Aria, Djeeb… what else ?


Dégradations, chez M@nuscrits

Publié dans Ecriture, Textes par Don Lorenjy sur le 30 juillet, 2009
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Tel le Youki qui peut pas s’empêcher de montrer son kiki, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer un texte que je viens de finir.

Et pour élargir la cible, je l’ai remis chez Léo Scheer, dans son interface M@nuscrits. Après tout, “Publimonde” a déjà été téléchargée près de 40 fois… on va bientôt pouvoir remplir un bus de lecteurs.

C’est une très courte nouvelle, que je verrais bien en clôture d’un recueil Terres d’incertitude, si un jour un éditeur accepte le risque de publier ce genre de courte prose (le court, ça se vend pas, surtout venant d’inconnus). Voici le début :

Dégradations

Un jour, tu seras D n  Lo e jy, ou moins encore. Ce sera déconcertant, amer, et proche de la fin aussi, mais tu ne le sauras pas. Tu te réveilleras d’une longue nuit sans rêve ni souvenir. Comme chaque matin, sans doute, mais de cela non plus tu n’auras pas conscience.

Pour la suite, c’est ici.

Moi, je vais sauter sur ma planche (y a des vagues et du vents, tant pis la pluie).

Cinquante fois deux

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 17 juillet, 2009

Vu que je patine dans mes boulots d’écriture et que vous êtes tous en vacances, un petit texte pondu pour le jeu n°50  du forum A Vos Plumes. Les contraintes : 50 ans, une pelle, un flingue, un cimetière, de l’or et le Mexique, le tout à placer en moins de 3000 caractères bien sûr.

Cinquante fois deux

Hier, j’ai eu cent ans. Tellement que j’en suis mort. Plus rien ne me retenait.
Pour tout dire, je me sentais soulagé. En mourant, j’avais déposé un grand poids, enfin.
J’ai passé la moitié de ma vie à regretter une mauvaise action. Une vie de palace et de plages dans les Bahamas, mais une vie de regrets.
Cela remontait au Mexique, à ce cimetière où nous avions pisté ce trésor. Des années de recherches. Des centaines de lettres de soldats, certaines remontant à la guerre de Sécession. L’or du mexicain ! Ou le trésor de Maximilien, selon les sources. Une histoire incroyable de coffre baladeur, de frères irlandais, de montres d’argent et de traversée du Rio Grande. Clara et moi, nous avions remonté sa trace jusqu’au point de départ, ce moment fatidique où un agent double à la solde des Français et des Autrichiens avait scellé le coffre. Depuis, en près de deux siècles, on aurait cru que le monde entier avait couru après. Certains l’ont vu, d’autres l’ont touché. Et puis, plus rien.
Quand j’ai rencontré Clara, j’avais le nom d’un prêtre, et elle le nom d’un mort. Tous nous conduisait au Mexique. Nous avons décidé de partager nos informations… et un peu plus que cela. Elle était belle, je n’étais pas si vieux, nous allions bien ensemble, avec nos vies tournées en obsession de l’or. J’ai aimé cela. Ai-je aimé Clara ? L’ai-je aimé plus que l’or ? Sans doute, sinon, le poids du remords aurait été moins lourd.
C’est ce que j’ai dit à celui qui m’attendait de l’autre côté, le jour de ma mort. Ce n’était pas un homme, bien sûr, et d’ailleurs je n’en étais plus un non plus. Plutôt une sorte de présence qui me baignait. Il voulait savoir ce que je pensais de ma vie. Que je me juge moi-même. Je lui ai tout raconté. Jusqu’au milieu.
Ce jour froid dans un cimetière d’hiver. Le vieux curé nous avait ouvert la porte de bois sous le porche en plein cintre. Nous avions tourné autour des tombes en courant, cherchant la bonne. Nous l’avons trouvée ensemble, en nous tombant dans les bras, un baiser au goût de trésor.
J’avais la pelle, j’ai creusé. Mon dernier coup a traversé le bois pourri. L’or a résonné sous le soleil glacial.
En relevant les yeux du bonheur vers Clara, je n’ai vu que le canon du revolver.
Clara était petite, des bras menus. Le temps de m’apercevoir que son pouce armait le chien, mes bras à moi ont balancé la pelle. En pleine tempe.
Elle n’a eu qu’un hoquet et son regard a blanchi.
Le temps de reboucher la tombe avec son corps en place de l’or, et je commençais déjà à creuser dans mes remords. J’aurais pu m’y prendre autrement. C’est ce que j’ai dit à la présence, de l’autre côté.
Je lui ai dit que, si elle trouvait un moyen de me retirer ne serait-ce que la moitié de ma culpabilité, j’étais près à tenter.
On ne devrait jamais rien demander. On risque toujours de l’obtenir.
Hier, j’ai eu cinquante ans à nouveau. Je me suis retrouvé dans ce cimetière au Mexique, les pieds dans l’or, avec une pelle, un flingue et un choix à refaire.

Dépoussiérons…

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 6 février, 2009
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Tenez, encore une vieillerie qui prenait la poussière dans un de mes tirroirs. Un texte écrit pour un jeu, avec pour contraintes de ne pas dépasser 3 000 et utiliser comme phrase initiale : “L’odeur de la sciure me ramena à un souvenir de ma merveilleuse enfance.”

Une vie de bois

L’odeur de la sciure me ramena à un souvenir de ma merveilleuse enfance. Cette main calleuse sur le rabot, cet œil qui ajustait le geste par-dessus les petites lunettes demi-lune, ces pommettes retroussées par un sourire de concentration : c’était mon père.

Il m’avait fait tel que je suis. Mais j’avais dû partir pour m’en apercevoir. Il faut toujours partir un peu pour devenir. Et j’avais cru tout oublier, de lui, de la maison, de notre vie.
Juste une odeur, et cela me revient.

L’atelier, que j’appelais parfois le pays des jouets, alors qu’il n’était que le lieu d’un dur labeur nécessaire à notre survie. Une salle de travail, rien de plus, mais où naissaient des miracles. Je me revois, traînant parmi les copeaux, avec ce stupide bonnet mal tricoté qui me faisait comme une longue paire d’oreilles. Je le touche presque, ce bois longuement travaillé par les mains de mon père, et qui semblait vivre ensuite d’une vie propre, sous les doigts du marionnettiste en visite. Il me faisait un peu peur, mais je l’aurais suivi partout. Pour voir la fin du spectacle.

La cheminée dans la cuisine. Un âtre vaste et sombre comme une gueule ouverte. Le feu me semblait devoir la faire éternuer.

Et surtout, cette odeur de sciure m’en rappelle une autre. Une absence d’odeur, plutôt. Celle de ma mère peut-être. Un parfum bleu qui m’avait tant manqué et que je suis parti chercher de par le monde. Je n’ai jamais pu dire « Maman ». Je n’ai jamais eu personne à qui dire  « Maman ».

Oui, tout revient dans cette odeur boisée, mais le plus lourd, c’est ce qui ne s’y trouve pas. Le temps a été long avant que j’atteigne les larmes pour pleurer cela. Ce manque. Mais on n’est pas de bois. Voici que cette odeur me libère enfin et que je sens couler tout ce que j’avais cru être mon malheur. Alors que ce n’était que du bonheur brisé, à reconstruire ailleurs.

« Merci Papa. » J’y arrive enfin, dans ce parfum de pin bien travaillé. Merci pour tout, pour moi. Oui, c’était merveilleux de vivre. Et ça le sera encore, même sans toi.

― Hé, Chéri… Hé ho, Pinocchio chéri, tu viens ? Elle est vendue maintenant, la maison. Les enfants attendent… Tu prends ce que tu veux et on s’en va.

Une poignée de sciure, ça ira. A répandre comme des cendres paternelles sur l’avenir qui vient.

Voilà. Toute tentative de considérer ce texte comme une allusion voilée à l’allocution présidentielle d’hier soir sera sévèrement réprimée.

Bananée !!!

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 31 décembre, 2008

Les vœux sont de saison. Comme chaque année, mes proches ont reçu un petit texte écrit pour la circonstance, avec ce que j’ai de tripes, sinon de talent.

Comme je veux leur en conserver la primeur, mais que je vous aime aussi et vous souhaite tout le mieux que peut vous apporter l’an nouveau, voici le texte écrit pour 2006.

Ceux qui voudraient lire du neuf peuvent se reporter à Télérama, dont la dernière livraison 2008 propose des nouvelles de 11 auteurs racontant 2009. Et, tenez-vous bien, les deux grands Pierre de la SF française en sont (Bordage et Pelot). Une année qui commence bien, non ?

A bientôt en 2009…

Don Lo

Soufflons un peu…

La dernière flamme se dressait sans trembler dans l’air immobile. Épuisée ? Peut-être. Elle résistait depuis si longtemps. La veille, elles étaient encore deux à braver les courants malins qui plissaient l’air et couchaient les mèches des bougies. Résister. Comme ça, pour rien. Pour tenir jusqu’au bout. Nombreuses étaient celles qui avaient essayé. Jusqu’à aujourd’hui, une seule avait réussi. Pour l’instant.

Partout, des hommes, des femmes et des enfants même, qui déjà comprenaient un peu ces choses, s’étaient rassemblés en cet ultime instant pour tenter de la maintenir vivante. Cette flamme était la dernière de toutes. Vibrants petits flambeaux de leurs espoirs et de leurs résolutions.

Les souffles conjugués du temps et des promesses enfuies les avaient éteintes, une à une, implacablement. Malgré les efforts. Perdues dans le quotidien, les bonnes volontés en veille n’avaient pas suffi à les préserver. Certains s’impliquaient plus que d’autres. Certains pensaient pouvoir, par leur abnégation ou leur constance, maintenir les flammes. Voici quelques temps, un chevalier noir, tout d’armes et de convictions, s’était même levé de l’autre côté du monde. Il avait déclaré combattre le souffle de la barbarie alors qu’il n’avait sans doute affaire qu’à sa propre angoisse. Qui croissait, de flamme éteinte en flamme éteinte. La peur du puissant est plus dangereuse que la plainte du faible. Le monde s’en ressentait. Pourtant, le fier chevalier se battait lui aussi contre des moulins à vent dont les haleines cumulées mouchaient les flammes sans discontinuer.

D’autres avaient choisi de les protéger plus simplement, de leurs mains en berceaux ou de leurs pensées joyeuses. Ici on s’unissait, là on s’isolait. En vain. Personne, nulle part, ne détenait le secret, la solution qui protégerait les flammes encore vivantes contre les assauts du temps. D’aucuns disaient parfois qu’il ne servait à rien de lutter, que la patience et la résignation suffiraient à tout arranger. Se levait alors comme une marée de protestations : la patience, oui, mais pourquoi la résignation ? Et l’on se remettait en quête, avec encore plus de fébrilité. Agir, courir, brasser l’air… du vent ! De quoi éteindre jusqu’à la dernière flammèche.

A l’approche de la toute fin, on faisait bloc. Plus de dissensions, fini les divergences. Pas la paix, non, mais une trêve au moins. En l’honneur de la petite dernière que tous voulaient défendre de leurs vœux farouches.
Elle tenait. Toujours vaillante malgré l’expiration de chaque seconde enfuie, elle tenait. Encouragée par la solidarité chaleureuse de cette humanité à son chevet, elle tenait.
Pourtant un air léger s’insinua dans ce mur d’espérances éperdues. Il effleura les visages, caressa les mains tendues, puis fureta tendrement vers la mèche maintenant vacillante.

Et la dernière bougie s’éteignit…

… alors que dans un même souffle 365 autres s’allumaient.

2008

Sous un Dieu secondaire

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 5 décembre, 2008
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Mes activités légèrement rémunératrices (crisis rules, OK ?) me laissant assez peu de temps pour faire autre chose, voici un petit texte écrit pour le jeu presque hebdomadaire du forum A vos Plumes. Je ne me souviens plus des contraintes (il fallait placer des mots, genre “oriel”), et on s’en moque.

Sous un Dieu secondaire

« Le temps me file entre les doigts. Je ne chevauche pas mon âge, il m’a juste pris en croupe. Son galop martèle mon cœur. Une forge vide aux soufflets béants.
Ce que je fais ou rien, même combat. Et ce malheur qui m’entoure ! Chaque soleil se couche rouge sur mes soirs pour se lever ailleurs, plein d’amertumes. Ma nuit : troc de quelques rêves contre retour du jour. Rien n’en subsiste.
Mais je ne suis pas seul. Nous partageons au moins cela. Tous vagabonds de nos vies. Sans but. Sans destin. Libres de faire ou ne rien faire. Et si souvent le mauvais choix. Même chez les plus énergiques, entreprenants, bâtisseurs, créateurs, que d’instants perdus ! À régir ses semblables comme on désherbe. Livrer ses enfants tout crus au chaos tenant lieu d’avenir. Inventer l’usage de mots pour rien ou si peu, « quintessence », « oriel », « transactionnel »… À faire du vent comme à la pompe. Tracer des cartes, suivre des voies, tresser des éloges et se garder de penser au rien vers lequel nous mènent tous nos pas.
Ceux qui croient avancer se trompent : nous coulons. Du sable en grains perdus. Des gouttes, pas plus, échappées, impossibles à retenir. Et le cycle des jours sans fin, jusqu’aux jours sans nous.
L’histoire n’existe que tant qu’on la raconte. Qui témoignera, passé l’arrêté d’extinction ? Lesquels de nos soubresauts agiteront encore la trame des ans ? La dilution, promesse tenue d’avance.
Alors, nous. Ici et maintenant : nous. Sans lendemain ni ambition autres que dérisoires. Nous, sans phare pour élever nos regards. Sans univers hors de nos sens reclus. Nous. Dépassés en tous lieux et en tous temps. Sous l’emprise d’un Dieu secondaire.
Pourtant, il faut une chute. Alors voici : un moment de bonheur, et tout se justifie. »

— Bon alors ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous deux ?
— Que tu perds ton temps et le nôtre avec !
— Que tu es dans le rouge, là, côté philo.
— Ah bon… pourtant, j’aimais bien mon « âge qui m’a pris en croupe ».
— Pas mal, mais un peu facile.
— Et puis alors oriel… Pfff ! Où as-tu pêché ça ?
— Dans un futur dico. Bon, rien d’autre à dire ?
— Si. Ce n’est que du nihilisme dégoulinant. Surtout cette histoire de Dieu secondaire, non ! De toi mon fils, je trouve cela très mal venu.
— Et cette chute larmoyante… éloge d’un petit bonheur pour rattraper toutes les horreurs. Ça pue !
— Bref, rien à sauver, selon vous ?
— Mais si… Toute l’humanité, au contraire. Sauf que là, tu t’égares.
— Tiens, tu veux ma carte ? Garantie authentique : le sauvetage total en cinq étapes et vingt et un siècles.
— Laissez tomber. Je vais plutôt écrire autre chose.
— Ce n’est pas une question d’écriture. L’humain, ça s’apprend en le faisant. À l’usage, tu vois ?
— C’est ça, il a raison. Tu dois capter l’esprit. Mais pas le mien, le leur. Descends donc faire un tour. Parce que là, tu nous pompes.
— Peut-être. Après tout, ce n’est pas moi le pro du Verbe. Pourtant, je pense que je ne suis pas loin, question formulation. Il suffirait de retravailler la fin. Une chute qui claque bien, du genre « Aimons-nous et le ciel nous aimera », non ?


Tenez, si vous y tenez : pour lire facilement tous les textes courts mis en ligne sur ce blog, il n’y a qu’à cliquer dans la catégorie “Textes” et hop !

Dies Irae

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 9 novembre, 2008
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Un petit texte écrit pour le jeu presque hebdomadaire du célèbre forum A vos Plumes.

La seule contrainte (à part la taille limitée à 3000 caractères) était la dernière phrase.

Dies Irae

La sage femme n’a rien eu le temps de voir venir. Il faut bien commencer par quelqu’un : ma lame a tranché net dans son cri de surprise. Elle n’avait pas encore touché le sol que déjà j’étais ailleurs.

Pas furieux, pas fou, déterminé. Maintenant que j’y repense, elle n’y était pour rien. Ses cours de préparation à l’accouchement se tenaient dans une honnête moyenne, pas pire que d’autres. On s’attendait à son couplet sur « la douleur qui fait partie de l’intense merveille de ce moment unique », ou quelque chose comme ça. A-t-elle eu le temps d’avoir mal ? Cela m’est aussi intensément, merveilleusement indifférent, que pour elle la douleur de ma femme ou de toutes celles qui ont enfanté entre ses mains.

Une infirmière s’est pointée, évidemment. Service de jour, je ne l’ai pas reconnue. Alors d’un geste j’ai bourré une serviette dans sa bouche avant que le hurlement sorte, un sac à linge de toile par-dessus et une ceinture de blouse pour serrer mains et chevilles. Elle s’en tirera. Mieux que l’autre si je la retrouve. Une petite jeune, je me souviens bien, qui avait pourtant déjà gaspillé tout son enthousiasme. Elle se fichait de voir Constance pliée de douleur, cherchant l’air entre deux hoquets de bile vomissante.Elle a refusé d’appeler l’anesthésiste pour la péridurale. Une question de changement d’équipe, de paperasses à laisser pour les suivants, dans une demi-heure, une heure au plus. Pendant qu’on s’engueulait dans son bureau insonorisé, le cœur de Constance avait lâché, celui des triplés aussi. Très rare, paraît-il : avis autorisé de l’obstétricien.
Il avait éventré ma femme pour sauver ce qui pouvait encore l’être. Ses massages successifs sur les petits corps poisseux de glaires et de sang : juste ce qu’il fallait de spectacle, du bluff pour se raccommoder la conscience. De quoi pouvoir affirmer qu’il avait fait son possible.

Je l’ai trouvé en pleine consultation. Sans regarder d’où je lui arrachais les mains, j’ai broyé son coude dans son dos pour l’inciter à coopérer. Je n’ai eu qu’à lui murmurer à l’oreille  « Les autres… où sont-ils », pour qu’il me comprenne. Il a failli dire « Ne faites pas de scandale ! » mais la chanson des cartilages en torsion l’a juste fait couiner.

Nous sommes partis ensemble vers un local marqué d’un sigle nucléaire. Bien encombré sous la lumière éclatante des néons. Derrière d’autres matériels techniques, il y avait la cuve bonbonne, celle que l’on voit fumer dès qu’on lui ouvre le capot dans tous les reportages médicaux. Comment allais-je les retrouver ?

Le toubib se massait l’épaule en se demandant à quel moment il allait me fausser compagnie. J’ai joué le retour au calme, lui demandant son aide pour récupérer ce que je cherchais. Il a vite compris son intérêt et s’est assis devant un terminal d’ordinateur. Puis s’est dirigé vers un meuble métallique, a fait jouer son trousseau de clés : un tiroir fichier a craché les codes qu’il fallait. Lui m’a interrogé du regard. J’ai désigné la bonbonne. Il a pris une grosse moufle en tissu à reflets métalliques, l’a plongée dans le réservoir d’azote liquide pour en retirer notre précieux tube.

Sa nuque a craqué doucement. Il ne fallait par risquer la chute de nos embryons congelés. Tu vois, Constance ma Chérie, ils n’étaient finalement pas de trop. Qu’allons-nous en faire, moi ici et toi de l’autre côté ? Je les sens à peine à travers la moufle, si petits dans leur cristal de glace. Peut-être auront-il une chance, dans un autre ventre. Un peu de toi et moi en germe. Mais si fugace, si enveloppé de questions. Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.

Voilà, voilà. Pour les curieux, les gourmands, les insatiables, les exégètes et ceux qui voudraient se payer ma fiole, il suffit de cliquer dans la catégorie “Textes” de la colonne de droite pour voir apparaître tous les textes courts mis en ligne sur ce blogounet.

De quoi lire en attendant

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 16 septembre, 2008
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J’ai promis de vous tenir au courant des progrès de Djeeb chez les éditeurs.

N’étant pas à une carabistouille électorale près, je compte bien tenir mes promesses. Mais pas tout de suite.

Donc, et pour faire patienter, voici un petit texte à la noix que je m’étais offert en réaction à un péteux de forum qui nous pourrissait le php. Voilà.

La Raison ou la Vie

Fabulette sans conséquence

Un jeune pâtre de village en eut un jour par-dessus le paletot des moutons et partit au hasard se tailler sa part d’aventure. Malgré l’ineptie de son occupation quotidienne, ou grâce à la vacuité que celle-ci lui offrait, il se savait une intelligence plus que belle. Il en usait dans des démonstrations oiseuses tirées d’observations partielles sur ses contemporains et leur manque d’ambition, d’honneur ou de pureté. Son verbe était vif, mais n’osait la confrontation directe par peur de blesser, si l’on voulait en croire les raisons qu’il donnait de son silence en société. Il l’exerçait donc à faire assaut de rhétorique contre ses ruminants ou damer le pion des écureuils, contester les chants d’oiseau, réfuter le cours des ruisseaux… Toutes activités d’esprit sans conséquence. Seul le vent y trouvait sa part, gagnant une aide précieuse dans les éructations du pâtre.

Lequel laissa donc son troupeau à la garde des ronces et s’en fut, gambillant tout faraud au travers d’une forêt. Ce chemin des sous-bois, qui lui offrait toute la panoplie de ses débatteurs usuels, le conduisit par maints détours jusqu’à une clairière baignée de lumière. Le lieu était superbe, bercé de tranquillité et gardé par un sphinx.
Le pâtre, qui avait de la culture, vit là enfin une opportunité de se distinguer. Il s’approcha et questionna le sphinx, qui pourtant ne lui demandait rien :
« Quelles sera votre énigme ? Quel prix demandez-vous pour mon passage céans ? »

Ainsi brutalement relevé de sa sieste, le sphinx faillit choir du haut de sa colonne. Il ouvrit un œil enchâssé pour découvrir le jeunot qu’il trouva bien propret. C’était un sphinx sans réputation à tenir ni éloges à quêter : il referma les yeux.
« Passe ton chemin, dit-il au pâtre, et va courir le monde avant de revenir, bien chenu, me conter tes voyages.
— Ah mais non, ça ne vaut pas, lui répondit le pâtre. Il me faut une énigme, il me faut une victoire. Je ne peux me lancer ainsi dans la vie sans bagage.
— De bagage tu sembles déjà lesté, et de raison plus qu’il n’en faut pour exténuer toute une odyssée. Va, ne m’importune plus avant d’avoir trouvé, au fil de tes pas, une façon d’être toi sans contrarier quiconque tu croiseras. Va, le chemin t’est ouvert, il est long tu verras, n’en reviens qu’après en avoir contemplé le bout, et longuement. Va, c’est par-là ! »

Le pâtre trépigna, frappa du pied le bas de la colonne, harangua les bestioles qui s’assemblaient autour de la clairière. « Une question, que l’on me donne ! Une question, que je raisonne ! Une question, que je vous étonne ! Une question, ou je vous étronne ! »
En désespoir de cause, le sphinx se leva, arqua voluptueusement son dos comme un félin s’étire, salua d’un sourcil connivent quelques animaux ses amis dont il reconnaissait les museaux pointant hors des fourrés, bailla et prit enfin la parole. Sa question semblait ne receler aucun piège, la voici :
« Faut-il avoir raison, ou avoir vécu ? »
Le pâtre s’empara incontinent du problème, négligeant l’offre du sphinx pour un délai de réflexion. Son esprit tournait vite et fit rapidement le tour des solutions.

Avoir vécu ? Il était encore jeune et ne pouvait comprendre le tout de ce que cela signifiait. En revanche, il avait assez de raison pour savoir qu’une vérité d’aujourd’hui le sera encore demain, quoiqu’il ait bien pu vivre. Avoir raison est question de bon sens, et il en possédait plus que quiconque. Avoir vécu n’est qu’une question de temps, chacun en dispose à son gré et lui pas plus qu’un autre. Dans la raison était sa différence, le vécu viendrait bien à son heure le rattacher au troupeau de ses pairs. Et puis : fallait-il vivre, pour voir tout ce que sa raison lui montrait beau devenir terne et faux au fil des années ? Fallait-il vivre pour que vitesse, gloire et grandeur s’amenuisent d’eux-mêmes et finissent à petit pas prudents ? Fallait-il vivre enfin pour que ce qui lui était aujourd’hui méprisable devienne peu à peu respectable par compassion mimétique ? Non, bien sûr. La raison même tranchait là où un esprit faible aurait vu un dilemme. Il lui fallait toujours…
« Avoir raison ! » répondit-il sans crainte.

Et bien lui en prit, car rien ne sert de craindre quand la sentence tombe.
Le sphinx sortit sa lame et lui trancha la tête d’un geste précis qui l’envoya rouler seule à l’ombre des arbres. Le pâtre était en effet le premier en ces lieux à se tromper de réponse.

Derrière la fenêtre ouverte

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 11 juillet, 2008
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Encore une vieillerie dépoussiérée à la demande générale (Ha, Ha !). Et toujours en réponse à un jeu d’écriture. Cette fois-ci, essai de dialogue à deux voix et une pensée. Contraintes : moins de 3300 caractères, et dernière phrase imposée… que je vous laisse découvrir.

Derrière la fenêtre ouverte

« Papa ! Y a Gramy qui a encore laissé la fenêtre ouverte ! »
Ce n’est pas grave. Et puis j’en ai besoin.
« C’est pas grave. Et puis elle en a besoin, tu sais ? »
Voilà. Merci mon fils. Il est bien, mon fils, il m’aime lui… Il faudrait quand même que j’arrive à me souvenir…
« Ouais, mais ça m’a tout mouillé mes devoirs de vacances avec cette pluie. Je te préviens, je les refais pas ! »
Pourquoi ce besoin d’air qui me prend ? Je ne peux pas résister, il faut que j’ouvre. En hiver, ça ne gêne personne. Il ne reste que moi ici.
« Ne cherche pas d’excuses. En plus tu n’avais quasi rien fait. »
Mais en été, Simon vient. J’aime bien quand il est là. Il devrait être plus ferme avec Estelle. J’ai l’impression de me sentir coincée. C’est ça, je me sens coincée, et il faut absolument que je respire. Alors j’ouvre.
« C’est ça, c’est toujours de ma faute. Marre de ces vacances ! Marre de cette pluie ! »
Ah, la pluie… Un été triste pour les enfants. J’avais l’impression d’avoir soif. Oui, je voulais respirer et boire. Et une odeur détestable… Fichue mémoire. Ouvrir la fenêtre.
« Oh, ça va, hein ? On ira au cinéma au lieu de la plage, c’est tout. Dès que tu auras fait tes devoirs de vacances ! »
Et voilà, elle pleure. Ou elle fait semblant pour éviter les devoirs. Tiens, ça me revient : mon père pleurait aussi. Je voulais ouvrir une fenêtre, et mon père pleurait. Et je me sens écrasée contre des planches de bois dures et râpeuses.
« Toute façon, je peux jamais faire ce que je veux ! »
Il faudrait encore que tu saches ce que tu veux, ma petite. Perdre son temps, c’est bien un truc d’aujourd’hui. Le temps long. Oui, je trouvais le temps long. Mais où était-ce ? Et cette fenêtre. Pourquoi n’y avait-il pas de fenêtre ?
« C’est ça, tu ne sais même pas ce que tu veux, à part râler. Alors bosse ! Tu en profiteras aussi pour ranger un peu ce souk que tu nous mets dans le salon. »
Allez, mon fils, ce n’est pas si grave. Un peu de désordre contre le plaisir de te voir. Et c’est toujours mieux rangé que dans ma mémoire. J’entends des gémissements, et un long rythme qui ne s’arrête jamais. Ah si, il stoppe dans une grande secousse. Remplacé par des cris et des chiens. Pourquoi des chiens ?
« C’est pas vrai ! On est pas dans une maison de vacances, ici, c’est un camp de concentration ! »

Il a bien fait de la gifler. Il y a des mots qu’on n’emploie pas chez moi. Tiens, ça me revient, maintenant. Tous serrés dans ce wagon, et les chiens qui aboient dehors. Besoin de sortir, l’odeur de pisse, les fesses des adultes à hauteur de mon nez, mon père qui pleure. Mais la peur, qui nous attend dehors. Ouvrir une fenêtre…
« Excuse-moi Estelle. Je n’ai pas pu me retenir. Mais tu l’as bien cherché : tout ce cake à cause des petites manies de Gramy. »
Oui, ça revient… Je ne sais pas s’il faut vraiment que je me souvienne de tout, en fait.
« En été, tu comprends, elle ouvre sa fenêtre. Elle a le droit, non ? »

Magie sans aile

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 20 juin, 2008

Toujours dans la catégorie fond de tiroir, un petit texte écrit pour le jeu d’écriture du forum “A vos plumes“. Il fallait touiller en moins de 3500 caractères une histoire de Noël sans utiliser aucun des mots consacrés (Noël, sapin, cheminée…). Alors voilà…

Magie sans aile

Il y a de la neige. C’est vrai que c’est la saison, mais franchement, ça tombe bien.
Surtout que cette fois-ci, on fait les choses en grand. Pas seulement l’arbre, les boules, les guirlandes et les santons. On va tout lui faire croire, pour de vrai ! Avant, il était trop petit pour être vraiment sensible à l’histoire.

Ce soir, avant d’aller se coucher, il a longtemps regardé le poêle. Dubitatif. Du haut de ses trois ans, il se rend bien compte que ça ne passera pas. C’est normal, je lui explique que c’est magique. Vous auriez vu la lumière dans ses yeux ! La magie, ça marche à tous les coups.
Alors il a délicatement posé le verre de lait et les biscuits à côté de ses chaussures. Je lui ai rappelé qu’il fallait aussi des carottes : les rennes mangent des carottes pour tenir le coup tout le long du voyage. Il a couru dans le frigo et pris quinze carottes. On va nourrir tout le troupeau !

Maintenant il dort, et je suis sûr qu’il rêve.
Pour nous, c’est l’heure de la magie.

Valérie grignote consciencieusement une carotte qu’elle laissera devant le poêle : les autres, celles que les rennes auront mangées en entier, vont retourner au frigo. À cette heure-ci, je suis plutôt verre de lait et biscuit. Je fais donc ma part du travail sans rechigner.
Mais surtout, l’idée qui va vraiment faire la magie, c’est les traces du traîneau dans la neige du jardin.

J’ai mis longtemps à imaginer le truc, mais je crois que ça va marcher.
Valérie m’aide à fixer les vieilles échasses de quand j’étais gamin. J’ai l’air ridicule comme ça, rehaussé de trente centimètres à peine, avec les tiges qui m’arrivent à mi-cuisse. Mais la magie le vaut bien. Je suis allé jusqu’à entailler les plots de caoutchouc. Pas vraiment une forme de sabot de renne, mais ce qui y ressemble le plus. En tout cas, c’est l’idée que je m’en fais.

Je sors, avec deux manches à balai. Valérie me regarde en rigolant par la fenêtre du séjour.
Il fait clair, avec une bonne lune qui se reflète sur tout ce blanc. Cela m’évitera au moins de me prendre une branche par surprise ou de m’étaler dans le bassin des poissons rouges.
Il faut réussir du premier coup. Pas question de repasser : il n’y a qu’un traîneau. J’évalue la trajectoire la plus probable de son atterrissage, et puis j’y vais : un double tracé avec les manches tenus bien parallèles, de plus en plus enfoncés, puis tout droit vers la maison, avant un virage dérapé devant la gouttière. Après, avec mes bottes passées au bout des manches à balai, j’applique sans bouger trois empreintes de pas, comme s’il avait quitté son véhicule pour monter sur le toit, oui, oui, par la gouttière.

Je rentre, ma lourde tâche accomplie. J’ai droit à un vrai bisou de Valérie. Ouais, je suis son héros, et notre fils aura sa magie. C’est ça le truc : ne pas lui mentir, mais tout faire comme si c’était vrai. Nous pouvons aller nous coucher.

Le lendemain matin, il nous appelle en criant. C’est chouette quand ça marche, et on dirait que ça a marché !
Nous descendons, mal réveillés. Lui, il trépigne devant la fenêtre, nous montre les traces dans la neige.

— Maman ! Papa ! Regardez, les cloches sont passées ! Et elles sont venues à vélo !

Oedipus Next

Publié dans Textes par Don Lorenjy sur le 6 juin, 2008
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Comme je ne sais plus trop ce que j’écris en ce moment, voici un petit retour en arrière.

Il y a dix ans, presque jour pour jour, Télérama lançait son site Internet avec un concours de nouvelles inspirées de photos d’Henri Cartier-Bresson. La première photo mise en ligne était celle-ci (je ne sais pas si j’ai le droit de la mettre sur le blog, donc ce lien vous y conduit tout droit). Sur le coup, ça m’avait bien tenté et c’est le premier texte que je me souviens avoir pondu.

Voici ce que j’avais écrit.

Oedipus Next

Il entre dans ma chambre. Sans prévenir, comme toujours. C’est mon père. Il jette la photo sur mon lit, entre mes jambes. Son geste du menton veut dire « Tu sais où j’ai trouvé ça ? », mais il n’a pas besoin de le dire. Il n’y a que lui et moi, ici. Si ce n’est pas lui qui a scotché la photo derrière la chasse d’eau, c’est moi. Et alors ? C’est en tout cas ce que mon geste à moi veut dire. On est comme dans ces discussions de marchands de tapis. Le premier qui dit un prix a perdu.
Le premier qui sort un mot est foutu.
L’autre l’attend au tournant, prêt à s’engouffrer dans la brèche.
Il a encore un geste, comme pour dire : « Tu peux m’expliquer ? » Et à la façon qu’il a de l’envoyer, on sent qu’il n’y a jamais eu beaucoup de mots entre nous. Il a le geste sûr, bien entraîné.
Mais c’est un geste de trop et il l’a compris en même temps que moi. Maintenant, c’est lui qui doit parler.
― Qu’est-ce qui t’a pris ?
C’est simple, mon gars, j’ai du poil qui pousse aux pattes, mes premières difficultés à monter au contre-ut et l’oiseau d’entrecuisse qui veut sortir du nid.
Alors quand je trouve une photo avec une minette sans tête, mais qui n’a rien d’autre à cacher, je me la garde au chaud. Les filles de mon âge n’ont rien à montrer. Moi, je n’ai rien à leur dire. Et l’été va être long.
Et puis les femmes, ici, il n’y en a pas.
La tienne s’est barrée avant que je sorte de mes couches. Ta mère, on ne la voit plus depuis qu’on s’est enterrés dans ce trou. Mais quand tu lui en parles au téléphone, j’entends bien que ma mère à moi et toutes les autres sont « rien que des salopes ».
Il faut bien que je me fasse mon idée. Et ce n’est pas à toi que je vais demander. Celle-là, celle de la photo, elle en vaut bien une autre. Je la regarde et j’imagine, le soir, tout seul dans les toilettes, à l’heure où tu es censé pondre la littérature qui nous fait vivre. Tu parles d’un père ! Sûr, tu m’apprends la vie. Mais pour ça, il faut que je lise tes bouquins. Ou que je pique tes photos. Au dos de celle-ci, il y a la liste et les cotes des planches qu’il t’a fallu pour construire la bibliothèque. C’est là que je l’ai trouvée, planquée. Tu vois que tu as toi aussi quelque chose à cacher. Dès que j’ai vu, je l’ai emportée, trophée.
Depuis, je laisse aller les yeux. Je soupèse les seins et je m’y noie. Pour moi, c’est le seul regard que la femme aura jamais.
Je me force à décrypter entre les jambes. Au début, je n’osais pas. Je m’y suis mis doucement. J’ai fait le tri dans les reflets de l’eau. J’ai précisé ma pensée. Pour moi, c’est le seul sourire que la femme aura jamais.
Je construis le berceau d’arbres hors cadre qui laisse briller la lumière. Je sens les cailloux rouler sous son pied gauche, et sous son pied droit, le rond du genou qui demeure même quand la jambe est tendue.
Je hais le gros orteil qui apparaît en bas à droite. Et je hais le mec qui est au-dessus. Parce qu’il n’a pas à être là, même pour prendre la photo. Parce que la femme est à moi, c’est la seule, comptez pas sur moi pour la partager.
Et pendant que je m’y perds, tout tendu, je guette au-dessus de moi, le pas dans l’escalier qui voudrait dire danger. Je me recroqueville autour de la photo, pour qu’on ne nous voie pas. J’apprends le plaisir défendu, si bon de la peur d’être pris.
Et tu voudrais que je t’explique tout ça ?
Mais tu sais bien qu’entre nous les mots sont dangereux.
Pourtant, je veux savoir.
― Qui c’est ?
Et pour une fois, c’est le deuxième qui parle qui perd.
Il me regarde de haut. J’aurais voulu qu’il ait une moue de dédain en disant ça. Et pas ce début de sourire comme s’il savait que je suis déjà assez grand pour avoir mal un peu. Il jette :
― C’est ta mère.
Il s’en va sans fermer, et j’aurais mieux fait de me taire.
Un jour il va crever.

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