Comme ça s'écrit…


Venez pas me gratter sous le genre !

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 11 janvier, 2008
Tags: , , , , , ,

Il faudra vous y faire, à partir de dorénaguère je m’en vais vous coller la couverture dans chaque billet. À vous d’aller en librairie pour voir ce qui se cache derrière, et toc ! (au moins, on ne me reprochera pas d’être biaiseux dans mes incitations à l’achat ; le second degré et moi ça fait un drôle d’angle).

Et si on parlait d’autre chose qu’Aria des Brumes. Allez, topons-là !

Attention, scoop, accrochez-vous à vos œillères : non content d’être un écriveur qui écrit, il m’arrive aussi de lire. Ouais. Des vrais livres, hein ? avec pas d’image et autant de pages que dans le Bottin (un petit Bottin, disons celui de la Creuse). Et même parfois des livres de grande littérature, pas des trucs imaginaires à faire rêver les moins de douze ans. Pourquoi vous raconter ça ? Que vous vous en doutiez ou vous en foutiez, mon statut de lecteur n’a rien d’émoustibloguant. Et pourtant…

Par exemple, le dernier Bottin que je viens de me taper et que je m’apprête à vous commenter vient fort à propos en illustration d’une idée qui m’est chère : les genres, je m’en fous ! Mais d’autres ne s’en foutent pas, les coquins, qui n’osent nous vendre de la SF pur sucre et nous la maquille en Aspartam littéraire (je sais, je suis le king du procès d’intention, et ce n’est pas fini).

Donc, « Chronique des Jours à venir », de Ronald Wright, chez Actes Sud. Je l’ai lu, et j’ai à moitié bien fait.
D’accord, ce n’est pas d’aujourd’hui, ni même d’hier, puisque la traduction d’Actes Sud date de l’an dernier et la sortie originale au Canada de 1997. D’accord. Mais j’ai envie de parler de ce livre dans un contexte où les littératures dites « blanches » me paraissent de plus en plus chiantes (je généralise, bien sûr, j’ai le droit je suis chez moi) et les littératures « de genre » de plus en plus oubliées ou dénigrées (pareil, c’est trop général).

Alors, sur les Chroniques…
Donc voilà un gars qui se réclame d’HG Wells et de l’appellation originale de ce type de « romans scientifiques » (scientific romance, nom du genre à la fin du XIXème siècle et titre du bouquin en VO) pour nous servir de la SF sous couvert de littérature.
Et il fait bien, parce que de la SF, il y en a dans son (gros) bouquin, mais hélas de la littérature aussi, beaucoup. Tactiquement, c’est imparable, vous verrez pourquoi.

Le pitch : à l’aube de l’an 2000, un type croise un canular concernant la machine à remonter le temps de Wells, puis la machine elle-même, s’en sert pour aller voir cinq cents ans dans le futur, lequel futur n’est qu’une vaste jungle mangrove où serpente la Tamise sans le moindre petit d’homme dedans. Pourquoi ? Comment ? C’est tout le sujet SF du book, et il tient sacrément la route.

La où le bât blesserait si je n’étais d’un naturel accommodant, c’est que cette histoire âpre et forte se noie dans des croisements sans fin avec les souvenirs amoureux et les questionnements sentimentaux du bonhomme, seul en scène pendant les 3/4 des pages. C’est érudit, bien écrit, bourré de références et de citations propres à faire classer le tout en « littérature », mais d’un chiant…
Voilà pourquoi je voulais en parler. Le gars Wright sait écrire, et très bien. Son personnage est archéologue, ce qui lui permet de nous exhumer les traces de notre futur de façon tout à fait convaincante. Mais je le soupçonne, pour éviter d’être classé en rayon SF et donc ne pas dépasser les 1500 ex vendus, d’avoir fait un deuxième bouquin « littéraire » entrelardé avec le premier, épuisant toutes les lourdeurs de la « non histoire » (on dirait du Angot). Si c’est fait exprès, c’est réussi !

Vous inciterai-je à le lire ? Oui, parce que toutes les histoires de fin du monde qui ont un peu de répondant valent leur pesant de bésicles. Mais alors, si les atermoiements du héros vous gonflent, sautez, sautez allègrement, l’intrigue n’y perd rien.

Pourquoi vous raconter ça ici ? Parce que, de nos jours, on ne peut plus écrire tranquillement de la SF sans être casé dans un reléguoire sans lumière d’où ne viennent nous dépoussiérer que quelques rares lecteurs de Bragelonne qui veulent se faire des émotions en sortant de la Fantasy balisée (je caricature, comme toujours).
Parce que les grands auteurs de littérature blanche qui se fourvoient (je carixagère, comme d’hab’) à écrire de la SF (« La Possibilité d’une île », « le complot contre l’Amérique », le tout récent « La route » de Cormac McCarthy) nous sont toujours vendus comme des romans « forts, visionnaires… » mais jamais comme ce qu’ils sont : de la bien grosse SF qui tache, souvent bien écrite et même parfois intéressante. Mais pas un mot, faut pas le dire, c’est dans le rayon coup de cœur. Comme si les lettres S et F devaient être bannies, non seulement du discours des éditeurs, mais aussi des médias qui continuent d’ignorer le genre même lorsqu’ils en ont un pavé sous les yeux (la preuve ? lisez l’article en lien sur le titre des Chroniques, plus haut : ils vont jusqu’à dire que « Ronald Wright embrasse de multiples genres » sans avoir les lucioles de préciser SF, ce qui me brises les miennes menu).
Mais surtout parce que, pour Aria, déjà que je vais me tirer les commentaires sur « les auteurs pour la jeunesse ne sont pas de vrais auteurs », je sens, je sais, que vont s’y ajouter les a priori sur « la SF c’est pas de la vraie littérature ». Alors Prout ! Aria des Brumes, c’est de la SF, mais désolé, j’ai essayé de l’écrire aussi bien que si cela n’en était pas. Et j’espère que les faiseurs d’opinion à qui je viens de le dédicacer par douzaines le liront ainsi, avant de le rentrer au chausse-pied dans une case sans pointure. Re-Prout !

Je ne vous demande pas ce que vous en pensez, je sais que vous allez me le dire.

Publicités

14 Réponses to 'Venez pas me gratter sous le genre !'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Venez pas me gratter sous le genre !'.

  1. Marco said,

    Eh! il est beau, le Don Lo qui s’énerve!
    Voilà qui est bien dit, sacrebleu!
    (juste un léger infime micro désaccord: « La Possibilité d’une île » de Houellebecq peut difficilement être rangé dans la catégorie SF déguisée en littérature généraliste _ la part SF est quand même archi limitée dans ce roman)
    En tout cas, ton envie d’en découdre avec les snobs bourrés de préjugés (c’est à dire beaucoup de gens, quand on y pense) fait plaisir à voir!

  2. Don Lorenjy said,

    Pareil pour « Le Complot » de Roth. Disons que le thème (clonage ou uchronie) est incontestablement SF.
    Sinon ouais, découdre, déboutonner, dézipper, décapsuler, débourrer (les snobs), décheniller… débloquer.

  3. Blandine said,

    C’est vrai, il y a pas mal de grands écrivains qui font, non pas de la SF, mais plutôt de l’anticipation – des oeuvres littéraires pourtant inclassables (moi non plus, je n’aime pas les étiquettes) : as-tu lu, par exemple, le dernier roman de Margaret Atwood, Le dernier homme (je déteste ce titre français – à l’origine, le roman s’intitule ORY AND CRAKE, ce qui suffisait bien). Bref, je le recommande vivement, tu devrais aimer. J’en dit quelques mots ici http://blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/14/margaret-atwood.html
    En grands ados, il y a aussi les romans de Scott Westerfeld – que je ne range pas dans la SF, plutôt dans l’anticipation, là encore.

    Quant à la littérature jeunesse, du moment que l’on passe les 12-13 ans, je suis persuadée que tout est lisible… ensuite, qu’il y ait des collections (ados, grands ados, « jeunes adultes »), je n’ai rien contre – cela permet de guider les lecteurs – mais c’est aux critiques littéraires et aux libraires de savoir s’extraire de ces catégorisations et de faire montre de curiosité… de dépasser les appellations (certains ont beaucoup de mal…) Car cela reste d’abord de la littérature (qu’elle soit de divertissement ou non !)
    J’ai lu un article qui m’a fait bondir (et qui ne plaira pas au Navire…)
    http://www.yozone.fr/spip.php?article4430
    L’auteur se base sur deux lectures pour se faire une idée générale de la littérature jeunesse, c’est grave.

  4. Don Lorenjy said,

    Bien d’accord avec toi sur l’article du sieur Bademoude : il n’a pas aimé le livre, c’est son droit, mais descendre tout un secteur pour si peu, bof…
    Quant à l’appellation SF ou anticipation, j’ai mis SF pour faire court (tout en faisant large, disons Bermuda années 80), et surtout pour ne pas ajouter des sous-catégories aux genres qui déjà me trissent l’échine. Mais tu as raison, et je vais me renseigner sur le M. Atwood.
    Et désolé pour ton com, je ne sais pas pourquoi WordPress l’a bloqué en modération.

  5. Citrouille said,

    Ah ben ça c’est sûr ! Ca va pas lui plaire au Navire !…

  6. Don Lorenjy said,

    Bah, je la connais, c’est une pacifique, jamais elle ne se met en colère 😉

  7. pibole said,

    Auteurs de SF, jeunesse, Polardeux… Bienvenue au club, nous nous trouvons dans le même clan méprisé de la « sous littérature ». Mais on s’en fout, hein? Nous on l’aime ce milieu où les gens aiment les bouquins, mitonner des mondes et des ambiances, rêver les yeux ouverts.

    Je me souviens d’un organisateur de fête du livres jeunesse qui nous avait fait tout un speech pour expliquer que nous autres auteurs jeunesse, nous pouvions être fiers car nous étions l’antichambre de la littérature.
    Authentique.
    Et Blandine a raison, le Margaret Atwood est une merveille.

    Et Bademoude est un cuistre!

  8. Don Lorenjy said,

    Le polar me paraît en partie sauvé : la presse dit maintenant que c’est de la littérature (depuis qu’elle y a vu un fond de lecture sociale ?). Mais les autres… oui, on fait antichambre. Que l’on catégorise les livres pour aider les lecteurs à choisir, d’accord, mais les classer pour les (dé)valoriser : non !
    Merci pour le terme cuistre (Ah, souvenir d’Achille Talon… la BD, encore un genre !)

  9. Khéops said,

    Très juste, Don Lo ! A noter que cette classification par genres, aussi cloisonnée, est une spécificité française. Les anglo-saxons sont plus ouverts à ce sujet !

  10. Don Lorenjy said,

    Voilà. Auteur français, c’est dur !

  11. pibole said,

    Don Lo! Ne JAMAIS téléphoner à un libraire pour lui demander de faire une signature!!! Tu es sûr de te faire pourrir.Ils vont te prendre pour un compte d’auteur!
    Y aller simplement et signaler: « Bon, il va y avoir du mouvement sur mon bouquin, parce que je vais avoir quelques articles sur la presse locale. Je fais quoi, je redirige les demandes sur vous? Oh ne me remerciez pas, ça ne me coûte rien, c’est normal de faire bosser les libraires. une signature? pourquoi pas… faudrait qu’on se décide assez vite… je vais être un peu surbooké, vous savez ce que c’est! »
    Et voilà le travail.

    Cela dit, je connais les Decitre d’Annecy,ce ne sont pas les plus percutants de la chaîne decitre.

  12. Don Lorenjy said,

    Merci pour le truc, Pibole. Je l’utilise dès que j’ai un peu de presse.

  13. pibole said,

    Eh petit scarabée, des libraires, il y en a de toutes sortes, et quand tu comprendras comment sont traités les vendeurs de ces grands noms de la librairie, tu te diras que c’est miracle qu’ils sachent même faire la différence entre les genres.

    (Mais si c’est de la libraire du secteur jeunesse dont tu parles, je la connais. Elle n’aime rien. J’étais allé la saluer lors d’une série d’ateliers d’écriture à Annecy. Elle n’a même pas fait semblant d’être intéressée. Alors que je ne venais que par courtoisie.

  14. pibole said,

    En revanche, envoie ton livre (ou fais le livrer par fret spécial du navire) à l’Arald.
    Ils ont un bulletin qui est très lu par les pros de la région Rhone-alpes.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :