Tamtam de la Flamme
Difficile de se concentrer sur la littérature, non ? Ecrire de jolies histoires, jouer à “t’as vu mon beau style”, signer des bouquins… Ce n’est pas la flamme olympique qu’un rambo chinois en survêt bleu et lunettes noires a pris des mains d’un athlète et pour l’éteindre sans explication, c’est la mienne.
Plus la flamme, cramé, vidé. Marre du tamtam !
Parce que les forces de l’ordre françaises ont bousculé, matraqué, trainé par terre des gens qui voulaient manifester avec un drapeau de la paix.
Parce que des manifestants ont eu la bêtise de se tromper de cible en sifflant les athlètes et la flamme, tombant dans le piège provocateur qui décrédibilise toute position pourtant sensée.
Parce que l’empire du milieu a beau jeu de nous faire la leçon après ce fiasco qui ne souffre aucune comparaison avec la dignité de la marche pour Ingrid Bétancourt.
Parce que les ricaneurs (non Richard, pas toi) qui gloussent à juste titre contre les nouveaux vertueux anti-olympiques vont bientôt avoir raison : à quoi sert d’exiger la perfection autour des JO quand on fait toutes ses courses en Chine depuis des années sans rien dire ?
Parce que les belles idées qui auraient peu faire avancer le respect des droits de l’homme (vous avez vu comme ça devient un gros mot ?) vont être jetées avec l’eau de ce bain polémique.
Parce que tout mode d’action individuel ou collectif en faveur du Tibet va être maintenant entaché des conneries et violences échangées de part et d’autre de cette fichue flamme.
Parce qu’on n’a plus une chance de toucher les décideurs de tous poils là où ça les fait réfléchir : au portefeuille.
Ah si tiens, on peut encore ! Je persiste : ces JO, je n’en verrai pas une image. Je suivrai les résultats des sportifs, mais je ne verrai pas un sponsor, pas un logo de chaîné télé, pas un drapeau (ni chinois, ni autre, avec ou sans menottes). Et je continue d’envoyer mes mails de refus à tous ceux qui croient me faire plaisir en “m’amenant chez moi la fête des jeux”. En ce qui me concerne, leur pognon est perdu (pas pour tout le monde, hein ?).
Allez, pour finir, une petite citation de Jiang Yu, la porte-parole de la diplomatie chinoise:
“Nous espérons que les personnalités du monde politique peuvent appréhender ce sujet en dirigeants politiques et seront capables de gérer les relations Chine-USA en pensant à la stratégie à long terme.”
Manier la promesse et la menace… tout un art.
Y en a marre. Je vais me remettre à écrire, des trucs qui font rêver un peu. Mais pas tout de suite.
Les yeux fermés sur France Inter
Entendu ce matin sur France Inter, une question d’auditeur qui demandait à chacun de prendre ses responsabilités en boycottant les images des JO de Pékin.
Voilà. Même à la radio, on peut fermer les yeux pour ouvrir le Tibet. Bien sûr, la réponse de Stéphane Diagana a été un modèle de mesure : il s’agirait d’initiatives individuelles qui ne concernent que leurs auteurs et dont l’efficacité ne dépassera pas le cercle privé.
Bien. Stéphane a raison. Quand on court le 400 mètres avec autant de haies et aussi peu de secondes, on porte la flamme olympique avec une fierté qui n’a pas à se justifier. Et quand on porte la flamme, on ne dit pas n’importe quoi. Nous en revanche, nous n’allons pas nous priver.
Donc, voici du n’importe quoi :
“Il n’y a pas eu de répression au Tibet… Les Jeux Olympique seront un grand succès !” Son Excellence l’ambassadeur de Chine à Paris
“Ces jeux ne sont pas une fête mais une défaite pour l’olympisme. Aussi, je n’en regarderai pas les images.” Roger Bambuc
“Disons merde aux entreprises qui croient dorer leur image en l’associant à un drapeau rouge sang : elles finiront par rectifier leur mauvais calcul !” Don Lorenjy
J’ai une grande confiance dans le capitalisme pour savoir faire et refaire ses comptes. Il n’est ici question que d’argent. Plus nous serons nombreux à déclarer aux entreprises qu’elles balancent leur argent par les fenêtres cathodiques, plus les conditions en Chine auront de chances d’évoluer.
Ah oui, aussi : la Chine est la plus grande dictature capitaliste. Les dirigeants chinois ont eux aussi une calculette dans la tête.
Fermer les yeux pour ouvrir le Tibet
Bon… une fois n’est pas costume, je vais entêter ma casquette de militant.
Voici une petite phrase que je me suis pondu au débotté avec la colère, en lisant le courrier des lecteurs de Télérama ce matin. (Patrick, de Bévézé, nous disait que “… audace pour audace, je propose modestement qu’à son niveau chaque téléspectateur qui veut signifier sa colère s’engage à refuser de regarder une seule minute de programme télé consacré aux JO.“)
Donc, je m’engage, et en ces termes :
“Par la présente, j’indique à toute entreprise, toute marque, toute enseigne, toute association ou tout État qui apporterait son soutien financier, logistique ou politique aux Jeux Olympiques 2008, qu’en solidarité avec le Tibet libre je ne regarderai, n’écouterai ou ne lirai aucun compte rendu ou reportage sur ces Jeux Olympiques dans aucun média que ce soit, et donc que son investissement sera de l’argent perdu en ce qui me concerne.”
Voilà. Si vous voyez quelque chose à ajouter ou retrancher, signalez-le moi. Je modifierai. Ensuite, il n’y a plus qu’à copier et envoyer à tous les sponsors, toutes les chaînes, tout le monde, quoi. On commence ?
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Racontons-nous des histoires !
Il y a, quelque part, je ne sais où mais à cet instant précis, quelqu’un qui souffre dans sa chair des coups (ou électricité, water boarding, injection, arrachages, introductions diverses, rayez les mentions utiles) d’un autre être humain son semblable. A chaque seconde, et en disposant d’assez d’oreille interne, vous pouvez entendre ses hurlements désespérés. Si vous arrivez à vivre normalement en gardant cette idée et ces cris présents à l’esprit, vous êtes plus fort que moi. Alors il faut oublier, et se rouler dans l’odorant champ fleuri de notre bonheur sans fin. Mais oubli n’est pas absence. Croyez-moi : une fois installée en vous la souffrance de l’autre ne s’oublie jamais complètement. On la masque, on l’écarte, mais elle reste tapie dans son irréductible carré de conscience. Par bêtise ou par gourmandise morbide, on peut venir lever le voile et contempler l’horreur. Mais il se lève aussi tout seul, souvent aux heures creuses de l’avant sommeil, quand il ne reste plus rien du déguisement quotidien de petits soucis, petits projets, petites envies… Là, l’horreur de la douleur de l’un voulue par l’autre frappe et ne lâche plus. Que faire ?
C’est à ce passage précis que l’honnêteté commande à l’auteur d’avouer mon incompétence crasse en matière de philosophie. Oui, amis du beau verbe et du gai calembour, cette introduction poisseuse ne visait qu’à poser le problème. Pour sa solution, demandez à Freud ou à tout autre qui n’est jamais là quand… Mais je persiste : je n’y connais rien et aucune vérité ne sortira de ces lignes, même si je leur collais les électrodes. Alors pourquoi ?
Parce que je me demande ce qui fait le succès d’œuvres (soyons larges : films, livres, BD, spectacles, sentez-vous tous invités dans ce billet) décrivant par le menu des sévices dont nous n’imaginerions même pas vouloir être le témoin, ne serait-ce qu’indirect – et je ne parle pas de les subir. Quelle jouissance y a-t-il à effleurer ainsi l’horreur pure ou cradingue, sans même être sûr que le méchant va payer à la fin (dirty end) ? N’importe quel psychologue de comptoir va me tousser des mots techniques avec ses 5 potes (pauvres catarrheux, ils s’y mettent à six) qui expliquent tout. Yeeeees ! On sait : on en a besoin pour supporter ce pour quoi on ne peut rien (je résume). Mais n’aurait-on pas plutôt besoin que tout cela cesse ? Plutôt que de trouver des moyens détournés pour supporter, je veux dire…
Alors changeons d’angle : pourquoi un auteur qui sait dans quelle encre tremper sa plume et dans quel dico pêcher ses mots – un bon technicien, quoi – se sent-il d’aligner des pages de meurtres sanglants, d’arnaques tordues, de guerres vicieuses et de viols itou ? À part le fait que ça se vende, au moment de l’écrire ça doit être dur pour le gars, non ? En plus, demeure toujours en lui (l’auteur) cette idée affreuse que ce meurtre, cette torture, cette ignominie fondatrice de son roman (de son scénar, de sa BD… voire de son musée, oui, rappelez-vous, le musée des tortures, aux Halles, à Paris, avec même l’odeur de la chair brûlée), ont peut-être déjà été décrites ailleurs. Aaargh ! doit-il se dire, le soir après le soufflé de chandelle, non seulement c’est moche ce que j’écris, mais en plus c’est du déjà lu… Alors pourquoi, hein ? Pourquoi n’invente-t-il pas de belles histoires d’amour, qui même si elle sont déjà lues feront au moins rêver de bisous là et de frissons ici, plutôt que de charcutage d’orteils à la lampe à souder.
Je ne sais pas, je vous l’ai dit au début. D’autant que moi-même, aussi fier sois-je de mon roman sans haine ni violence, je me surprends parfois à écrire des horreurs. Ça me prend comme ça, sans colère particulière. Un vrai défouloir (de tout ce que je voudrais faire dans la vraie vie ? Mickey m’en préserve !) sans frein ni retenue – ce qui redonde et superféte un max. J’ai ainsi martelé le visage d’une femme à coup de fer à repasser, flingué un pauvre italo-américain au lendemain des obsèques de sa mère, réduit toute une armée de fantasy en chair à pâté, et même achevé l’humanité dans un massacre dégoulinant de religiosité… et je n’en suis pas plus fier. Suis-je méchant ?
Je suis sûr que Stephen King ne ferait pas de mal à une mouche, que Jonathan Littel est particulièrement bienveillant, qu’aucune des 1275 âmes de Jim Thompson n’est noire, et ainsi de suite. Pourtant, devenir auteur semble devoir commencer par une bonne descente à la cave, avec une pioche pour creuser un peu plus profond dans le sombre.
Mais je me demande encore : quelle genre de vie on s’invente, à se raconter de telles histoires ?
Combien sommes-nous ?
Personne n’est sûr du dernier décompte, et puis ça augmente tout le temps. Il paraît que de toute façon il sera possible de nourrir jusqu’à douze milliards de nos semblables. Vu qu’il est déjà impossible – là, quelqu’un va m’expliquer que si, bien sûr c’est possible, mais que c’est l’homme qui n’arrive pas à s’organiser pour… alors je répondrai que si l’homme n’y arrive pas, je ne vois pas qui va s’en charger pour nous – déjà impossible donc, de faire manger à leur faim une bonne partie de nos contemporains, on comprendra ma dubitativité©.
En fait, je me posais la question du nombre dans un cadre plus restreint. Combien sommes-nous à partager un peu le même air, la même Terre, et surtout les mêmes idées au sujet de cet air et de cette Terre à partager (ou des idées proches, faut pas charrier) ? Boarf… un certain nombre. En fait, s’agit-il vraiment de quantité, ou devrais-je plutôt aborder le sujet sous l’angle de la qualité ?
Oui, ami lecteur, tu fais preuve d’une certaine qualité en n’inondant pas ce blog de commentaires aussi inconvenants que déplacés, à l’instar de certains qui sévissaient chez Irène alors qu’ils auraient bien assez de monde à qui pourrir la vie dans leur propre foyer – ah, ils n’ont pas de foyer, personne n’accepte de partager leur minable existence ? Alors disons botter le cul de leur chien ou gripper la roue de leur hamster, enfin passer leurs nerfs sur du local à leur mesure, quoi… Mais je m’égare. Vous n’êtes pas de ceux-ci, et je vous en remercie, ce qui vous la fait belle, mais quand même c’est sympa…
Bref, il n’aura échappé à personne qu’Aria des Brumes (tiens ? on parle d’un livre ? bizarre…) se contente d’être une aventure sans haine ni violence. Je me demandais alors combien donc de lecteurs une telle histoire peut bien intéresser, à notre époque de meurtres sordides Expertisés en praïme taïme. Attention, Capitaine, je ne demande pas les chiffres des ventes, c’est une question hypothétique, voire rhétorique (encore que je ne sois pas bien sûr de ce que rhétorique veut dire).
Combien sommes-nous à penser que la vie vaut d’être vécue sans forcément gâcher celle de son voisin ? Combien à dire que «toujours plus !» ne sonnera jamais aussi doux que «un peu mieux» ? Combien à croire que l’on peut toujours croire ce qu’on veut, mais que ça n’implique pas d’obliger les autres à croire ce qu’on croit (enfin, je crois…) ? Combien à lever le pied de temps en temps, pour se dire que untel qui, là tout de suite, commence à me trotter sévère sur le haricot, ne mérite pas forcément que je lui défonce la courge, même métaphoriquement ? Combien à foncer vers la mort sans s’imaginer que le chemin sera plus long ou plus large si l’on raccourcit ou étroitise celui des autres ? Bref, combien à respecter suffisamment ce qui nous est donné pour respecter aussi ce qui est donné aux autres (lesquels autres nous sont donnés aussi : essayez donc de vivre sans eux, vous verrez). Combien, hein ? Eh bien si on me demandais à moi, je répondrais «pas beaucoup, et encore, pas tout le temps.» Ce qui fait finalement assez peu et explique pas mal de choses, vu le soupier dans lequel on est tous, à des titres divers, mais collectivement je vous garantie que ça pue.
Pour revenir à des considérations plus littéraires, ce questionnement assez oiseux et pas nouveau pour deux cents est le thème du livre que j’écris en ce moment. Comme pour Aria, le fond est contenu dans la première phrase du chapitre 1. Je vous rappelle celle d’Aria : «La réalité est ambiguë.» Incontestable, non ? Si ! Ensuite, j’ai mis quelques trois cents pages à le démontrer. L’énoncé du livre en cours sera du même tonneau : «Personne n’est seul.» Vous noterez la similitude de construction (parataxe de rigueur, comme dirait Marco). Pas la peine d’en faire plus dès l’exposition, c’est le développement qui compte. Personne n’est seul…
(les trois petits points, c’est juste pour dire que je n’ai pas encore fini ma démonstration, mais j’en suis au chapitre 13, ça avance, merci)
Autant j’avais dédié Aria à mon épouse (la « pionnière des Brumes », c’est elle), autant je crois que le dédicataire du suivant (oui, nom de code « le suivant » : vous ne croyez quand même pas que je vais vous lâcher le titre dès maintenant) sera mon père. Qui a tout réussi dans sa vie, même son suicide, sans jamais me laisser vraiment seul. Ça sonnera comme « À mon père, et à sa dernière victoire ! »
Papa, au bout du compte, est-ce qu’on est seul, ou finit-on enfin par se rejoindre ?
Voilà. J’ai fait exprès de ne pas prévenir au début que ce billet ne serait pas drôle et qu’en plus il dégoulinerait d’une philosophie de bistrot propre à faire fuir les plus indulgents d’entre vous. Vous êtes au bout de vos peines. Combien êtes-vous ?