la fin du débat, mais quelque chose me chiffonne : le fait que ces études reposent sur des bases statistiques de l’essai en double aveugle et surtout la reproduction d’un même traitement pour des symptômes identiques. L’essai en double aveugle est en effet un outil dont le but est d’éliminer tout élément subjectif, difficilement utilisable selon moi pour valider une approche totalement liée à la nature individuelle de chaque "sujet". J’ai l’impression que cette méthodologie contredit le principe même de l’homéopathie.

Je considérerai ici le corps comme un système dédié à l’acquisition et au traitement d’informations. Pas de métaphysique entre nous : que ce soit par les sens ou par le fonctionnement de la plupart des organes jusqu’à l’organisation même des cellules, le corps ne fait qu’échanger des molécules ou des signaux avec son environnement. Un peu comme un ordinateur, mais je ne veux pas m’arrêter à cette analogie de fonctionnement. Ce qui m’intéresse là, c’est l’individuation de l’ordinateur.
Avez-vous remarqué combien chaque ordinateur devient très vite unique en fonction des habitudes (bonnes ou mauvaises) de son utilisateur ? Malgré un mécanisme, des systèmes d’exploitation et des logiciels identiques, il est très difficile de s’y retrouver lorsqu’on utilise l’ordinateur d’un autre : ce n’est pas rangé pareil, ça ne réagit pas pareil, la communication passe mal.
À l’échelle du corps, j’ai l’impression que l’individualisation est incroyablement plus importante, qu’elle commence au premier jour et continue toute la vie. Même un bébé à la naissance est déjà façonné par une vie intra-utérine qui lui est propre, absolument non reproductible, et réagit à des stimuli que personne d’autre que lui ne perçoit.
Comment espérer alors qu’un groupe d’individus, réunis autour de symptômes communs mais tous uniques dans le mode de communication que leur corps aura développé avec l’environnement, pourra réagir de la même façon à un signal ?
La seule solution me semble être de faire hurler le signal, pour que tous se bouchent les oreilles. Et c’est ce que me semble faire la médecine allopathique : concentrer les modes d’action pour faire taire les organes. C’est apparemment efficace, puisque visible et reproductible. À part les sourds, tous les cobayes réagissent pareil.
Je me doute bien que si des médecins homéopathes ont participé à ces études, c’est qu’ils escomptaient des résultats positifs et donc que la méthodologie leur a paru valable. Ils se sont trompé. Mais je n’ai toujours pas l’impression qu’on a testé la validité de l’approche homéopathique. On ne sait pas si, en traitant le mode de communication individuel de chaque corps par le stimulus qui résonne en lui et peut-être en aucun autre, il est possible de le faire réagir positivement à ce qu’on nomme maladie.
Quitte a utiliser des approches statistiques, il pourrait être intéressant de comparer les dépenses de santé et la fréquence des consultations chez de larges groupes d’individus consultant soit en homéopathie, soit en allopathie. Cela n’éliminerait pas l’effet placebo, le seul consenti à l’homéopathie. Mais, s’il apparaissait que les individus croyant en l’homéopathie dépensent moins et consultent moins, cela montrerait au moins l’intérêt de l’étiquette «homéopathie» en termes de santé publique.
L’a-t-on fait ? Je ne sais pas, mais je voudrais bien le savoir.
La suite, une autre fois.

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J’ai relu L’Étranger après avoir vu un documentaire sur les amoureux de Camus, et j’ai compris pourquoi j’étais trop jeune la première fois que ce livre m’est passé entre les mains. Bien sûr, j’écoute beaucoup de Lou Reed, notamment Magic and Loss. Ma chanson préférée du Lou reste Last Great American Whale sur son album New York.
Salut Lou, et merci pour la baleine. (Ha, Ha, pas pu résister)

Je n'ai pas trouvé l'auteur de cette photo. En cas de problème de droits, dites-moi.

Je n’ai pas trouvé l’auteur de cette photo. En cas de problème de droits, dites-moi.

Logique

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 11 octobre, 2013

Lorsque j’étais étudiant, il m’a été souvent et longuement expliqué qu’une entreprise, un magasin, un agence bancaire ou un atelier de cordonnier n’étaient pas des unités de production ou de services, mais des centres de profit. On pouvait y faire n’importe quoi ou même rien, tant que ça rapportait plus que ça coûtait on avait bon. En même temps, j’étais sur les bancs d’une école de bizness, alors j’avais payé pour entendre ça (l’école elle-même est un centre de profit).
Lorsque j’étais gamin, mon village s’enorgueillissait du magasin de Solange : une épicerie à l’ancienne où Solange nous attendait derrière son comptoir. Il n’était pas question de fureter dans les rayons, toucher la marchandise, ni même espérer choisir.
Non, il fallait s’exprimer.
Dire ce dont on avait besoin… et donc le savoir.
Solange, qui connaissait bien ses produits et ne tardait pas à bien vous connaître aussi, vous conseillait ce qui pouvait le mieux vous convenir.
On en parlait avec elle, il nous arrivait de ne pas être d’accord et Solange s’engageait alors à nous rembourser ou à nous offrir le produit que nous aurions choisi si celui qu’elle avait sélectionné pour nous ne donnait finalement pas satisfaction. Il lui arrivait aussi de nous réponde d’un violent « Là, j’ai rien pour vous ! » alors que nous demandions juste un des reblochons qui s’affinaient patiemment dans son présentoir. Car selon Solange, et selon l’idée qu’elle se faisait de nous, aucun de ces reblochons ne nous conviendrait. On pouvait toujours insister, elle se braquait : « J’vous l’vend pas, c’est du plâtre, c’est pas pour vous, vous allez revenir en râlant, ça va se savoir que je ne satisfait pas le client, et ça va couler le magasin ! »
Parce que Solange tenait un magasin, et pas un centre de profit.
Aujourd’hui, Solange a fermé depuis longtemps, elle a même pris sa retraite au cimetière et plus personne ne tient le magasin. Il faut aller au supermarché.
Les rayons du supermarché sont conçus pour flatter nos envies et nous soumettre à la tentation.
Chacun de nos pas, de nos gestes, de nos regards même, a été ausculté en laboratoire, disséqué et remonté de façon à optimiser le parcours, inciter à remplir le caddie, faire acheter le plus possible. Il faut une volonté de bénédictin, un détachement de Bouddha ou un porte-monnaie d’écrivain crève la faim pour résister.
Que nous soyons satisfait ou pas de nos achats importe peu : seule la quantité compte.
Le supermarché sait que nous reviendrons et qu’il refera des profits sur nos envies. De toute façon, il a tué le magasin de Solange.
Nous sommes passé d’une philosophie de comptoir à un une excitation des pulsions.
Derrière le comptoir de Solange, il y avait la reconnaissance de mes besoins pour conduire à leur satisfaction.
Dans les rayons du supermarché, il n’y a que la stimulation de mes envies et une systématisation de l’insatisfaction. Me rendre accro pour que je revienne consommer plus.
C’est cela un centre de profit. La satisfaction du client n’y est qu’un argument marketing de façade. Ce qui compte, c’est le cash, et il faut que ça rentre !
Mais nous avons choisi de passer d’une philosophie de comptoir à cette excitation des pulsions.
Personne ne nous y a obligé. Cela flattait quelque chose en nous.
Au lieu de nous centrer sur nos besoins – les cerner, les creuser, chercher les solutions pour les satisfaire – nous avons choisi de nous disperser sur nos envies. Nous savons qu’elles ne sont jamais satisfaites, mais justement : nous sommes devenus accros à cette insatisfaction chronique. Nous appelons confort cette possibilité de perdre du temps et de l’argent dans des grandes surfaces aux néons criards au lieu de confier nos besoins à quelqu’un qui les respecte et sait les satisfaire.
Quelles conclusions tirer de tout ça ?
Parmi toutes les possibilités, il y en a une qui m’a frappé au réveil : à partir du moment où l’on admet que l’activité économique est uniquement motivée par le profit, l’ultra libéralisme s’impose face à toute autre approche.
Ce n’est pas une question de valeur ou de morale, mais de logique.
Le boulanger ne se lève pas à 3 heures du matin pour nourrir le village, mais parce qu’il estime que c’est le meilleur moyen de faire rentrer du cash dès l’ouverture, à 6 heures. Sinon, les clients vont à la boulangerie industrielle voisine dont les employés ne peuvent fournir qu’après 8 heures. Logique.
D’une manière plus générale, si on laisse les agents économiques supposés rationnels libres de contribuer rationnellement à leur bien-être comme à celui de leurs contemporains, il faudra s’attendre à ce que chacun se contente du minimum.
Si l’on cherche à les contraindre à suivre un plan de bien-être établi par une autorité quelconque, on s’attendra alors à ce qu’ils se rebellent ou sabotent le plan en douce (ça s’est vu de par le monde…).
En revanche, il suffira d’évoquer la possibilité d’un profit maximal pour voir les plus entreprenants se ruer dessus, puis les moins entreprenants se contenter des miettes. Ensuite, la seule régulation efficace viendra du marché : s’il y a profit, on continue. Et s’il n’y a pas profit, on arrête, ou on fait autrement. Par exemple en passant des ententes entre gens très entreprenants, pour éviter de se couler les uns les autres par une concurrence trop féroce. Et on torpillera les initiatives bien-pensantes qui chercheront à réduire nos profits au nom d’une morale désuète.
On le voit bien dans le système de santé étasunien. C’est le plus coûteux au monde et le moins efficace en termes de santé publique. Mais les profits sont là, alors on continue et toute tentative de régulation est combattue par ceux-là même qui pourraient en bénéficier.
Pourquoi ? Peut-être parce qu’ils sont plus attachés à leur liberté de faire des profits – même lointains et hypothétiques – qu’à la satisfaction de leur besoin de santé.
Cette logique qui implique le libéralisme, nous l’avons admise depuis au moins 50 ans.
Nous votons régulièrement pour des représentants politiques qui nous promettent d’en combattre les excès, mais il n’y a pas d’excès. Seulement de la logique. Nous ne pouvons pas troquer la liberté contre la sécurité. Ni satisfaire nos besoins avec des profits.
En revanche, nous pouvons revenir à l’expression de nos besoins.
Connaissant nos vrais besoins, les laissant s’exprimer, puis les ayant satisfaits, nous pourrons écouter nos envies avec gourmandise et compassion… avant de les faire taire. J’y vois comme une sorte de liberté, plus grande que la liberté du serial shopper déambulant dans les rayons.
Un détail encore : si chacun a des envies bien à lui, nous sommes tous égaux devant les besoins.
Les vrais besoins, simples ou complexes, sont présents et vivants chez le papou en pagne comme chez le pétrolier texan.
D’ici que cette égalité et cette liberté se mette à éveiller une sorte de fraternité, il n’y a qu’un pas…

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Cela n’a rien à voir, mais je viens de finir le formidable Hymne de Lydie Salvayre, et j’ai presque envie de le reprendre au début, comme on se remet un disque sur la platine parce que le plaisir de l’écoute était trop fort et que ça ne peut quand même pas s’arrêter là et repartir sur une étagère. Je sais que tout le monde n’a pas aimé et qu’on a même parlé de "farandole d’inepties"… Ben tant pis, moi j’ai aimé.

Des combats perdus

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 18 avril, 2013

Nous appelons liberté la capacité renforcée de quelques puissants à restreindre les choix de tous les autres pour parvenir à leurs fins, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons égalité la sensation d’avoir plus que notre voisin pour équilibrer la certitude d’avoir moins que tous les autres, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons fraternité nos diverses façons de trier par cercles successifs ceux qui comptent comme notre prochain de ceux qui n’en font pas partie, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons responsabilité ce que nous exigeons des autres et refusons d’endosser autrement que sous forme de culpabilité, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons honnêteté ou loyauté notre faculté à renoncer à nos principes pour nous soumettre aux puissants dont nous attendons quelque chose en retour, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons vérité la petite part visible qui émerge, malgré nos efforts, de tout ce que nous voulons cacher, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons rêves, ambitions, voire besoins, toutes les avidités dictées par la pression commerciale, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons nécessités toutes les petites abdications quotidiennes que nous ne voulons pas voir pour ne pas les redresser, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons courage la capacité à s’engager dans l’inutile, y forcer le passage contre toutes les préventions de notre être, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons distractions nécessaires tout ce qui nous distrait effectivement des seules importances de la vie, et nous nous battrons pour cela.
Nous nous battrons pour tout cela, au lieu de voir le monde par nos propres yeux et d’en jouir, au lieu d’accepter notre pouvoir de changer, de créer, de vivre ce que nous voulons vivre vraiment.
Nous nous battrons, et bien sûr nous perdrons.

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En ce moment, je lis Sur les épaules de Darwin, de Jean-Claude Ameisen, et Transition, de Iain Banks. J’ai abandonné après quelques pages Les deux messieurs de Bruxelles de Eric-Emmanuel Schmitt et Le journal intime d’un arbre, Didier Van Cauwelaert.

L’état d’écriture

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 12 février, 2013

Longtemps, j’ai écrit comme on course un lapin, en décourageant ses feintes pour l’attraper plus vite. Il fallait foncer, finir, expectorer le texte avec élan pour passer à autre chose.
Désolé, je sens que je vais encore parler de moi.
Aujourd’hui, j’ai changé ce rapport à l’écriture. Je laisse les projets me surprendre, bifurquer, courir la lande et revenir en arrière, changer de couleur, attendre le coucher du soleil, puis l’aube, pour voir s’il n’y a pas une autre façon de voir. Je leur laisse aussi une chance de rentrer dans leur trou et de m’échapper.
Finir à tout prix n’est plus important. Au contraire. Ce qui compte, c’est d’être en état d’écriture. Être dans ce que je fais, ce que j’écris, sans regarder demain. Se positionner en canal qui ne juge pas l’eau qui passe et ne ferme pas l’écluse.
La prise de conscience est récente, mais le travail s’est fait sur une certaine durée.
Il m’a fallu des échecs, des renoncements, et la certitude aussi qu’écrire pour les autres ne suffit pas à justifier l’entreprise. Un livre qui n’intéresse personne, pas même son auteur une fois écrit, c’est aussi triste qu’un enfant abandonné.
Mais si l’écriveur s’est mis tout entier dans le texte, voire s’il a réussi à se faire évoluer lui-même en écrivant, alors ça le vaut. Je ne parle pas d’une autojustification nombriliste a posteriori (genre "je m’en fous que vous n’aimiez pas, moi ça me plaît"). Il s’agit plutôt d’une motivation de départ et de la façon de l’entretenir. Pouvoir se dire un jour : je l’ai fait parce que cela comptait, et si on me demande, j’ai la preuve sur moi.
Écrire un livre ne prend plus cinq semaines, ni même un an. Ça prend la vie. Et ça en donne, aussi.

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J’en profite pour remercier Jean-Michel Guenassia pour La vie rêvée d’Ernesto G.

Les masques du monde

Publié dans Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon le 23 novembre, 2012

Dès les premières pages de La Cité des saints et des fous (Jeff VanderMeer, CalmannLevy) j’ai ressenti l’impérieux besoin de fouiller l’Internet pour recueillir des avis autorisés sur ce que je m’apprêtais à lire. Était-ce bon, ou ce livre n’était-il qu’une perte de temps en forme de poudre au yeux ? Ce besoin d’information extérieure révélait mon incapacité à me fier à mon jugement dans l’instant.

D’ordinaire, je choisis mes lectures à l’instinct, mais un instinct façonné et entraîné par la fréquentation de médias et de cercles virtuels où s’affirment et s’échangent les points de vue sur les auteurs comme sur leurs œuvres. Quand, face à un rayon de librairie ou de bibliothèque, ma main se dirige vers un livre, elle est guidée par tout ce que j’ai pu intégrer sur l’ouvrage, de l’éditeur jusqu’au style de la couverture. Cet instinct éduqué me permet de me plonger dans la lecture sans jamais avoir recours à la sinistre quatrième de couverture.
Je n’aime pas les textes de quatrième, quels qu’ils soient, parce qu’ils me donnent une image du livre que je vais ensuite questionner, comparer à l’image que je m’en fais, chercher à retrouver dans le texte. Ils sont un masque pour l’œuvre, alors que ma lecture tente de la démasquer pour entrer en contact intime.

Pour revenir au VanderMeer, j’ai eu l’impression vive de ne pas pouvoir percer le masque dans les premières pages. Le livre me trouble car il culbute certaines des règles que je crois être la base du contrat entre auteur et lecteur, règles si profondément intégrées que je ne me rends plus compte de leur importance tant que quelqu’un ne les pervertit pas. En me disant implicitement "Regarde ce que ça te fait si je m’y prends autrement", VanderMeer m’incite aussi à éprouver les différents masques que je place sur le visage du monde pour me le rendre intelligible.

Nos sens ne nous mentent pas. Cependant, pour exploiter le flux permanent d’information dont ils nous assaillent, nous devons sélectionner et lisser ce que nous en retenons. À chaque instant, nous plaquons sur la complexité du monde un masque simplifié qui nous permet d’adapter notre état et notre comportement. Un instinct éduqué par la comparaison de multiples combinaisons sensorielles dans nos plus jeunes années façonne ce filtre sélectif entre le monde et notre conscience, entre ce qui compte et ce qui ne compte pas.
Chacun a plusieurs filtres à sa disposition, selon les circonstances. Un filtre nous permet de négliger le SDF écrasé de froid sur le trottoir, un autre nous fait courir vers notre enfant au moindre pleur.
Chacun est caractérisé autant par sa bibliothèque personnelle de filtres que par les choix que lui dicte son instinct dans cette bibliothèque.
Voilà l’expérience que m’a proposée VanderMeer en m’obligeant à tomber le masque du lecteur confortablement installé dans l’introduction d’un roman contractuel. Le contrat auteur-lecteur ne tenant plus, incapable de me faire une opinion, je me rue sur les avis de ceux qui ont déjà fait l’expérience pour chercher ce que je dois en penser, pour savoir si je dois continuer ou pas.

Et lorsque les masques du monde tomberont, vers qui vais-je me tourner pour me le rendre de nouveau intelligible ?

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