Comme ça s'écrit…


On peut encore apprendre à lire

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 3 octobre, 2008
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Si je fais l’effort de me souvenir, je crois que le premier vrai livre que j’ai lu, c’était « La Condition Humaine ». à peu près en même temps qu’Enid Blyton et Fantomette. Mes parents le rangeaient dans les toilettes. Je devais avoir 7 ans quand je l’ai commencé, et au moins 10 quand je l’ai fini. Pour moi, c’était de la science-fiction (je ne savais pas ce que c’était, c’est le Don Lo de maintenant qui utilise ces mots pour décrire l’effet d’alors) : des lieux, des noms, des actions que je ne pouvais pas situer, ni dans le temps ni dans l’espace, et qui m’émerveillaient tout en m’en racontant profond sur l’homme. C’est là sans doute que j’ai appris à me laisser porter. Et aussi à avoir une certaine exigence quant à la langue de ce que je lis.

Ma vraie rencontre avec la SF a été double, et simultanée. Mon cousin plus âgé s’est débarrassé de ses albums de Druillet et mes parents ont pris Dune à la bibliothèque. Une claque en aller-retour, magnitude 9. Est-ce que j’y ai appris à aimer l’ambition et la radicalité ? Peut-être. Je devais avoir dans les 12 ans, je venais de voir Star Wars et Apocalypse Now, j’avais la souplesse nécessaire à exécuter le grand écart facial.

Le pic d’impact de mes lectures sur ma vie réelle s’est produit quand j’étais étudiant, à Angers. Du boulot scolaire expédié rapidos, des week-ends longs comme deux jours sans rien faire loin des montagnes, et tous les copains qui rentraient faire laver leur linge chez maman : je me suis immergé dans le cycle du Monde du Fleuve, de P.J. Farmer. Je savais bien qu’il s’agissait de littérature au kilomètre, encore que, mais c’était exactement ce qu’il fallait pour que ça résonne profond. Un chagrin d’amour, et j’envisageais la « voie suicide expresse » comme une solution tout à fait rationnelle pour réinitialiser ma vie. C’est peut-être là que j’ai appris à prendre un peu de recul. Heureusement, diront certains (on s’en fout, diront les autres).

Après, je me suis longtemps éloigné de la SF, ce qui m’a probablement fait manquer bon nombre d’auteurs géniaux dont j’entends maintenant parler partout (Simmons, Egan…) et surtout des français, puisque je me limitais en gros à Pierre Boule. J’y suis revenu avec La Horde du Contrevent, qui m’a un peu redonné l’envie d’écrire (responsabilité bien légère pour Damasio qui a les épaules pour bien plus). J’ai surtout appris à lire d’autres choses, d’autres styles, d’autres démarches. J’ai aussi appris à abandonner un livre en cours de route, quitte à le reprendre plus tard (avant cela ne m’arrivait jamais : aller au bout, coûte que coûte !).

Et je viens de commencer l’Homme qui Tombe de Don DeLillo. Pour citer Stalker sur le forum du Cafard Cosmique : « Dellilo a sans doute rendu avec une extraordinaire finesse le désarroi, la fragilité, la dépression latente et le sentiment de vacuité de la société américaine après le 11 septembre. Peut être trop, même : on ne sait jamais où l’histoire -floue- nous mène (on comprend bien que ce n’est pas ça l’important), les personnages avancent sans but etc.; ce qui en fait un roman -tour de force- difficile à pénétrer. »
Voilà, tour de force, et difficulté de pénétration. En temps normal, j’aurais laissé tomber. Mais ce livre, j’en avais envie. Un article dans Télérama, accompagné de cette photo sidérante d’un homme ayant sauté des Tours du WTC le 11 septembre, dans une pose tellement relâchée qu’on le croit déjà devenu un ange. Et puis des avis, croisés ici et là. Bref, j’ai envie et je ne veux pas être déçu.

Sauf que j’ai du mal. Alors, au lieu d’abandonner, je cherche. Je cherche une phrase qui résonne, une lenteur ou un saut de dialogue qui me fait dire « Ouais, il faut oser ça, c’est bien ». Je me laisse manipuler par DeLillo parce que je sens que, même si je ne suis pas tout à fait au niveau, il y a de quoi apprendre, là-dedans. Apprendre à lire différemment, déjà. Et apprendre à vivre un peu, aussi. Ou à se regarder vivre et s’accepter. Quelque chose comme ça.

Voilà. J’ai sans doute fait du chemin, de La Condition Humaine jusqu’à L’Homme qui Tombe, peut être en rond. Et il m’en reste à parcourir. Mais je suis content de voir qu’il m’est encore possible d’avancer. Surtout depuis La Route, qui avait bien semblé sonner la fin. Passer par-dessus la fin et continuer, beau programme : merci Don.

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13 Réponses to 'On peut encore apprendre à lire'

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  1. Moi aussi je lis Télérama et j’assume. Après des années de résistance je me suis faite avoir par leur alléchante proposition d’un abonnement à 5€ par mois + 2 hors-séries + moult DVD, je suis vraiment faible ! :o)

  2. Don Lorenjy said,

    Non, Télérama c’est la honte, faut pas le dire, et l’abonnement à la honte, c’est mauvais pour l’ego.

  3. Yap said,

    J’ai un jeu de mots foireux qui donne ça : « Don DeLillorenjy », mais je sais pas comment l’introduire ? Des idées ? Je laisse tomber ?

  4. Don Lorenjy said,

    Non, c’est pas mal, continue (allez, une piste : il est de New York, pas de Lille, Don Lo)

  5. Lidia said,

    Je ne lis jamais télérama, du coup ici, devrais-je en avoir honte ou pas ?
    En fait, je ne veux pas connaître la réponse.

    Ne dit on pas que l’on tourne des pages dans nos vies ?

  6. Don Lorenjy said,

    Oui, tourner des pages, très approprié.
    Quant à la honte, elle n’est pas de lire ou ne pas lire Télérama, ni même de faire durer ce « jamais » trop longtemps. Essayez d’en tourner quelques pages, sans a priori, et revenez nous dire, Chère Lidia. (zut, j’ai répondu)

  7. polipoterne said,

    Bon, je vois qu’on a (eu) les même lectures et le même âge pour les découvertes.
    Je n’ai jamais pu me débarrasser de tous ces Fleuves Noirs Anticipations qui ont encombrés mes chambres d’abord, puis mes bibliothèques ensuite.
    Les pavés de Dune et Les seigneur des anneaux ont bouffés des nuits entières de mon adolescence au détriment des lucidités nécessaires pendant ma scolarisation. L’échiquier du mal de Simmons est usé jusqu’à la dernière voyelle et Hypérion et Endymion trônent encore.
    Quand à la horde du contre vent, cette quête vers l’extrême-Amont est un pur chef d’oeuvre d’un écrivain sans égal (à part Caracole 😉 )
    Bon, tu me tentes pour Télérama, pas encore lu ce bouquin, je vais voir ça…
    Bonne journée Don Lo

  8. Don Lorenjy said,

    Télérama est un must ! (dans toutes les bonnes librairies).
    Quant à Dan Simmons, il va falloir que je me penche sur son cas (dès que je me serai relevé du cas Powers)

  9. Stéphanie said,

    Comment écrire modifie t il sa façon de lire, voilà comment ce billet m’interroge.
    J’en ai quand même profité pour noter deux livres à découvrir, LCA oblige 🙂

  10. Don Lorenjy said,

    En ce qui me concerne, écrire n’a rien changé, sauf le temps que j’ai à consacrer à la lecture.

  11. Knight said,

    Ecoute, je déboule sur ton blog par le lien laissé sur Léo Scheer… comme quoi ! Je lis et j’aime bien ton « drive ». Je ne crois pas t’avoir déjà croisé sur les ELS, moi j’ai fini par lâcher l’affaire un peu pédante (je viens juste « relever » une fois la semaine les compteurs du M@nuscrit que j’ai posé « … Manhattan » (excuses, ça fait boutiquier mais…).
    Je vois que tu t’accroches à ce dernier Don de Lillo, et je comprends bien ce que tu ressens. C’est peut-être juste que c’est pas – à mon sens – son meilleur. Cosmopolis m’avait plus branché ou même Mao II. Mais c’est plutôt « abstrait » comme trip et pas « drôle ». Je lis tes billets et je me dis que « le Bûcher des vanités » de Wolf c’est déjà sûrement plus ta came ? Tiens, ou alors un Brautigan.
    C’est sûr faut essayer de sortir de sa nature profonde et tenter des lectures hors territoire… Aucune comparaison à faire DL, mais perso me retrouver un jour à prendre mon pied avec un Sollers entre les pattes, ce serait vraiment de la SF pour le coup.
    Dicton : Chasse une boîte de thon au naturel et elle revient au bungalow

  12. Don Lorenjy said,

    Non, non, ce blog est essentiellement promo, mais ne m’est pas réservé : Manhattan, donc, allez voir, les gens.
    J’ai essayé Sollers (Coeur Absolu, je crois) et il fait encore partie de ma pile des abandonnés. Le Bûcher des vanités, en revanche, ça c’était du bon trip. Surtout que je l’ai lu après avoir vu le film, et que, franchement De Palma n’est même pas monté au premier barreau de l’échelle. Et je note Brautigan.
    Bref, merci d’être passé et reviens quand tu veux.

  13. Knight said,

    Merci pour ton accueil.
    Je viens de lire deux « polars » de James Sallis – dans l’ordre conseillé – Bois Mort et Cripple Creek.
    Pour Brautigan (encore un ricain, excuses) par ex : Mémoires sauvées du vent.
    à la tienne !


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