Comme ça s'écrit…


De ce qu’on va lire… et du comment

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 25 septembre, 2008
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Tout lecteur bien né et un tant soit peu curieux sait maintenant que l’avenir de la lecture est au support numérique. Encore que… le débat semble loin d’être clôt, pour cause d’offre technique balbutiante, de DRM captifs, de stress olfactif (le nombre de gens qui regrettent déjà la bonne odeur d’encre fraîche du livre papier !) et de plein d’autres trucs dont je n’ai même pas idée.

Bien que la tendance actuelle soit d’affirmer que livre papier et livre numérique sont partis pour cohabiter longtemps (et donc que le débat pour/contre n’a pas vraiment lieu d’être), il m’a semblé naturel d’apporter ma pierre à l’édifice critique qui ne manque déjà pourtant pas d’étages. Deux pierres en fait, parce que la générosité m’esbrouffe.

Sur le plan du contenu, j’ai peur d’une chose : que le livre numérique, débarrassé des coûts de support, devienne une immense foire-à-tout (proche de l’offre de lecture déjà disponible sur Internet) où il sera quasi impossible de se faire une idée avant d’acheter. Déjà que, malgré les frais de fabrication et de vente physique, on nous imprime de la bouse à la tonne, cela augure mal du débit du robinet à purin lorsque ça ne coûtera plus rien.
Que risque-t-il de se passer ?
Soit les lecteurs se replieront sur les lectures « légitimes », c’est à dire légitimées par la critique, qui marche avec les grands éditeurs, ou par la communication publicitaire avec les grands moyens que cela exige ; et donc ne s’intéresseront qu’à une toute petite partie émergée de l’iceberg littéraire, le reste de la production ne sortant plus jamais la tête de l’eau.
Soit ils s’organiseront en communautés de bouche-à-oreille pour ne lire que ce qui a été avalisé par leurs connaissances et contacts Internet, avec pour effet une atomisation du lectorat assez proche de sa structure actuelle, mais exacerbée et de plus en plus cloisonnée en niches étanches. Il sera alors facile aux éditeurs de proposer les bons textes aux bons lecteurs, mais très difficile d’élargir leur lectorat.
À titre personnel, je crains de ne plus m’y retrouver, déjà que je passe à côté de plein de trucs supers… Dommage.

En termes de contenant, je me demande comment les maisons d’édition feront pour se distinguer visuellement et maintenir leur approche graphique (format, maquette, typo, couverture) une fois lissée par le lecteur électronique. On pourrait croire que ce n’est pas un critère majeur, mais je soutiens qu’un livre Acte Sud n’est pas le même objet qu’un livre Sabine Weisspieser, sans parler de la Pléiade. J’apprécie qu’un éditeur, en tant que passeur de textes, fasse des choix qui ne sont pas qu’éditoriaux, et je ne vois pas encore comment cette démarche distinctive pourra perdurer sur un autre support que papier. En fait, je suis déjà assez agacé lorsque des éditeurs différents, utilisant les mêmes outils de mise en page, m’offrent des maquettes interchangeables (Ah, ces reprises des titres de chapitre en vertical dans la marge !). L’objet livre fige le design, l’ancre dans une époque ou une mode (pour le meilleur ou pour le pire, mais cela fait partie de la manière de lire). Le lecteur numérique s’affranchit du temps et nous mettra peut-être tout sur le même plan, les classiques comme les nouveautés.

Voilà. Ce n’est peut-être pas grand chose au regard des promesses certaines de l’e-book, et en plus ce ne sont que des questions auxquelles je ne suis pas assez calé pour répondre. Il y en a d’autres. Que deviendront les bibliothèques publiques, en tant que lieu d’échange, quand on se fournira en ligne, et comment « rendra-t-on » les livres électroniques empruntés ? Comment traiterons-nous nos « lecteurs numériques » au quotidien, si l’on s’intéresse à l’écart de conséquences entre un écran abîmé et un livre froissé ? Quel sera notre rapport au texte lu sous forme électronique – et donc évolutive – lorsqu’on ne saura plus s’il s’agit de la version définitive, ou si l’auteur n’a pas mis en ligne une version plus récente, modifiée, améliorée. C’est déjà le cas pour les DVD : tout le monde ne voit plus le même film, alors de quoi parle-t-on, lorsqu’on en parle ? Quid du prix d’achat, lorsque les revendeurs pourront solder, brader, sans vendre à perte puisqu’ils n’auront pas de coûts réels ? Ne faudra-t-il pas attendre pour acheter, et donc risquer d’oublier ou frustrer les auteurs de leurs chiffres de vente alors que leur œuvre nous intéresse ?

Et moi, ne serait-il pas temps que je me taise ?
Si !

On peut lire des tas d’articles sur le sujet. A part Irène, les plus calés me semblent être La Feuille et François Bon

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17 Réponses to 'De ce qu’on va lire… et du comment'

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  1. polipoterne said,

    Je pense surtout aux prochains autodafés !

    Ca va pas être très sain toutes ces fumées noires qui vont se dégager des E-books calcinés.
    Les fêtes risquent d’être gachées !

  2. Don Lorenjy said,

    Effectivement, on ne peut pas penser à tout.
    Peut-être des écrans plastiques à base d’amidon de maïs non OGM ?

  3. emma said,

    Ton article soulève de nombreuses questions auxquelles je serais bien en peine de répondre. Cela dit, le sujet m’intéresse. Je pense qu’il faut considérer le livre numérique comme un baladeur, un objet nomade et pratique. A emmener en vacances, dans les transports publics ou comme un moyen de stockage… L’idée de lire un livre sur un écran, surtout s’il est fait ça, ne m’inquiète pas plus que ça. Par contre effectivement avoir toujours le même objet, de la même taille entre les mains, avec une maquette unique, même si on peut imaginer qu’elle soit personnalisable par le lecteur, c’est peut être un peu lassant…

    Bon, moi aussi je ferais mieux de me taire !

  4. Don Lorenjy said,

    Bien vu : l’e-book comme baladeur, complémentaire du livre papier.
    C’est une forme de réponse à mes questions, puisque ça déplace le débat… à côté (de même que l’i-pod n’a pas remplacé la bonne grosse chaîne hi-fi).

  5. nathalie said,

    Ce qui est sûr, c’est que perso: je n’en veux pas, de cette saleté. Et tant pis si ma biblio s’écroule… déjà que.

  6. Don Lorenjy said,

    Pourquoi « saleté » ?

  7. emma said,

    Nathalie : je sais pas si j’en veux un ou pas mais ce qui est sûr c’est que je serais très curieuse de l’essayer…

  8. Don Lorenjy said,

    Moi aussi. On en trouve déjà en boutique ?

  9. Yap said,

    On attendra que les prix baissent, hein (c’est encore pas donné, ce me semble – bien que, l’un dans l’autre, avec le prix d’un bouquin papier…).

    Nos petits-enfants (s’ils savent encore lire ]:-) ) ne jureront peut-être que par ça. Mais tant que les vieux seront vivants (et pas trop presbytes), le livre papier vivra.

  10. Don Lorenjy said,

    Oui Yap, le duel crilemne d’attendre que les achats des autres fassent baisser les prix (et accessoirement stabilisent les solutions techniques) ou d’acheter pour faire baisser ces mêmes prix (sinon, ça ne prendra jamais).
    C’est la même chose pour la bouffe bio : attendre que ce soit bon (=système de distribution performant grâce aux gros volumes) et pas cher met en danger toute la filière.
    Sauf que, quand c’est une question de sous, on n’a pas tous la liberté de choix d’un Bouygues ou d’un Bolloré, hein ?

  11. martin said,

    C’est purement pour des questions pratiques que je préfèrerai toujours le livre papier, je n’ai rien contre l’e-book mais je ne vois pas comment je pourrais y souligner un passage qui m’intéresse particulièrement, ou y noter à la hâte – parce que rien d’autre sous la main et que les livres vivant leur vie de livre « baladeur », un jour ici un jour ailleurs, traînent partout dans la maison – un n° de téléphone, un truc urgent à ne pas oublier ou que sais-je encore… Et puis j’aime bien la souplesse du papier, glisser un doigt le long d’une page pour la tourner c’est comme mettre le doigt dans un pot de confiture, non ?
    Et puis aussi… mébon j’arrête sinon je vais être trop long…
    🙂

  12. Don Lorenjy said,

    Non Martin, tu n’es jamais trop long.
    Mais cela ne contredit pas Emma, pour une approche « baladeuse » de l’e-book. Il faudra juste que les prix baissent.
    Pourra-t-on même envisager d’acheter, pour le même prix, la version papier et la version numérique d’un texte, pour les utiliser des deux façons ?

  13. emma said,

    Martin : on pourrait imaginer que tout ce que tu veux faire sois possible, avec un stylet ou un mini clavier incorporé… je crois que pour le moment on ne peut que bookmarker une page, pas un passage précis

  14. martin said,

    Emma, J’aime bien ton idée de « baladeur » en complément au bouquin traditionnel.
    J’aime aussi cette idée de F. Bon : « il y a à inventer des récits, des modes de narration, des formats de texte qui utilisent mieux, nativement, les spécificités de nouveau support ». Au débotté, comme ça, je me demande si certains blogueurs, dans certains billets qu’ils produisent, n’auraient pas déjà apporté un début de réponse à F. Bon; non ?…
    J’ai pas le temps de développer maintenant mais je sens comme un truc à creuser, là…
    On peut aussi mettre des images avec le texte ?

  15. Don Lorenjy said,

    On dirait. Des images, du son, de la vidéo peut-être…

  16. Marco said,

    Je ne crois pas que le problème, si problème il y a, tiendra à la matérialité de l’E-book: l’odeur du livre, le toucher, sa souplesse, la possibilité de surligner et annoter, la mise en page différente pour chaque oeuvre stockée… tout ça sera très vite réalisable. Que les amoureux du papier se rassurent donc: ils croiront vraiment tenir du papier dans leurs mains. Au final, c’est ce que cherchent à développer les concepteurs de cette nouvelle voie technologique: non pas un objet lourd et glacial, mais au contraire l’exact réplique du livre avec toutes sortes de commodités (en premier lieu la mobilité) qu’une bibliothèque n’offre pas.
    Je rejoins donc Don Lo sur d’autres interrogations: quid du monde de l’édition/de la librairie? Et surtout: le risque du « ciblage »( à chaque consommateur le téléchargement automatique des ouvrages qui correspondent au mieux à son profil) de plus en plus fermé; on en a déjà un avant-goût sur internet: beaucoup de grands forums ou blogs hyper fréquentés deviennent de plus en plus rigides et homogènes, je trouve.

  17. Don Lorenjy said,

    Ah, Marco, pour une fois c’est toi qui fait preuve d’une foi touchante dans la technologie.
    Mais, quels que soient les progrès, je ne vois pas comment un lecteur électronique unique pourra reproduire l’impression en main d’un format carré (Weispieser) ou très étroitisé (Actes Sud), ni le poids d’un petit opus de 120 pages comparé à celui d’un pavé de 700 pages (et encore moins l’impression d’avancée dans la lecture).
    L’exacte réplique du livre n’est donc, à mon sens, pas l’avenir et j’espère que la recherche ne perdra pas son temps à se fourvoyer là-dedans.
    Je te rejoins cependant sur l’analyse que tu fais du phénomène Blog. J’ai fait le tour de certains blogs de « liseuses » (oui, ce sont surtout des femmes) dont les goûts, quoique raffinés, m’ont paru très lissés. Elles se renvoient la balle d’articles en article, se passe des livres, et ont, à quelques nuances près, toujours le même avis. Les éditeurs les ont repérées et leur envoient leur production en service de presse, au même titre que des journalistes. C’est bien, certes, mais somme toute très homogène… Il faudra que les petits éditeurs s’y mettent aussi, et fassent leur trou dans ces nids de lecture bien douillets (sans ironie aucune).


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