Des combats perdus
Nous appelons liberté la capacité renforcée de quelques puissants à restreindre les choix de tous les autres pour parvenir à leurs fins, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons égalité la sensation d’avoir plus que notre voisin pour équilibrer la certitude d’avoir moins que tous les autres, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons fraternité nos diverses façons de trier par cercles successifs ceux qui comptent comme notre prochain de ceux qui n’en font pas partie, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons responsabilité ce que nous exigeons des autres et refusons d’endosser autrement que sous forme de culpabilité, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons honnêteté ou loyauté notre faculté à renoncer à nos principes pour nous soumettre aux puissants dont nous attendons quelque chose en retour, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons vérité la petite part visible qui émerge, malgré nos efforts, de tout ce que nous voulons cacher, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons rêves, ambitions, voire besoins, toutes les avidités dictées par la pression commerciale, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons nécessités toutes les petites abdications quotidiennes que nous ne voulons pas voir pour ne pas les redresser, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons courage la capacité à s’engager dans l’inutile, y forcer le passage contre toutes les préventions de notre être, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons distractions nécessaires tout ce qui nous distrait effectivement des seules importances de la vie, et nous nous battrons pour cela.
Nous nous battrons pour tout cela, au lieu de voir le monde par nos propres yeux et d’en jouir, au lieu d’accepter notre pouvoir de changer, de créer, de vivre ce que nous voulons vivre vraiment.
Nous nous battrons, et bien sûr nous perdrons.
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En ce moment, je lis Sur les épaules de Darwin, de Jean-Claude Ameisen, et Transition, de Iain Banks. J’ai abandonné après quelques pages Les deux messieurs de Bruxelles de Eric-Emmanuel Schmitt et Le journal intime d’un arbre, Didier Van Cauwelaert.
L’état d’écriture
Longtemps, j’ai écrit comme on course un lapin, en décourageant ses feintes pour l’attraper plus vite. Il fallait foncer, finir, expectorer le texte avec élan pour passer à autre chose.
Désolé, je sens que je vais encore parler de moi.
Aujourd’hui, j’ai changé ce rapport à l’écriture. Je laisse les projets me surprendre, bifurquer, courir la lande et revenir en arrière, changer de couleur, attendre le coucher du soleil, puis l’aube, pour voir s’il n’y a pas une autre façon de voir. Je leur laisse aussi une chance de rentrer dans leur trou et de m’échapper.
Finir à tout prix n’est plus important. Au contraire. Ce qui compte, c’est d’être en état d’écriture. Être dans ce que je fais, ce que j’écris, sans regarder demain. Se positionner en canal qui ne juge pas l’eau qui passe et ne ferme pas l’écluse.
La prise de conscience est récente, mais le travail s’est fait sur une certaine durée.
Il m’a fallu des échecs, des renoncements, et la certitude aussi qu’écrire pour les autres ne suffit pas à justifier l’entreprise. Un livre qui n’intéresse personne, pas même son auteur une fois écrit, c’est aussi triste qu’un enfant abandonné.
Mais si l’écriveur s’est mis tout entier dans le texte, voire s’il a réussi à se faire évoluer lui-même en écrivant, alors ça le vaut. Je ne parle pas d’une autojustification nombriliste a posteriori (genre "je m’en fous que vous n’aimiez pas, moi ça me plaît"). Il s’agit plutôt d’une motivation de départ et de la façon de l’entretenir. Pouvoir se dire un jour : je l’ai fait parce que cela comptait, et si on me demande, j’ai la preuve sur moi.
Écrire un livre ne prend plus cinq semaines ou un an. Ça prend la vie.
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J’en profite pour remercier Jean-Michel Guenassia pour La vie rêvée d’Ernesto G.
Les masques du monde
Dès les premières pages de La Cité des saints et des fous (Jeff VanderMeer, CalmannLevy) j’ai ressenti l’impérieux besoin de fouiller l’Internet pour recueillir des avis autorisés sur ce que je m’apprêtais à lire. Était-ce bon, ou ce livre n’était-il qu’une perte de temps en forme de poudre au yeux ? Ce besoin d’information extérieure révélait mon incapacité à me fier à mon jugement dans l’instant.
D’ordinaire, je choisis mes lectures à l’instinct, mais un instinct façonné et entraîné par la fréquentation de médias et de cercles virtuels où s’affirment et s’échangent les points de vue sur les auteurs comme sur leurs œuvres. Quand, face à un rayon de librairie ou de bibliothèque, ma main se dirige vers un livre, elle est guidée par tout ce que j’ai pu intégrer sur l’ouvrage, de l’éditeur jusqu’au style de la couverture. Cet instinct éduqué me permet de me plonger dans la lecture sans jamais avoir recours à la sinistre quatrième de couverture.
Je n’aime pas les textes de quatrième, quels qu’ils soient, parce qu’ils me donnent une image du livre que je vais ensuite questionner, comparer à l’image que je m’en fais, chercher à retrouver dans le texte. Ils sont un masque pour l’œuvre, alors que ma lecture tente de la démasquer pour entrer en contact intime.
Pour revenir au VanderMeer, j’ai eu l’impression vive de ne pas pouvoir percer le masque dans les premières pages. Le livre me trouble car il culbute certaines des règles que je crois être la base du contrat entre auteur et lecteur, règles si profondément intégrées que je ne me rends plus compte de leur importance tant que quelqu’un ne les pervertit pas. En me disant implicitement "Regarde ce que ça te fait si je m’y prends autrement", VanderMeer m’incite aussi à éprouver les différents masques que je place sur le visage du monde pour me le rendre intelligible.
Nos sens ne nous mentent pas. Cependant, pour exploiter le flux permanent d’information dont ils nous assaillent, nous devons sélectionner et lisser ce que nous en retenons. À chaque instant, nous plaquons sur la complexité du monde un masque simplifié qui nous permet d’adapter notre état et notre comportement. Un instinct éduqué par la comparaison de multiples combinaisons sensorielles dans nos plus jeunes années façonne ce filtre sélectif entre le monde et notre conscience, entre ce qui compte et ce qui ne compte pas.
Chacun a plusieurs filtres à sa disposition, selon les circonstances. Un filtre nous permet de négliger le SDF écrasé de froid sur le trottoir, un autre nous fait courir vers notre enfant au moindre pleur.
Chacun est caractérisé autant par sa bibliothèque personnelle de filtres que par les choix que lui dicte son instinct dans cette bibliothèque.
Voilà l’expérience que m’a proposée VanderMeer en m’obligeant à tomber le masque du lecteur confortablement installé dans l’introduction d’un roman contractuel. Le contrat auteur-lecteur ne tenant plus, incapable de me faire une opinion, je me rue sur les avis de ceux qui ont déjà fait l’expérience pour chercher ce que je dois en penser, pour savoir si je dois continuer ou pas.
Et lorsque les masques du monde tomberont, vers qui vais-je me tourner pour me le rendre de nouveau intelligible ?

Biblidée
Ayerdhal a rappelé, dans une conférence aux Utopiales sur le droit d’auteur et le numérique, que le Droit du Serf était né lors de la bataille pour défendre le prêt gratuit en bibliothèque.
Connexion surprise sous mon crâne : est-ce qu’un éditeur un peu malin ne pourrait pas limiter la vente de ses livres papier au seul marché des bibliothèques ? Voyons voir…
Des livres qui suivraient le même chemin que les autres – écriture, travail éditorial, maquette, fabrication, puis service de presse, participations aux émissions de télé, radio, concours et prix… – mais raccourcirait le circuit de distribution pour aller trouver leur public, pas là où il achète, mais directement là où il lit : en bibliothèque.
Il y a un peu plus de 4000 bibliothèques publiques en France. Il y en a sûrement en Belgique, en Suisse, au Québec et probablement à Monaco. Mais partons sur un marché de 4000 exemplaires. Est-ce viable ?
Sur un livre vendu 15 euros, retirons 5 euros de fabrication, de port et de taxes, restent 10 euros à se partager entre éditeur et auteur. À parts égales. Soit 20 000 euros chacun.
Pour l’auteur, c’est motivant.
Pour l’éditeur, c’est rassurant.
Pour le lecteur, c’est gratuit.
Je sais bien que " There’s no such thing as a free lunch" et que quelqu’un a payé le livre un jour ou l’autre. Je sais.
Mais de toute façon, les bibliothèques achètent des livres, non ? Là, elles proposeraient des livres qui leurs seraient réservés. Des livres dont on parle (rien que le procédé ferait jaser) et qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Des livres dont elles auraient pu suivre la genèse, de la sélection du manuscrit (elles pourraient même y participer) au choix du papier, grâce à une news letter à diffuser auprès de leurs abonnés. Sans parler de marché captif, il y a quand même de bonne chance que les 4000 exemplaires soit atteint en précommande. De quoi rentabiliser le travail éditorial.
Ajoutons à cela une offre numérique sans DRM à prix très abordable (2 euros) pour ceux qui n’aiment pas les bibliothèques ou n’en disposent pas près de chez eux et répugnent au piratage,
une offre Premium pour les bibliophiles qui voudraient débourser 500 euros – prix pifométrique – afin de posséder un volume unique (choix de couvertures, de matériaux, de pagination, de typographie, garantie à vie…),
une possibilité de contrat de renouvellement pour les bibliothèques afin de leur garantir de disposer d’un exemplaire en parfait état,
et pourquoi pas une sorte de biblio-tour pour les auteurs, invités dans les bibliothèques à rencontrer de vrais lecteurs (= des lecteurs qui auraient lu leur livre, pas des acheteurs potentiels dudit) et en parler sans avoir à jouer les camelots en dédicace…
Bref, ça me semble être une idée à creuser.
Quel est le rapport avec le droit d’auteur ? Aucun.
Il n’y aurait à mon sens, dans un tel dispositif, aucune mention du droit d’auteur. Je parlerais plutôt de contrat de partenariat ou d’association entre l’auteur et l’éditeur, lesquels se partagent les revenus de l’opération sous toutes ses formes d’exploitation. Une sorte de société civile littéraire comme il en existe dans le domaine immobilier : on s’associe pour un projet particulier, on l’exploite, on partage, et on recommence plus tard si on veut.
Il y aura forcément des gens pour râler (distributeurs, diffuseurs, libraires) et dire que ces livres en prêt gratuit, c’est forcément de la merde, la preuve : personne ne les achète !
Pas grave. On ne parle pas de mettre tous les livres dans ce type de circuit, ce serait idiot. La chaîne du livre a encore de beaux jours devant elle.
En tant qu’écriveur, je le dis tout net : si tout le monde peut lire gratuitement ce que j’écris juste en le demandant, je suis content. Si en plus j’y gagne 20 000 euros, je jubile.
En ce moment, je lis Un héros de Félicité Herzog et Les Ultras des Lumières (contre-histoire de la philosophie 4) de Michel Onfray, tous deux pris à la bibliothèque du village. J’ai aussi dévoré la revue semestrielle We Demain 2, mais je l’ai achetée.
Le goût des livres
Un temps, j’ai caressé l’idée de vous parler du monde et de son état. J’ai renoncé, non face à l’ampleur de la tâche, mais parce que le monde est parfait tel qu’il est. Il suffit de le lire (non, pas le journal, le vrai monde).
Ses maux nous disent avec limpidité ce dont nous sommes malades nous-mêmes, à titre collectif et très individuel.
Le monde se répète, dans la violence comme dans la beauté, pour nous montrer, encore et encore, que nous sommes merveilleux et que nous pourrions l’être encore plus.
Lorsque nous attendons un changement que le monde nous refuse obstinément, ailleurs comme ici ("le changement, c’est maintenant" quelle blague !), l’état inchangé du monde me réitère le seul conseil qui vaille : rien ne changera dehors tant que je n’aurai pas changé ce qui peut l’être en moi.
Ce qui coince, crie ou blesse est en moi avant de coincer à l’Élysée, crier dans les tournantes ou blesser en Syrie. Que je me soigne, et je soigne le monde.
C’est dur à admettre, je le sais bien, j’ai du mal à l’admettre moi-même. Et donc rien ne change. Pas la peine d’en parler, il faut le faire ou cesser de se plaindre.
Donc, je vais plutôt vous parler d’El Bulli et du métier de restaurateur.
Restaurateur est une étiquette large. Le type qui sert son plat du jour micro-onde, comme celui qui crée une carte trois étoiles, se présente comme restaurateur. Chacun nourrit une frange de population en lui proposant une expérience culinaire en fonction de l’idée qu’il se fait du métier. Il y a rarement tromperie sur la marchandise, chacun recevant ce qu’il s’attend à recevoir. De l’industrie à l’art, la restauration satisfait tous les goûts.
Et puis un restaurateur arrive et décide de pratiquer le métier autrement.
Au lieu d’assumer la lourde tâche de nourrir quotidiennement une certaine frange de population, il s’inquiète d’abord de l’expérience qu’il va transmettre, de son originalité, de sa nouveauté, de l’exigence qu’il a envers lui-même. Alors, la moitié du temps, il cherche. Une vraie moitié du temps.
Six mois par an, son restaurant est fermé. Tout se passe en laboratoire, on réfléchit, on teste, on invente ce qu’il faut inventer, on crée les outils nécessaires pour que les six mois suivants proposent une œuvre unique. Pendant ces six mois de recherches, on ne gagne pas d’argent, même s’il faut payer tous les laborantins. Rien qu’en terme d’économie de la restauration, le modèle est unique.
Pourtant, vient un jour où six mois ne suffisent plus à renouveler l’expérience. Oh, personne ne s’est plaint, surtout pas les clients, mais le chef a décidé qu’il fallait creuser plus profond, chercher autre chose. Alors le restaurant ferme pour trois ans. Le projet culinaire va mûrir jusqu’à 2014.
Croyez-vous que les clients d’El Bulli vont se retenir de manger en attendant la réouverture ? Non, bien sûr. Vues les capacités financières (supposition de ma part) de la frange de population qui peut s’offrir l’expérience proposée par Ferran Adrià, il est même probable que cette clientèle fréquentera assidûment les tables étoilées dans l’intervalle, accumulant les sensations intenses et inédites. Mais chez El Bulli, on ne s’inquiète pas de leur infidélité : on sait que, dès l’ouverture, ils seront cent en attente pour chaque couvert proposé. Le travail effectué pendant la fermeture vaut l’investissement personnel des uns et l’attente des autres.
Et peut-être – je ne le souhaite pas, mais c’est possible – peut-être que le jour dit, El Bulli ne réouvrira pas, le chef n’étant pas satisfait du saut qualitatif ou artistique qu’il aura réalisé. On ne sait pas. Ce n’est pas un projet industriel dont le retour sur investissement a été modélisé. Mais on sait que ça vaut le coup.
J’aime bien voir les écrivains comme des restaurateurs.
Il y a de tout, chacun satisfaisant des besoins différents chez des lecteurs différents. Un même lecteur pouvant d’ailleurs se nourrir d’un livre MacDo un jour, et d’un Bocuse un autre jour.
J’aime aussi m’apercevoir, au gré des lectures et des rencontres, que la proportion de Ferran Adrià semble plus élevée en littérature qu’en restauration. Le seul souci pour l’instant semble être que nous n’avons pas trouvé le modèle économique littéraire capable d’éponger financièrement le temps de recherche d’un auteur qui voudrait toujours offrir une expérience différente. Il faut chercher, prendre des risques, faire confiance.
En ce moment, je lis Tekrock de Roland C. Wagner, et je tente d’avancer dans Vision Aveugle de Peter Watts. Juste avant, j’ai fait le long et beau voyage du Prince des Marées de Pat Conroy. Merci à chacun d’eux pour leur patient travail.

Get your kicks
Depuis un certain 17 février et comme tous ceux nés la même année, je suis la route 66. Jusqu’où ira-t-elle ? On ne sait pas, mais…
On sait que le réchauffement climatique, engagé longtemps avant le début de ma route, ne s’arrêtera pas quoi qu’on fasse.
On sait que nos rêves de confort, de divertissement, de voyages, de richesse ou de réussite vont à l’encontre des mesures dites urgentes pour contrôler ce qui n’est déjà plus contrôlable.
On sait que notre exigence d’acheter toujours plus pour toujours moins cher détruit aussi bien notre économie que notre territoire et pourrit nos relations avec le reste du monde.
On sait que nous produisons trop de tout, que le principal problème est partout de réussir à vendre ce trop, et pourtant nous avons tous l’impression de manquer.
On sait qu’il faudrait changer pas mal de choses, et on sait aussi que si nous n’y arrivons pas individuellement aujourd’hui il n’y aucune chance pour que nous y arrivons collectivement demain alors que c’était déjà hier qu’il fallait le faire.
On sait tout ça, ou, si on l’ignore c’est qu’on ne veut pas le savoir, et on se désole, on se culpabilise, on s’accuse les uns les autres, on ergote sur des virgules pour mieux se rejeter les responsabilités, on se jalouse, on se pourrit la vie, sans que ça améliore quoi que ce soit.
C’est idiot.
Imaginons un de nos enfants ou petits enfants, débarquant du futur pour nous demander "qu’est-ce que tu as fait alors que tu savais ?"
"J’en ai bien profité" serait à mon avis la seule réponse sensée.
Sommes-nous restés tétanisés à pleurer devant l’annonce du désastre ? Non, nous avons bien profité de ce qui nous restait !
Avons-nous gesticulé et collé des rustines sur un système qui prend l’eau de toute part ? Oh, non, nous en avons profité du mieux qu’on pouvait tant qu’on pouvait.
Avons-nous combattu ce même système comme de preux chevaliers porteurs des espoirs du futurs, bien que ce soit inutile et très ennuyeux ? Même pas, nous avons juste profité des derniers feux dudit système pour nous éclater un max.
Nous sommes-nous drapés, solitaires ou par groupes de dix chevelus, dans notre fierté à zéro carbone et toilettes sèches en croquant des pois chiches autarciques ? Oh que non, mais qu’est-ce qu’on a pris notre pied !
Voilà, ce sera notre unique excuse valable. On savait que tout allait pourrir ou flamber, mais comme on ne savait pas quand, on s’est bien marré en attendant.
Et cela ne veut pas dire qu’il faut cramer plus de pétrole, implanter plus de centrales, couler plus de béton, exploiter plus de Chinois, d’Indiens ou d’Africains et faire soixante fois le tour du monde en avion chaque année, tout ça pour être sûrs d’accélérer le processus.
Non, cela signifie seulement : ne soyons pas dupes et jouissons, parce que c’est maintenant !
Get your kicks, on route 66 !
En attendant, je lis toujours Rêves de Gloire de Roland C. Wagner, je prends mon temps et Roland, si tu m’entends, j’aime ça !

Qui a fait cette photo, que je lui rende ses droits ?
Easy lessons
Qu’est-ce que je pourrais vous dire pour vous aider à aller mieux ?
D’abord peut-être poser la question : qu’est-ce qui ne vous convient pas dans votre vie ? Faites-en la liste.
Ensuite, classez : d’un côté ce qui dépend de vous, et de l’autre ce sur sur quoi vous n’avez aucun pouvoir.
Cela peut sembler simple, mais c’est une question piège.
Ai-je une capacité d’agir sur la pluie qui tombe et cette météo grisâtre qui me plombe le moral ? On a envie de dire non et de classer l’aléa climatique dans la colonne "ne dépend pas de moi". Pourtant, je peux quitter la région pluvieuse et aller où il fait beau : le soleil brille toujours quelque part.
On pense bien sûr "je ne peux quand même pas tout quitter comme ça juste pour aller au soleil !" Et en affirmant "je ne peux pas", effectivement on s’interdit de le faire. Alors que si, on peut, en assumant le coût que cela représente, même si cela veut dire abandonner sa famille, sa maison, son boulot, pour aller là où le soleil brille sans savoir de quoi on vivra demain. On décidera alors "qu’on ne peut pas", sans accepter de se dire "on ne veut pas" ou "on n’ose pas".
Le classement en colonne "je peux" et "je ne peux pas" est déjà une action sur le monde et la vie tels que nous les façonnons pour notre usage. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de classer. Il faut juste avoir conscience du fait que ce classement est un choix et que nous pouvons à tout moment le modifier.
Qu’est-il possible de faire ensuite ?
Pour ce qui ne dépend pas de vous, changez votre regard, votre attitude face à ces faits, votre façon de les vivre. Mon voisin fait du bruit à 3 heures du matin (et j’ai décidé de ne pas oser lui dire d’arrêter, ni d’aller dormir ailleurs). Au lieu d’en souffrir et de m’énerver, je peux décider que ça ne me gêne pas, que je vais me passer de dormir un moment, en profiter pour lire un livre ou me faire un film, voire aller me balader dehors, ou encore essayer de faire autant de bruit que lui. Le fait "voisin bruyant" demeure hors de ma sphère d’influence, mais ma façon d’y réagir est en plein dedans.
Pour ce qui dépend de vous, faites ce qu’il faut pour que cela change. Si vous voulez vraiment que cela change. Faites-le sans vous corseter d’excuses ("je ne peux quand même pas tout quitter comme ça juste pour aller au soleil !") et faites-le maintenant. Continuer de souffrir de quelque chose que vous pouvez changer montre juste que vous "voulez" en souffrir, que vous acceptez cette souffrance pour préserver autre chose, votre boulot, votre famille, votre vision du monde, du bien et du mal peut-être… C’est votre droit. Mais prenez-en conscience et jouissez sereinement de votre souffrance et de tout ce que vous comptez préserver avec.
Cela me rappelle le message clé que m’avait adressé une psychothérapeute : "Qu’êtes-vous prêt à changer pour aller mieux ?"
Ma façon de voir.
Ma façon de faire.
Quoi d’autre ?
Réseau zéro

Lors de son dernier passage chez nous, ma belle-mère nous a offert le 1er numéro de We Demain, jolie revue pas bête qui traite de l’avenir qu’on se fait. Dans un des premiers articles, Jeremy Rifkin pose comme cinquième pilier de la troisième révolution industrielle le développement des réseaux électriques intelligents. Je ne peux qu’être d’accord avec lui, mais je me demande si l’intelligence du réseau nous dispense de l’être nous-mêmes.
En regardant l’usage que nous avons des réseaux sociaux, on constate vite la quantité d’énergie intellectuelle qui y est gaspillée. Tant d’intelligence au service de tant de… non pas de bêtise, mais d’inutilité et de bruit de fond.
On laïke ou on retweete à la vitesse de la lumière, on diffuse le trop lol ou l’outrageous avant même de l’avoir lu pour l’assurance d’être le premier parmi ses "zamis", on commente d’un "Yep" par pur renvoi d’ascenseur en comptant bien que son prochain "status" sera multi laïké et yepé… Bref, on génère du bruit de fond.
Au mieux, cela occupe la bande passante, et au pire… J’ai vu hier soir Contagion, de Soderbergh. Le constat clinique est intéressant, mais le vrai plus du film me semble tenir dans le personnage de Jude Law. Passant de pigiste minable à blogger méga influent, il négocie la teneur des rumeurs qu’ils lance en fonction de ce qu’il va y gagner. Et surtout, lorsqu’il se fait enchrister pour diffusion de fausse nouvelle, il ressort dans l’heure grâce aux 12 millions de contributeurs mobilisés via facebook pour payer sa caution en ligne.
Le réseau est-il intelligent ? Sans doute. Très intelligent, même. Mais le contenu se perd dans un bruit de fond réflexe qui dilue tout. Malgré quelques pics saillants quand d’un seul coup tous les connectés se ruent sur une information, l’ambiance est à l’eau tiède. Dans ce bain, les contributions les plus intelligentes passent inaperçues et fondent comme des glaçons.
Heureusement, je viens de constater que sur Twitter, les microfictions de Fabrice Colin ont deux fois plus d’abonnés que celles d’Henri Loevenbruck.
Un exemple comparatif à l’aveugle :
"Putain il fait chaud ici !", s’exclama André en entrant dans le sauna.
Et
"Mais ça vous empêche de faire la vaisselle ?" Le plus calmement du monde, Hulk quitta la table. N’importe quoi, ce truc de speed-dating.
A vous de rendre chaque micro fiction à son auteur, et de la retweeter dare-dare !
Ou alors de sélectionner les deux ou trois trucs vraiment importants de ces dernières 24 heures, avant de les envoyer aux personnes qui sauront, selon vous, en goûter tout le sel. Mais cela demande du temps, pas du temps passé dessus, mais du temps d’attente, pour vérifier ce qui vaut vraiment le coup au lieu de se cantonner au clic réflexe. Et le reste ? On néglige.
Le bruit de fond, il ne passera pas par moi, enfin… pas aujourd’hui.
(gag nul pour ceux qui s’en souviennent)

Une page de publicité
Depuis Beigbeder, on peut être auteur de littérature et publicitaire, ce n’est plus interdit. De le dire, bien sûr, parce que le faire, c’est quand même assez commun.
Sauf que, faire de la publicité, qu’est-ce ?
Certains de ceux qui n’en font pas rêvent peut-être d’en faire (on peut rêver) sans savoir comment on fait. Et ceux qui la font ne veulent surtout pas dire comment, puisqu’ils ont l’impression que ce serait offrir leurs secrets de fabrication à une horde de concurrents.
Mais en fait, l’immense majorité s’en fout, et surtout s’énerve de toute cette pub qui lui pollue le paysage jusque sur Ternet.
Endossant courageusement le costume (masque et cape comprise) du professionnel bienveillant, serein, mais vigilant, je m’en vais vous affranchir.
D’abord, la pub, à quoi sert-elle ?
Quand elle est bien faite, à vous aider à choisir comment dépenser votre argent pour satisfaire vos besoins, puis combler vos désirs. Si vous dépensez trop ou mal, c’est de votre faute, ce n’est pas la pub, désolé. Je sais qu’il y a débat là-dessus, on peut en parler si vous voulez, je ne suis pas braqué.
Mais la pub sert surtout à payer tout ce que vous croyez gratuit ou que vous êtes habitué à ne pas payer, ou pas à son coût de production. En gros, tous les médias. Mais beaucoup d’autres choses aussi, des événements sportifs et culturels aux maillots de vos gamins lorsqu’ils jouent au foot dans leur club local.
Les dépenses de communication 2010, tous supports confondus, ont dépassé 30 milliards d’euros. La même année, la TVA a rapporté 46 milliards et les impôts des sociétés 50 milliards. La communication est donc comparable à une taxe supplémentaire, librement payée par tous les acheteurs de produits vendus avec publicité. C’est bon à savoir.
Voilà pour l’utilité. On pourrait très bien s’en passer et libérer nos écrans, nos journaux et nos paysages de toutes ces incitations à se croire meilleur si on achète le truc machin. Mais il y a fort à parier qu’il n’y aurait alors plus rien sur nos écrans ou dans nos journaux. Pour le paysage, c’est plus stable.
La publicité, comment la fait-on ?
Il y a eu plein de théories, avec des mots rigolos (star stratégie) ou incongrus (copy strat… pour faire du nouveau il faut copier) mais elles reviennent toujours à la même procédure :
on cherche à connaître le produit,
on cherche à connaître ceux à qui l’on s’adresse,
on regarde ce que font les produits concurrents
on essaye de faire mieux.
C’est assez simple, en fait.
Après, on peut compliquer avec des outils à la mode. Il y a vingt ans, c’était le planning stratégique et les études comportementales, on a ensuite beaucoup parlé de benchmarking, de saut créatif, aujourd’hui on s’intéresse au marketing neurologique. Cool.
Croyez-moi ou non, cela revient encore à bien répondre aux questions "qu’est-ce qu’on vend ?", "à qui on s’adresse ?", "qu’est-ce qu’ils ont envie d’entendre ?". Et donc, si vous trouvez la pub à la fois moche et stupide, interrogez-vous sur les critères intimes qui vous font choisir vos yaourts, votre lessive ou votre prochaine voiture. La pub n’en est que le reflet permanent.
Vue sous cet angle, la communication est une des branches professionnelles qui s’intéresse le plus à vous, tels que vous êtes.
Longtemps, j’ai pratiqué la publicité avec amertume. Je me vivais comme un mercenaire du grand capital inféodé à des objectifs mercantiles que j’abhorrais. J’avais raison : le vivant ainsi, je le faisais ainsi. Et je me vomissais.
J’ai eu la chance de changer, non de métier, mais de façon de le voir. Et donc de le pratiquer.
Pour commencer, j’ai formulé la chance inouïe que j’ai de vivre depuis près de 25 ans uniquement de ce que j’écris. J’écris des spots radio rigolos, des pages de pub belles ou futées selon ce que le client a envie de voir, des brochures, des notes stratégiques, des sites Internet. J’écris tout le temps et je suis payé pour ça. C’est ce dont je rêvais et j’ai mis longtemps à comprendre que mon rêve était exaucé. Je vous invite d’ailleurs à confronter vos rêves à votre réalité, pour soit changer de réalité soit comprendre enfin comment vous vivez vos rêves (et donc changer de rêves si vous n’êtes pas satisfait).
Ensuite, j’ai cessé de me fustiger : la communication n’est pas bonne ou mauvaise, elle est, et n’est que ce que j’en fais. Si je la fais bien, avec conscience et honnêteté, la communication est bonne de mon point de vue. Et il y a de fortes chances pour qu’elle ne soit mauvaise pour personne.
Enfin, est-ce que je dois endosser l’image décriée du publicitaire superficiel frimeur, dopé à la coke, surpayé et inculte ? Non. Je ne l’endosse pas. Simplement parce que cette image est fausse, peut-être véhiculée par quelques personnages qui n’ont rien de commun avec les centaines de professionnels (eh oui, depuis le temps…) avec lesquels j’ai travaillé.
Ah oui : travailler !
La pub est un travail, comme l’écriture. Y avoir des facilités n’empêche pas la sueur. On va juste plus vite, ce qui permet de garder du temps pour mieux réfléchir.
Merci de m’avoir écouté.
De soleil et de lune
Voici quelques années, nous étions à Turin pour notre anniversaire de mariage et nous dînions dans un restaurant un peu gastronomique dont la carte nous restait totalement incompréhensible. Mon épouse ne parle pas un mot d’italien et je me limite pour ma part à "buon-giorno-ciao". Nous avions bien essayé de suivre les explications du serveur, mais elles n’étaient à nos oreilles qu’une musique exotique et charmante. Le jeu était alors de commander n’importe quoi en se référant uniquement à la sonorité des plats. Il n’y a pas grand danger, à moins d’être perclus d’allergies alimentaires. Les assiettes offraient des surprises étonnantes, artistement cuisinées et disposées de façon à n’être pas reconnaissables. Il fallait goûter. Et y revenir, parce qu’en l’absence d’indice les plats étaient difficiles à décrypter. Était-ce bon ? Excellent, ou juste bizarre ? Pas facile d’en décider avant d’avoir fini, et même après.
Ce souvenir m’est revenu après un week-end d’expériences en apparence contradictoires. Un superbe spectacle* circassien (j’aime ce mot, allez savoir pourquoi) et une tarte divine à la fraise pour fêter l’anniversaire de ma mère, un différend violent avec notre voisin, une longue balade avec enfants dans une forêt peuplée de légendes celtes et de lieux aux énergies puissantes, l’agression verbale d’un parent de joueur qui me reprochait de ne pas avoir assez fait jouer son fils dans un match de handball, un super film des Jaoui-Bacri**, une opération probable pour hernie chez un de mes fils… Difficile d’en tirer un bilan clair.
Difficile et inutile. Cela ne s’évalue pas avec une règle à calculs en espérant un chiffre positif au final. Tout là-dedans a du sens et m’invite à me positionner, à choisir qui je suis, à apprécier l’expérience pour ce qu’elle est comme pour ce qu’elle dit, et surtout à la vivre jusqu’au bout au lieu d’essayer de la jauger.
Le restaurant turinois s’appelait Sol é Luna. Tout était écrit dès l’enseigne. Nous allions entrer dans un lieu de soleil et de lune, de jour et de nuit, où tout aurait de l’intérêt quel que soit l’astre qui l’éclaire (je sais, la lune n’est pas un astre, tant pis). J’ai vécu de la même façon mon week-end de soleil et de lune : chaque moment, agréable ou non sur le coup, brillait de sa propre lumière qu’il me suffit de chercher et de recevoir. Fermer les yeux laisse trop d’éléments dans l’ombre. Ce que l’on ne veut pas voir ne s’efface pas : cela œuvre en cachette, souvent comme une sape, jusqu’à ce qu’une barrière ou un édifice personnel s’effondre.
*Pour ceux qui croiseraient la Compagnie XY, ne ratez pas "Le grand C", son spectacle virtuose de porter-lancer qui fait à la fois sentir le poids du corps et la légèreté de l’être.
**Parlez-moi de la pluie

