Comme ça s'écrit…


Oedipus Next

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 6 juin, 2008
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Comme je ne sais plus trop ce que j’écris en ce moment, voici un petit retour en arrière.

Il y a dix ans, presque jour pour jour, Télérama lançait son site Internet avec un concours de nouvelles inspirées de photos d’Henri Cartier-Bresson. La première photo mise en ligne était celle-ci (je ne sais pas si j’ai le droit de la mettre sur le blog, donc ce lien vous y conduit tout droit). Sur le coup, ça m’avait bien tenté et c’est le premier texte que je me souviens avoir pondu.

Voici ce que j’avais écrit.

Oedipus Next

Il entre dans ma chambre. Sans prévenir, comme toujours. C’est mon père. Il jette la photo sur mon lit, entre mes jambes. Son geste du menton veut dire « Tu sais où j’ai trouvé ça ? », mais il n’a pas besoin de le dire. Il n’y a que lui et moi, ici. Si ce n’est pas lui qui a scotché la photo derrière la chasse d’eau, c’est moi. Et alors ? C’est en tout cas ce que mon geste à moi veut dire. On est comme dans ces discussions de marchands de tapis. Le premier qui dit un prix a perdu.
Le premier qui sort un mot est foutu.
L’autre l’attend au tournant, prêt à s’engouffrer dans la brèche.
Il a encore un geste, comme pour dire : « Tu peux m’expliquer ? » Et à la façon qu’il a de l’envoyer, on sent qu’il n’y a jamais eu beaucoup de mots entre nous. Il a le geste sûr, bien entraîné.
Mais c’est un geste de trop et il l’a compris en même temps que moi. Maintenant, c’est lui qui doit parler.
― Qu’est-ce qui t’a pris ?
C’est simple, mon gars, j’ai du poil qui pousse aux pattes, mes premières difficultés à monter au contre-ut et l’oiseau d’entrecuisse qui veut sortir du nid.
Alors quand je trouve une photo avec une minette sans tête, mais qui n’a rien d’autre à cacher, je me la garde au chaud. Les filles de mon âge n’ont rien à montrer. Moi, je n’ai rien à leur dire. Et l’été va être long.
Et puis les femmes, ici, il n’y en a pas.
La tienne s’est barrée avant que je sorte de mes couches. Ta mère, on ne la voit plus depuis qu’on s’est enterrés dans ce trou. Mais quand tu lui en parles au téléphone, j’entends bien que ma mère à moi et toutes les autres sont « rien que des salopes ».
Il faut bien que je me fasse mon idée. Et ce n’est pas à toi que je vais demander. Celle-là, celle de la photo, elle en vaut bien une autre. Je la regarde et j’imagine, le soir, tout seul dans les toilettes, à l’heure où tu es censé pondre la littérature qui nous fait vivre. Tu parles d’un père ! Sûr, tu m’apprends la vie. Mais pour ça, il faut que je lise tes bouquins. Ou que je pique tes photos. Au dos de celle-ci, il y a la liste et les cotes des planches qu’il t’a fallu pour construire la bibliothèque. C’est là que je l’ai trouvée, planquée. Tu vois que tu as toi aussi quelque chose à cacher. Dès que j’ai vu, je l’ai emportée, trophée.
Depuis, je laisse aller les yeux. Je soupèse les seins et je m’y noie. Pour moi, c’est le seul regard que la femme aura jamais.
Je me force à décrypter entre les jambes. Au début, je n’osais pas. Je m’y suis mis doucement. J’ai fait le tri dans les reflets de l’eau. J’ai précisé ma pensée. Pour moi, c’est le seul sourire que la femme aura jamais.
Je construis le berceau d’arbres hors cadre qui laisse briller la lumière. Je sens les cailloux rouler sous son pied gauche, et sous son pied droit, le rond du genou qui demeure même quand la jambe est tendue.
Je hais le gros orteil qui apparaît en bas à droite. Et je hais le mec qui est au-dessus. Parce qu’il n’a pas à être là, même pour prendre la photo. Parce que la femme est à moi, c’est la seule, comptez pas sur moi pour la partager.
Et pendant que je m’y perds, tout tendu, je guette au-dessus de moi, le pas dans l’escalier qui voudrait dire danger. Je me recroqueville autour de la photo, pour qu’on ne nous voie pas. J’apprends le plaisir défendu, si bon de la peur d’être pris.
Et tu voudrais que je t’explique tout ça ?
Mais tu sais bien qu’entre nous les mots sont dangereux.
Pourtant, je veux savoir.
― Qui c’est ?
Et pour une fois, c’est le deuxième qui parle qui perd.
Il me regarde de haut. J’aurais voulu qu’il ait une moue de dédain en disant ça. Et pas ce début de sourire comme s’il savait que je suis déjà assez grand pour avoir mal un peu. Il jette :
― C’est ta mère.
Il s’en va sans fermer, et j’aurais mieux fait de me taire.
Un jour il va crever.

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14 Réponses to 'Oedipus Next'

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  1. Merci…
    Dis, ça te pose un problème si je te demande de poster plus souvent tes « vieux rogatons » sur ce blog ? Nan parce que c’est bien écrit et que l’histoire est géniale alors bon, comme dirait l’autre « fonce, on sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher ». Alors je fonce et je demande :o)

  2. Don Lorenjy said,

    Merci Loïs, je prends ta demande comme un encouragement. Je vais voir si j’ai d’autres vieilleries qui traînent dans des boîtes à chaussures au fond de mon PC… pour le prochain coup de mou 😉


  3. Pourvu que t’aies un coup d’mou ! ;o)

  4. Don Lorenjy said,

    Faut arrêter les commentaires qui me regonflent, alors…

    … non, tu peux continuer en fait. Merci.

  5. Citrouille said,

    Oh mais que je suis d’accord avec Loïs !

  6. Pibole said,

    J’adore.

  7. Don Lorenjy said,

    Merci. J’aime aussi (que vous aimiez).

  8. Daelf said,

    Superbe.

  9. nathalie said,

    Celle-ci me ferait un peu penser à « Suzanne on line » dans l’Ouvre-toi… perso, j’adhère aussi.

  10. Stéphanie said,

    J’ai beaucoup aimé. La chute arrive inexorablement… On la connait dès le tiers et c’est encore « pire ».

  11. virginiejouannetroussel said,

    marrant!!
    moi aussi j’avais participé au concours pour cette photo (la nouvelle n’a pas été choisie, mais j’aime beaucoup la vôtre) et pour une autre, un pique-nique sur un bord de rivière (la Seine?). la seconde a été publiée dans Télérama… le texte s’est retrouvé ensuite dans mon premier recueil de nouvelles (au Rocher)…

    Votre commentaire m’a permis de vous découvrir. J’aime bien votre verve et cette façon de dire les choses sans détours…

    Amicalement

    Virginie

  12. Don Lorenjy said,

    Marrant en effet… j’ai couru à ma bibliothèque ressortir le beau in folio que m’avait envoyé Télérama, et j’ai lu « La vengeance… » : quel rythme dans la noirceur, et quelle poigne !
    Bonne idée de la remettre dans un recueil. J’y penserai aussi, le moment venu.
    (et c’est à Blandine Longre que je dois d’avoir découvert le blog de l’amour bio-carburant)

  13. virginiejouannetroussel said,

    En blogeuse émérite je viens de cliquer sur votre réponse! (pas vue avant, y’a pas à dire je suis meilleure ailleurs)
    merci donc pour la poigne, à l’époque j’étais beaucoup là dedans… Aller vers plus de légèreté (mais toujours assaisonné de noire) c’est une autre paire de manches, je suis en plein dedans (un roman et je finirai par avoir sa peau!)

    N’en déplaise aux éditeurs la nouvelle est un genre fichtrement subtil qui ne supporte pas la médiocrité (du reste les recueils que je peux lire en tant que lectrice pro,sont souvent bien meilleurs que les « tentatives de romans »)

    Belle soirée


  14. […] salopes russes à gros seins sur la plage. Et encore, Orange les a dirigé ici juste parce que, dans une nouvelle en ligne, j’avais osé placer « Toutes des salopes ! » dans la bouche d’un […]


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