Comme ça s'écrit…


De quoi lire en attendant

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 16 septembre, 2008
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J’ai promis de vous tenir au courant des progrès de Djeeb chez les éditeurs.

N’étant pas à une carabistouille électorale près, je compte bien tenir mes promesses. Mais pas tout de suite.

Donc, et pour faire patienter, voici un petit texte à la noix que je m’étais offert en réaction à un péteux de forum qui nous pourrissait le php. Voilà.

La Raison ou la Vie

Fabulette sans conséquence

Un jeune pâtre de village en eut un jour par-dessus le paletot des moutons et partit au hasard se tailler sa part d’aventure. Malgré l’ineptie de son occupation quotidienne, ou grâce à la vacuité que celle-ci lui offrait, il se savait une intelligence plus que belle. Il en usait dans des démonstrations oiseuses tirées d’observations partielles sur ses contemporains et leur manque d’ambition, d’honneur ou de pureté. Son verbe était vif, mais n’osait la confrontation directe par peur de blesser, si l’on voulait en croire les raisons qu’il donnait de son silence en société. Il l’exerçait donc à faire assaut de rhétorique contre ses ruminants ou damer le pion des écureuils, contester les chants d’oiseau, réfuter le cours des ruisseaux… Toutes activités d’esprit sans conséquence. Seul le vent y trouvait sa part, gagnant une aide précieuse dans les éructations du pâtre.

Lequel laissa donc son troupeau à la garde des ronces et s’en fut, gambillant tout faraud au travers d’une forêt. Ce chemin des sous-bois, qui lui offrait toute la panoplie de ses débatteurs usuels, le conduisit par maints détours jusqu’à une clairière baignée de lumière. Le lieu était superbe, bercé de tranquillité et gardé par un sphinx.
Le pâtre, qui avait de la culture, vit là enfin une opportunité de se distinguer. Il s’approcha et questionna le sphinx, qui pourtant ne lui demandait rien :
« Quelles sera votre énigme ? Quel prix demandez-vous pour mon passage céans ? »

Ainsi brutalement relevé de sa sieste, le sphinx faillit choir du haut de sa colonne. Il ouvrit un œil enchâssé pour découvrir le jeunot qu’il trouva bien propret. C’était un sphinx sans réputation à tenir ni éloges à quêter : il referma les yeux.
« Passe ton chemin, dit-il au pâtre, et va courir le monde avant de revenir, bien chenu, me conter tes voyages.
— Ah mais non, ça ne vaut pas, lui répondit le pâtre. Il me faut une énigme, il me faut une victoire. Je ne peux me lancer ainsi dans la vie sans bagage.
— De bagage tu sembles déjà lesté, et de raison plus qu’il n’en faut pour exténuer toute une odyssée. Va, ne m’importune plus avant d’avoir trouvé, au fil de tes pas, une façon d’être toi sans contrarier quiconque tu croiseras. Va, le chemin t’est ouvert, il est long tu verras, n’en reviens qu’après en avoir contemplé le bout, et longuement. Va, c’est par-là ! »

Le pâtre trépigna, frappa du pied le bas de la colonne, harangua les bestioles qui s’assemblaient autour de la clairière. « Une question, que l’on me donne ! Une question, que je raisonne ! Une question, que je vous étonne ! Une question, ou je vous étronne ! »
En désespoir de cause, le sphinx se leva, arqua voluptueusement son dos comme un félin s’étire, salua d’un sourcil connivent quelques animaux ses amis dont il reconnaissait les museaux pointant hors des fourrés, bailla et prit enfin la parole. Sa question semblait ne receler aucun piège, la voici :
« Faut-il avoir raison, ou avoir vécu ? »
Le pâtre s’empara incontinent du problème, négligeant l’offre du sphinx pour un délai de réflexion. Son esprit tournait vite et fit rapidement le tour des solutions.

Avoir vécu ? Il était encore jeune et ne pouvait comprendre le tout de ce que cela signifiait. En revanche, il avait assez de raison pour savoir qu’une vérité d’aujourd’hui le sera encore demain, quoiqu’il ait bien pu vivre. Avoir raison est question de bon sens, et il en possédait plus que quiconque. Avoir vécu n’est qu’une question de temps, chacun en dispose à son gré et lui pas plus qu’un autre. Dans la raison était sa différence, le vécu viendrait bien à son heure le rattacher au troupeau de ses pairs. Et puis : fallait-il vivre, pour voir tout ce que sa raison lui montrait beau devenir terne et faux au fil des années ? Fallait-il vivre pour que vitesse, gloire et grandeur s’amenuisent d’eux-mêmes et finissent à petit pas prudents ? Fallait-il vivre enfin pour que ce qui lui était aujourd’hui méprisable devienne peu à peu respectable par compassion mimétique ? Non, bien sûr. La raison même tranchait là où un esprit faible aurait vu un dilemme. Il lui fallait toujours…
« Avoir raison ! » répondit-il sans crainte.

Et bien lui en prit, car rien ne sert de craindre quand la sentence tombe.
Le sphinx sortit sa lame et lui trancha la tête d’un geste précis qui l’envoya rouler seule à l’ombre des arbres. Le pâtre était en effet le premier en ces lieux à se tromper de réponse.

7 Réponses to 'De quoi lire en attendant'

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  1. polipoterne said,

    Bonjour,
    Je vous découvre au hazard d’un lien laissé chez Martin Cadeau.
    Voici une belle plume sur une belle fable me dis-je.
    Et sitôt le temps, je fouillerai davantage, rajoutais-je…

    Bon, là je suis au boulot, le temps se doit d’être consacré à mon employeur.
    Je reviendrai, à bientôt.

  2. Don Lorenjy said,

    Merci (un vrai cadeau, ce Martin !)
    Travaillez bien, et n’hésitez pas à vous sentir chez vous ici.

  3. Marco said,

    Et le péteux de forum, vous lui avez vraiment tranché la tête d’un geste précis, alors? Moi je pense quand même que le petit pâtre n’avait pas tort de répondre « avoir raison », parce que tu comprends, dans la vie, il ne faut pas croire que TCHAC! (la tête de Marco roule à l’ombre des arbres)
    J’aime bien ta fable, en tout cas 🙂

  4. martin said,

    Les histoires de Sphinx, à chaque coup on est perdant, c’est couru d’avance !

    Je m’intéresse aussi aux détails :
    « … damer le pion aux écureuils… »
    et :
     » Toutes activités d’esprit sans conséquence. Seul le vent y trouvait sa part, gagnant une aide précieuse dans les éructations du pâtre. »

    J’adore 🙂

  5. Don Lorenjy said,

    Ooooh, Martin en personne : Bienvenue ! Et merci pour cette adoration qui me va droit au cœur (c’est aussi pour ça qu’on travaille au clavier la formule qui sonne). Vous pouvez vous relever.
    Et Marco, je sais bien qu’en toute circonstance tu gardes la tête sur les épaules : va, cours et raisonne !


  6. Petit salut rapide, je suis toujours sans connexion Internet.

  7. Don Lorenjy said,

    En voici une belle preuve (mais comment fait-elle ?)
    Salut aussi, et bises tout plein.


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