Comme ça s'écrit…


Mais qu’est-ce donc qu’on écrit donc ?

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 2 juin, 2008

Qu’est-ce qu’on écrit, hein ? Ou plutôt, qu’est-ce qu’on s’autorise à écrire ?

J’ai lu ce matin le billet de Magda sur « ce-que-tu-lis », qui explique drolatiquement combien certaines lectures peuvent faire naître d’angoisses, rien qu’en se tapant les titres. D’accord, il s’agit là surtout de régimes amaigrissants et de dictature du mince, mais bon. Peut-on écrire ce qu’on veut pour faire vendre du papier sans se soucier de l’anxiété générée ?

On en avait parlé aussi à Epinal avec Elisabeth Vonarburg, Jacques Mondoloni et Bernard Werber… Est-ce qu’on peut écrire n’importe quoi, juste parce que ça marche ? Parce que l’histoire est bonne et que le lecteur en redemande ? Ou – alibi – parce qu’on tire les sonnettes d’alarme de nos futurs en dérive ? Oui, bien sûr, on peut ! On peut menacer l’humanité entière d’une mort atroce si ça fait un bon ressort dramatique. On peut balancer des meurtres, des catastrophes, des guerres, des tortures à la pelle, puisqu’on en tire un bon livre. On peut, mais est-ce qu’on doit ?

On a vraiment le droit de les tuer tous ? Et les faire souffrir, avant, on a le droit aussi ? J’ai lu quelque part des conseils d’écriture poussant l’auteur d’imaginaire à voir grand, sans hésiter. Avec une plume ou un clavier, cela ne coûte pas plus cher de décrire des actions grandioses, des conflits titanesques, des batailles de dimension galactique. Lorsque je lis cela, j’entends en moi « ouvrez les robinets, faites couler le sang à flots, vous pouvez, alors ne vous limitez pas ». « Longtemps j’ai pris ma plume pour une épée », et maintenant pour une tronçonneuse, pour un virus, pour un tremblement de terre, pour un hiver nucléaire… et je n’ai pas peur de reconnaître ma puissance ! Et puis, un meurtre de papier, ça n’a jamais tué personne. Un génocide non plus… Donc oui, on peut. Mais est-ce qu’on va vraiment s’en tirer comme ça ?

Il faut avoir entendu Elisabeth Vonarburg avouer qu’elle ne supporte plus de décimer des populations entières comme elle a pu le faire dans certains de ses livres. Il faut avoir vu Bernard Werber s’excuser d’avoir bousillé des milliers de fourmis, voire des millions, et quelques Thanatonautes. On dirait qu’il n’y a pas que moi que la question turluquiquine.

Et la réponse n’est pas posée. Parce que le monde est comme ça. Parce que l’homme est comme ça. Parce que les émois de Sissi Impératrice ne tiennent pas la distance face aux gourmandises d’Hannibal Lector. Parce que même Steven s’est retenu sur Rencontres du Troisième Type et ET, mais a fini par se défouler grave sur la Guerre des Mondes. Parce que, parce que, parce que… Voilà.

Il se trouve que j’entendais ce matin Alain Rémond expliquer à la radio qu’un livre bien lu peut avoir un impact profond sur le lecteur (Sacré Rémond, roi du scoop). Bon. Imaginons un instant l’impact de lectures répétés – et jouissives – dans lesquelles les méchants commencent par faire preuve de leur incommensurable et sanglante méchanceté, avant de se faire proprement écrabouiller par les gentils dans une scène d’une justice aussi re-sanglante que libératoire. Il peut s’agir aussi d’une scène de ménage dans un deux pièces, mais le principe est le même, sauf que c’est la vaisselle qui prend. Quelle vision du monde, des rapports humains, des solutions aux conflits, martèle-t-on ? Qu’est-ce qu’on a vraiment inventé de l’homme ?

Attendez, avant de me traiter de Bisounours.
Il ne s’agit pas là de trancher la question de l’origine de la violence et de la responsabilité des auteurs. Mais plutôt de la position personnelle de chaque auteur. Se sent-il impliqué dans ce qu’il écrit au point de ne plus pouvoir tuer ou faire souffrir par livre interposé ? C’est possible. Ça s’est vu.

Mais alors, quel genre d’histoire va-t-il raconter, l’auteur écœuré ? Bibliothèque Rose et Collection Arlequin ? À mon humble avis, il y a de la marge. Peut-être en proposant d’autres façons de nous organiser entre nous. De nous percevoir. De nous imbriquer. De nous supporter. De continuer un peu ensemble. C’est de l’imaginaire, on peut toujours rêver…

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9 Réponses to 'Mais qu’est-ce donc qu’on écrit donc ?'

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  1. Magda said,

    Tout à l’heure, je passais devant une affiche géante pour le dernier torchon de Guillaume Musso sorti chez Pocket, et la laideur de l’objet était d’une violence inouïe. A tel point que je vais aller la photographier pour vous la montrer.
    Oui : le sanglant fait recette. Hélas. Mais bon. Pas que. Heureusement. Je viens de lire cette phrase de Wenders : « S’il n’y a ni violence ni sexe dans mes films, c’est parce que je trouve que ce sont deux choses avec lesquelles on violente trop les gens, avec lesquelles on peut causer trop de dommages ». Venant de lui, ça calme. On se dit qu’après tout, le talent c’est de (très très) bien écrire ce qu’on veut. Wenders, quand même… 😉


  2. @ Magda : merci pour cette citation de Wenders, je ne la connaissais pas.
    @ Donne l’eau : je ne te traiterais jamais de Bisounours, c’est une insulte grave !

  3. Don Lorenjy said,

    Magda, je dois admettre que Guillaume Musso (affiche comprise) représente un trou béant dans ma culture. Fait-il dans le sanglant ?
    Quant à Wenders, il exprime parfois une violence de sentiments intériorisés qui vaut bien certaines scènes de Hanneke. Mais justement, il laisse toujours une ouverture, une possibilité de faire autrement et de croire à la vie comme à l’homme qui la vit (mes scènes fétiches : l’ex-ange joué par Peter Falk dans les Ailes du Désir, expliquant à l’ange Bruno Ganz pourquoi c’est bon de se sentir vivant, et le vieil aborigène de Jusqu’au bout du Monde montrant à Max Von Sydow comment pleurer sa femme).
    Merci Loïs : bisou quand même !

  4. Marco said,

    mmmm, grande grande question. En réalité, je crois que ça dépend quand même un peu du tempérament mais aussi et surtout des prédispositions de chacun. Il y a des ténébreux qui n’excellent que dans les ténèbres, et leurs oeuvres ne sont pas des impasses pour autant (mais d’accord avec ton critère de l' »ouverture » possible dans l’oeuvre). En revanche, faire cruel juste pour faire sérieux, crédible, adulte etc. c’est un peu minable et puéril, on est bien d’accord.
    Moi qui ai des penchants de total killer, je progresse lentement; tiens, en ce moment, je me fixe 55% de survivants à la fin de l’histoire (nan! j’déconne, je monte facilement à 65%).

  5. Don Lorenjy said,

    « Faire adulte »… c’est là-dessus qu’il faut que je bosse. J’ai beau faire, ça ne vient pas, toujours bloqué à 17 ans et demi.

  6. Posuto said,

    Hello Don, il faut absolument que tu lises le dernier Nancy Huston « l’espèce fabulatrice » (actes sud) un essai sur l’Homme et la littérature et tout ça. Sur l’importance du roman. Je fais une critique de ce livre sur Culturofil, elle doit paraître samedi-ci et c’est exactement le sujet de ton billet, la civilisation tout ça.
    Kiki 🙂

  7. Don Lorenjy said,

    Merci, je le note (et je note Culturofil aussi 😉 )

  8. camille said,

    heu………..la bibliothèque rose et collec arlequin nuisent gravement à la santé mentale des populations car ça entretient des *idées* qui vont faire se pâmer bcp de monde devant les feux de l’amour plutôt que de faire naître une nouvelle vie à *vivre*………ah, l’imaginaire……..*ds tous les sens*!

    enfin ce que j’en dis, hein…….bisous, don lo
    camille qui a pris des notes à la fameuse conférence ci-dessus citée 😉

  9. Don Lorenjy said,

    Tu as raison de le dire, Camille : une certaine littérature « du coeur » n’est que la transposition soft des champs de bataille ou des apocalypses décrits par la SF ou la fantasy. L’autre n’y est toujours qu’une proie ou une menace que l’on traite avec des armes adaptées (billet doux, dîner aux chandelles ou silicone).


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