Comme ça s'écrit…


Pause

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 24 octobre, 2008

On va tenter de parler de choses sérieuses.

J’ai été militaire dans ma jeunesse, comme plein de gars de ma génération (et de celles d’avant). On appelait ça « le service », un mot qui n’a plus vraiment sens, ni dans le publique, ni dans le social, ni même dans le bancaire.
J’aurais pu y échapper, j’y suis allé. Pourtant, j’étais plutôt pacifiste et antimilitariste. Mais comme je voulais étayer mon opinion sur des faits plus que sur des principes, j’y suis allé, et à fond, pour voir de l’intérieur. J’ai fait l’École d’Officiers de Réserve de Saint-Cyr, et comme j’ai eu la chance (avec quand même quelques efforts, croyez-moi) de sortir bien classé, j’ai pu choisir mon affectation : Berlin.

Je ne raconte pas cela pour me faire une prestance, mais parce que cela vient donner un peu de poids à mon propos. La guerre, c’est une connerie, mais parfois il faut la faire… sauf que pas n’importe comment, et pas par n’importe qui. Nos soldats, il faut les considérer comme nos enfants, pour ne pas leur demander n’importe quoi, et les assurer qu’on les suit, qu’on attend leur retour, que ce qu’ils font à un sens, et une fin.

Je pense (et je ne suis pas le seul) que la guerre repose aujourd’hui sur deux principes.
Principe 1 : ceux qui la décident poursuivent des objectifs qui n’ont rien à voir avec les raisons affichées.
Principe 2 : une fois déclenchée, la guerre ne repose plus sur aucun principe, ne respecte aucune règle, fout en l’air tout ce qu’elle touche.

Principe 1
Si vous dites vouloir tuer Ben Laden en y envoyant pour des milliards de dollars en bombardiers, missiles et chars, vous ne voulez pas vraiment tuer Ben Laden : vous voulez faire tourner les usines d’armement de vos copains avec l’argent public. Pour vraiment tuer Ben Laden (c’est un objectif comme un autre), il suffit de convaincre celui qui peut l’embrasser de le faire avec une lame de rasoir entre les dents.
A mon sens, la vraie guerre moderne c’est ça : peu d’hommes, entraînés et motivés, prêts à faire ce que les autres ne peuvent pas faire, mais en comprenant et adhérant aux raisons qui les obligent à risquer leur vie et leur âme (tuer n’est jamais neutre). C’est moins coûteux, moins rentable pour les nantis, mais beaucoup mieux pour tout le reste du monde.

Principe 2
Avant, en France, il y avait les « appelés », des enfants de tout le monde, qui n’avaient pas choisi d’être habillés en vert et alourdis d’un flingue. Lorsqu’on envoyait nos enfants porter la mort et la destruction là où il nous semblait que c’était nécessaire, j’ai l’impression qu’on réfléchissait un peu plus aux vraies raisons. C’était nos enfants, c’était un peu nous.
Ce que j’ai vu à Berlin, la réalité de la vie à l’Est sous le joug soviétique et l’ampleur des moyens réunis pour nous détruire un jour, nous les pauvres petits défenseurs de la liberté et de la démocratie, tout cela m’a motivé plus sûrement que les vibrations patriotiques des discours officiels. J’avais choisi d’être là, mais aucun des gars de m’a section n’avait fait ce choix. Et pourtant, ils voyaient, ils comprenaient, ils adhéraient (et pourtant, je peux dire qu’en tant que gourou, j’étais nul).
Il y avait des appelés à Berlin, mais aussi dans la Finul au Liban, au Koweit pendant la première Guerre du Golfe, et en ex-Yougoslavie. Monsieur et Madame Tout-le-Monde se sentaient concernés par ce que faisaient leurs enfants, les risques qu’ils prenaient, les dégâts qu’ils commettaient. L’armée Française, c’était la France entière, et pas seulement un pseudopode professionnel, dangereux. C’était des gens comme vous et moi, qui partaient en restant un peu normaux. Pas une main qu’on se tranche pour l’envoyer faire le sale boulot sans que l’autre main n’en sache rien, quitte à s’étonner qu’au retour cette main coupée nous saute à la gorge.
Maintenant, on envoie des soldats dont c’est le boulot. Je ne les critique pas, souvent (comme aux Etats-Unis par exemple) ils ont été plus ou moins obligés de s’engager pour s’extraire de la merde où l’incurie des gouvernements successifs les avait maintenus. Ils ne sont plus considérés « comme nous ». Ils sont payés pour obéir sans réfléchir, et surtout sans que nous n’y réfléchissions. Ce qu’ils font ne nous regarde plus vraiment. On suit aux infos, on s’émeut brièvement quand il y a plus de morts que prévu. Et puis ont oublie ce qu’ils font, là-bas, sans notre intérêt ni notre approbation. Mais ils le font, parfois salement, et puis reviennent.

Une guerre n’est jamais une opération de police. Des soldats sous pression, lâchés dans un environnement hostile, feront n’importe quoi pour sauver leur vie, ou tout simplement pour réduire la pression. Moins ils croient à ce qu’ils font, plus ils adopteront d’attitudes méprisantes envers ce qu’ils sont censés défendre. Les comportements aberrants, immoraux, cruels, deviennent la règle de survie physique et mentale de combattants démotivés, floués de leurs idéaux, ou tout simplement traumatisés.

Qui peut partir faire nos guerres d’aujourd’hui, au nom de valeurs, de slogans ou de gouvernements grotesques, et revenir indemne ?

Je sais que dans ce que je viens d’écrire, beaucoup de points sont contestables. Une chose est sûre : de nos jours, une guerre fait d’autant plus de dégâts qu’elle est décidée pour de mauvaises raisons et menée sur place par des jeunes qui y perdent leur raison.

C’est le thème du texte que je suis en train d’écrire. Une nouvelle pour une anthologie déjà citée. Même s’il n’est pas retenu, ce texte restera important pour moi. Il remonte de profond, de mes vingt ans, de ce que j’ai dû faire pour rester saint d’esprit, coincé entre ma fantaisie rieuse et les chars soviétiques.

On ne peut plus, aujourd’hui, se désintéresser de la guerre portée en notre nom par des soldats de métier, aux confins d’un monde qui nous hait de plus en plus. Nos politiques ne suffisent plus à penser et gérer l’ampleur du problème. Il faut que chacun se le réapproprie.

Pour finir, une citation de Vincent Remy dans Télérama :
« Le 7 novembre 2000, 537 voix hasardeuses en Floride suffirent à propulser à la Maison-Blanche un fils à papa, ex-alcoolique, raisonnablement inculte, qui déclencha trente mois plus tard une guerre sur des mensonges ; incapable financer cette guerre, comme le révéla l’économiste Joseph Stiglitz, l’Amérique baissa ses taux d’intérêt pour devenir le pays merveilleux de la vie à crédit ; le dollar plongea, qu’importe puisqu’on pouvait faire des paris à la hausse sur tout, les maisons, le pétrole, le riz, le blé… »

Même lointaine, même professionnalisée, la guerre nous touche. Ne l’oublions pas, et allons en paix.
(tiens, je me suis amélioré comme gourou, non ?)

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6 Réponses to 'Pause'

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  1. Yap said,

    Intéressante réflexion, qui amène à se poser des questions, effectivement. C’est vrai qu’il y a un désintérêt pour ces guerres que l’on mène au loin. Je ne saurais y réagir à chaud, mais je serais curieux de lire le texte que tu vas en tirer (tu abandonnes le précédent, ou c’est le même ?). Si les émotions personnelles qui transparaissent ici s’y retrouvent, mmmh… ben ça peut être très « chouette ».
    Et donc, tu es resté « saint d’esprit » ? Alléluiah ! 😛

  2. Don Lorenjy said,

    Ni abandon ni doublon : le texte sur le temps écrit en une nuit est venu s’intercaler dans l’écriture plus longue et plus engagée de cette nouvelle sur la guerre.
    J’ai réussi à rester saint d’esprit quand j’étais soldat. Depuis, 20 ans ont passé, je ne suis plus aussi sûr… 😉

  3. polipoterne said,

    Les enfants jouent à la guerre, les hommes la font, les vieillards la pleurent jusqu’au tombeau, les femmes en sont les victimes les plus à plaindre.
    Moi, là je suis dans un tonneau de vin, à apprécier ma génération qui est la seule depuis, peut-être, le début de l’humanité à n’avoir pas (encore) connu l’obligation d’atrocités militaires.
    Je cherche l’échelle qui me permettra de sortir de ce fût, tout en espérant ne pas la trouver.
    La guerre est chromosomiquement dans le coeur de l’homme…

  4. Don Lorenjy said,

    Tu as raison, mais les guerres se sont faites sans nous, sans notre « obligation militaire ». Mais elles se sont faites, et il est illusoire de se voir en marge.
    Chromosomique, oui, la guerre n’est peut-être qu’une histoire de sélection naturelle. Que les femmes commencent à sélectionner des faibles et des doux, et on aura toute une génération de Woody Allen…

  5. polipoterne said,

    Ah Woody Allen, j’adore ses névroses masculines !!!!
    Bel exemple pour imager ton commentaire.


  6. […] Bon, je laisse ceux qui liront se faire un avis sur ma prose qui, depuis publication, m’a complètement échappée. Juste un rappel : c’est le texte dont au sujet duquel je vous avais déjà longuement parlé ici. […]


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