Aria des Brumes et autres trucs


Derrière la fenêtre ouverte

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 11 juillet, 2008
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Encore une vieillerie dépoussiérée à la demande générale (Ha, Ha !). Et toujours en réponse à un jeu d’écriture. Cette fois-ci, essai de dialogue à deux voix et une pensée. Contraintes : moins de 3300 caractères, et dernière phrase imposée… que je vous laisse découvrir.

Derrière la fenêtre ouverte

« Papa ! Y a Gramy qui a encore laissé la fenêtre ouverte ! »
Ce n’est pas grave. Et puis j’en ai besoin.
« C’est pas grave. Et puis elle en a besoin, tu sais ? »
Voilà. Merci mon fils. Il est bien, mon fils, il m’aime lui… Il faudrait quand même que j’arrive à me souvenir…
« Ouais, mais ça m’a tout mouillé mes devoirs de vacances avec cette pluie. Je te préviens, je les refais pas ! »
Pourquoi ce besoin d’air qui me prend ? Je ne peux pas résister, il faut que j’ouvre. En hiver, ça ne gêne personne. Il ne reste que moi ici.
« Ne cherche pas d’excuses. En plus tu n’avais quasi rien fait. »
Mais en été, Simon vient. J’aime bien quand il est là. Il devrait être plus ferme avec Estelle. J’ai l’impression de me sentir coincée. C’est ça, je me sens coincée, et il faut absolument que je respire. Alors j’ouvre.
« C’est ça, c’est toujours de ma faute. Marre de ces vacances ! Marre de cette pluie ! »
Ah, la pluie… Un été triste pour les enfants. J’avais l’impression d’avoir soif. Oui, je voulais respirer et boire. Et une odeur détestable… Fichue mémoire. Ouvrir la fenêtre.
« Oh, ça va, hein ? On ira au cinéma au lieu de la plage, c’est tout. Dès que tu auras fait tes devoirs de vacances ! »
Et voilà, elle pleure. Ou elle fait semblant pour éviter les devoirs. Tiens, ça me revient : mon père pleurait aussi. Je voulais ouvrir une fenêtre, et mon père pleurait. Et je me sens écrasée contre des planches de bois dures et râpeuses.
« Toute façon, je peux jamais faire ce que je veux ! »
Il faudrait encore que tu saches ce que tu veux, ma petite. Perdre son temps, c’est bien un truc d’aujourd’hui. Le temps long. Oui, je trouvais le temps long. Mais où était-ce ? Et cette fenêtre. Pourquoi n’y avait-il pas de fenêtre ?
« C’est ça, tu ne sais même pas ce que tu veux, à part râler. Alors bosse ! Tu en profiteras aussi pour ranger un peu ce souk que tu nous mets dans le salon. »
Allez, mon fils, ce n’est pas si grave. Un peu de désordre contre le plaisir de te voir. Et c’est toujours mieux rangé que dans ma mémoire. J’entends des gémissements, et un long rythme qui ne s’arrête jamais. Ah si, il stoppe dans une grande secousse. Remplacé par des cris et des chiens. Pourquoi des chiens ?
« C’est pas vrai ! On est pas dans une maison de vacances, ici, c’est un camp de concentration ! »

Il a bien fait de la gifler. Il y a des mots qu’on n’emploie pas chez moi. Tiens, ça me revient, maintenant. Tous serrés dans ce wagon, et les chiens qui aboient dehors. Besoin de sortir, l’odeur de pisse, les fesses des adultes à hauteur de mon nez, mon père qui pleure. Mais la peur, qui nous attend dehors. Ouvrir une fenêtre…
« Excuse-moi Estelle. Je n’ai pas pu me retenir. Mais tu l’as bien cherché : tout ce cake à cause des petites manies de Gramy. »
Oui, ça revient… Je ne sais pas s’il faut vraiment que je me souvienne de tout, en fait.
« En été, tu comprends, elle ouvre sa fenêtre. Elle a le droit, non ? »

Magie sans aile

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 20 juin, 2008

Toujours dans la catégorie fond de tiroir, un petit texte écrit pour le jeu d’écriture du forum “A vos plumes“. Il fallait touiller en moins de 3500 caractères une histoire de Noël sans utiliser aucun des mots consacrés (Noël, sapin, cheminée…). Alors voilà…

Magie sans aile

Il y a de la neige. C’est vrai que c’est la saison, mais franchement, ça tombe bien.
Surtout que cette fois-ci, on fait les choses en grand. Pas seulement l’arbre, les boules, les guirlandes et les santons. On va tout lui faire croire, pour de vrai ! Avant, il était trop petit pour être vraiment sensible à l’histoire.

Ce soir, avant d’aller se coucher, il a longtemps regardé le poêle. Dubitatif. Du haut de ses trois ans, il se rend bien compte que ça ne passera pas. C’est normal, je lui explique que c’est magique. Vous auriez vu la lumière dans ses yeux ! La magie, ça marche à tous les coups.
Alors il a délicatement posé le verre de lait et les biscuits à côté de ses chaussures. Je lui ai rappelé qu’il fallait aussi des carottes : les rennes mangent des carottes pour tenir le coup tout le long du voyage. Il a couru dans le frigo et pris quinze carottes. On va nourrir tout le troupeau !

Maintenant il dort, et je suis sûr qu’il rêve.
Pour nous, c’est l’heure de la magie.

Valérie grignote consciencieusement une carotte qu’elle laissera devant le poêle : les autres, celles que les rennes auront mangées en entier, vont retourner au frigo. À cette heure-ci, je suis plutôt verre de lait et biscuit. Je fais donc ma part du travail sans rechigner.
Mais surtout, l’idée qui va vraiment faire la magie, c’est les traces du traîneau dans la neige du jardin.

J’ai mis longtemps à imaginer le truc, mais je crois que ça va marcher.
Valérie m’aide à fixer les vieilles échasses de quand j’étais gamin. J’ai l’air ridicule comme ça, rehaussé de trente centimètres à peine, avec les tiges qui m’arrivent à mi-cuisse. Mais la magie le vaut bien. Je suis allé jusqu’à entailler les plots de caoutchouc. Pas vraiment une forme de sabot de renne, mais ce qui y ressemble le plus. En tout cas, c’est l’idée que je m’en fais.

Je sors, avec deux manches à balai. Valérie me regarde en rigolant par la fenêtre du séjour.
Il fait clair, avec une bonne lune qui se reflète sur tout ce blanc. Cela m’évitera au moins de me prendre une branche par surprise ou de m’étaler dans le bassin des poissons rouges.
Il faut réussir du premier coup. Pas question de repasser : il n’y a qu’un traîneau. J’évalue la trajectoire la plus probable de son atterrissage, et puis j’y vais : un double tracé avec les manches tenus bien parallèles, de plus en plus enfoncés, puis tout droit vers la maison, avant un virage dérapé devant la gouttière. Après, avec mes bottes passées au bout des manches à balai, j’applique sans bouger trois empreintes de pas, comme s’il avait quitté son véhicule pour monter sur le toit, oui, oui, par la gouttière.

Je rentre, ma lourde tâche accomplie. J’ai droit à un vrai bisou de Valérie. Ouais, je suis son héros, et notre fils aura sa magie. C’est ça le truc : ne pas lui mentir, mais tout faire comme si c’était vrai. Nous pouvons aller nous coucher.

Le lendemain matin, il nous appelle en criant. C’est chouette quand ça marche, et on dirait que ça a marché !
Nous descendons, mal réveillés. Lui, il trépigne devant la fenêtre, nous montre les traces dans la neige.

— Maman ! Papa ! Regardez, les cloches sont passées ! Et elles sont venues à vélo !

Oedipus Next

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 6 juin, 2008
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Comme je ne sais plus trop ce que j’écris en ce moment, voici un petit retour en arrière.

Il y a dix ans, presque jour pour jour, Télérama lançait son site Internet avec un concours de nouvelles inspirées de photos d’Henri Cartier-Bresson. La première photo mise en ligne était celle-ci (je ne sais pas si j’ai le droit de la mettre sur le blog, donc ce lien vous y conduit tout droit). Sur le coup, ça m’avait bien tenté et c’est le premier texte que je me souviens avoir pondu.

Voici ce que j’avais écrit.

Oedipus Next

Il entre dans ma chambre. Sans prévenir, comme toujours. C’est mon père. Il jette la photo sur mon lit, entre mes jambes. Son geste du menton veut dire « Tu sais où j’ai trouvé ça ? », mais il n’a pas besoin de le dire. Il n’y a que lui et moi, ici. Si ce n’est pas lui qui a scotché la photo derrière la chasse d’eau, c’est moi. Et alors ? C’est en tout cas ce que mon geste à moi veut dire. On est comme dans ces discussions de marchands de tapis. Le premier qui dit un prix a perdu.
Le premier qui sort un mot est foutu.
L’autre l’attend au tournant, prêt à s’engouffrer dans la brèche.
Il a encore un geste, comme pour dire : « Tu peux m’expliquer ? » Et à la façon qu’il a de l’envoyer, on sent qu’il n’y a jamais eu beaucoup de mots entre nous. Il a le geste sûr, bien entraîné.
Mais c’est un geste de trop et il l’a compris en même temps que moi. Maintenant, c’est lui qui doit parler.
― Qu’est-ce qui t’a pris ?
C’est simple, mon gars, j’ai du poil qui pousse aux pattes, mes premières difficultés à monter au contre-ut et l’oiseau d’entrecuisse qui veut sortir du nid.
Alors quand je trouve une photo avec une minette sans tête, mais qui n’a rien d’autre à cacher, je me la garde au chaud. Les filles de mon âge n’ont rien à montrer. Moi, je n’ai rien à leur dire. Et l’été va être long.
Et puis les femmes, ici, il n’y en a pas.
La tienne s’est barrée avant que je sorte de mes couches. Ta mère, on ne la voit plus depuis qu’on s’est enterrés dans ce trou. Mais quand tu lui en parles au téléphone, j’entends bien que ma mère à moi et toutes les autres sont « rien que des salopes ».
Il faut bien que je me fasse mon idée. Et ce n’est pas à toi que je vais demander. Celle-là, celle de la photo, elle en vaut bien une autre. Je la regarde et j’imagine, le soir, tout seul dans les toilettes, à l’heure où tu es censé pondre la littérature qui nous fait vivre. Tu parles d’un père ! Sûr, tu m’apprends la vie. Mais pour ça, il faut que je lise tes bouquins. Ou que je pique tes photos. Au dos de celle-ci, il y a la liste et les cotes des planches qu’il t’a fallu pour construire la bibliothèque. C’est là que je l’ai trouvée, planquée. Tu vois que tu as toi aussi quelque chose à cacher. Dès que j’ai vu, je l’ai emportée, trophée.
Depuis, je laisse aller les yeux. Je soupèse les seins et je m’y noie. Pour moi, c’est le seul regard que la femme aura jamais.
Je me force à décrypter entre les jambes. Au début, je n’osais pas. Je m’y suis mis doucement. J’ai fait le tri dans les reflets de l’eau. J’ai précisé ma pensée. Pour moi, c’est le seul sourire que la femme aura jamais.
Je construis le berceau d’arbres hors cadre qui laisse briller la lumière. Je sens les cailloux rouler sous son pied gauche, et sous son pied droit, le rond du genou qui demeure même quand la jambe est tendue.
Je hais le gros orteil qui apparaît en bas à droite. Et je hais le mec qui est au-dessus. Parce qu’il n’a pas à être là, même pour prendre la photo. Parce que la femme est à moi, c’est la seule, comptez pas sur moi pour la partager.
Et pendant que je m’y perds, tout tendu, je guette au-dessus de moi, le pas dans l’escalier qui voudrait dire danger. Je me recroqueville autour de la photo, pour qu’on ne nous voie pas. J’apprends le plaisir défendu, si bon de la peur d’être pris.
Et tu voudrais que je t’explique tout ça ?
Mais tu sais bien qu’entre nous les mots sont dangereux.
Pourtant, je veux savoir.
― Qui c’est ?
Et pour une fois, c’est le deuxième qui parle qui perd.
Il me regarde de haut. J’aurais voulu qu’il ait une moue de dédain en disant ça. Et pas ce début de sourire comme s’il savait que je suis déjà assez grand pour avoir mal un peu. Il jette :
― C’est ta mère.
Il s’en va sans fermer, et j’aurais mieux fait de me taire.
Un jour il va crever.