Comme ça s'écrit…


Faut-il croire au progrès

Posted in Djeeb par Laurent Gidon sur 6 novembre, 2008
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Dans un message fugitif, un jeune homme qui avait apprécié ma « Suzanne on Line » (dans la très indispensable anthologie « Ouvre-toi ! » chez Griffe d’Encre) m’a affirmé que ce qu’il avait lu de Djeeb le Chanceur était « bien en-dessous » et m’a conseillé de travailler mes écrits avec un peu plus d’humilité au lieu de tenter de briller bêtement.

Bon. Son opinion sur Djeeb le regarde, mais à partir du moment où elle m’est communiquée, j’ai le droit de m’y intéresser.

Alors voyons. Peut-on comparer une nouvelle et un roman ? Oui, pourquoi pas, rien ne l’interdit, et certainement pas moi.
Mais quand même.
Suzanne on Line est un texte uniquement constitué de dialogues. Les seuls indices descriptifs de lieux ou de personnes se glissent au chausse-pied dans les répliques. Ce n’est qu’une orgie de tirets cadratins et de guillemets, sans autre aspérité visuelle. En plus, il n’y a que deux voix.
Alors que Djeeb, c’est tout l’inverse. La description y est le moteur de l’action. Les événements sont provoqués par la nature même du décor, l’état d’esprit des personnages étant souvent le reflet de l’environnement où ils sont saisis. De plus, j’ai choisi pour l’essentiel une relation indirecte des dialogues, ne citant que les quelques phrases ou enchaînements de répliques qui se prêtaient à la formule.
Donc, en termes d’approche , Djeeb et Suzanne n’ont rien à voir. On peut préférer l’un ou l’autre, mais les placer sur une échelle de valeur, je ne vois pas.

C’est intéressant tout de même, parce que ça me pose une question : est-ce qu’on progresse en écriture ?
On évolue, certes, mais est-ce vers un mieux ? Suzanne, c’est forcément très bien (puisque le jeune homme a aimé) mais c’est une sorte de coup, un flèche bien tirée qui doit retomber au bout de quelques pages sur une cible bien cachée. C’est travaillé, sur le langage des deux personnages, leurs accents, leurs vilains défauts… Le résultat fonctionne, ça fait sourire, on peut être satisfait.
Djeeb, c’est fait pour durer. Pour tisser une relation avec le lecteur qui dépasse la curiosité initiale et l’attente de la chute. Bien sûr, je l’ai travaillé. Mais différemment. Ce qui m’a guidé, c’est quelque chose de l’ordre de la générosité. En donner beaucoup au lecteur, mettre des couleurs, des sensations, s’attacher à ce que chaque détail ait sa part de merveilleux.
Même pour moi, l’écriture marchait à la surprise. Djeeb s’évade par une fenêtre… Comment l’architecture va-t-elle influer sur sa fuite ? Qu’est-ce qui, dans l’organisation des lieux, va l’obliger à se montrer héroïque ? Djeeb entre dans une pièce… comment est-elle pour qu’elle m’étonne ? Que va-t-il s’y passer pour qu’on soit surpris ? Et comment vais-je l’exprimer (rythme, mots en surplus, adverbes, champ lexical boursouflé) pour que cette impression de profusion soit au rendez-vous ? J’ai dit quelque part que je m’étais laissé aller. C’est vrai, mais pas dans le sens avachi. J’ai lâché la bride à l’intention, pour que le résultat soit au-delà de ce que j’aurais pu imaginer au début.

Donc, entre Suzanne et Djeeb il y a un énorme fossé d’intention. Et surtout, il y a presque quatre ans. Mais y a-t-il eu progression ?
Dans la maîtrise des moyens, peut-être. Disons que j’ai écrit Suzanne comme cela parce que je ne pouvais alors pas faire autrement, le concept a guidé. Pour Djeeb, j’avais le choix. En plus, je venais de finir « La Route » quand l’idée a germé, et j’aurais pu essayer de me couler dans un style plus synthétique, plus retenu, plus âpre. Plus admissible surtout pour les thuriféraires de l’écriture au rasoir. Il m’est déjà arriver de le tenter, et je suis même encore en train de le faire sur le thème de la guerre. Pour que la densité soutienne l’idée.

Mais Djeeb ne véhicule aucun message. C’est juste du plaisir, de l’aventure, faut que ça bouge et que ça brille. La forme et le fond s’y mêlent, pour moi, en une gourmandise qui tient plus de la tradition culinaire roborative que de la nouvelle cuisine. Peut-être que les goûts se mélangent un peu fort, mais c’est l’envie de la prochaine bouchée qui compte, et que ça cale la dent !

Peut-être qu’il faut la chercher là, l’idée de progrès en écriture. Dans la capacité acquise à faire coller la manière à l’intention. Ce qui permet d’avoir plusieurs intentions quand on apprend plusieurs manières, au lieu de se bloquer sur des « ça, je ne peux pas l’écrire, je ne saurais pas comment le dire ». Après, le lecteur n’est pas obligé de suivre la démarche et peut afficher ses préférences. L’écriveur n’y peut plus rien, à part clamer à qui veut bien l’entendre qu’il avait de bonnes intentions pour paver son pavé.
J’ai bien l’impression de défoncer une porte béante en disant cela, mais c’est la faute au jeune homme qui l’avait entrouverte.

12 Réponses to 'Faut-il croire au progrès'

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  1. martin said,

    Belle réflexion sur l’écriture au long cours, tu y exprimes clairement ta manière de procéder.
    Est-ce qu’on progresse en écriture ? La question se pose pour toute autre forme de création, et la réponse « incertaine » que tu lui apportes est je crois la seule possible : faire coller la manière à l’intention. Je suis d’accord à fond.
    Me vient aussi cette idée, un peu floue certes, que progresser pourrait aussi concerner le lecteur dans sa pratique de la lecture, je veux dire : nous qui lisons, sommes-nous capables de nous adapter à l’intention et à la manière de l’auteur ? Pourquoi ce monsieur qui a aimé ta Suzanne – il y a compris tes intentions, donc – n’en a-t-il as fait de même avec Djeeb ? Est-ce lui qui est en cause ou toi ? La forme de ton récit ou son incapacité à lui à l’appréhender ? Et si tel est le cas, cette incapacité qui est sienne ne pourrait-elle être imputée à une « illisibilité » de tes intentions dont tu ne serais pas conscient ?
    Arf, c’est complexe tout ça ! Tant mieux, si ça ne l’était pas nous n’appliquerions que des recettes qui marcheraient à tous les coups, donc sans intérêt parce que sans risque, non ?

  2. Don Lorenjy said,

    J’achète « cette incapacité qui est sienne ne pourrait-elle être imputée à une “illisibilité” de tes intentions dont tu ne serais pas conscient ». Je pense que c’est tout à fait cela : on écrit, croyant coller à une certaine idée à transmettre, mais ça se décolle en route sans qu’on s’en aperçoive. Mais le résultat peut être acceptable aussi, hein ?

  3. Marco said,

    Oui, billet passionnant. Personnellement, je crois follement à la possibilité de progrès en écriture. Du moins en ce qui me concerne, parce que je pars de loin, avec à la base une écriture trop sage et un imaginaire trop prudent. Après, d’accord avec toi, Don Lo: tous les cas de figure se présentent (Balzac a d’abord écrit de minables histoires de pirates, et il a plutôt (très) bien progressé ensuite _ mais un Céline a-t-il objectivement progressé après « Voyage au bout de la nuit »? c’est discutable), et un lecteur de seulement quelques pages peut difficilement prétendre quelle est LA voie à suivre. Cela dit, miracle de l’interaction, je trouve que toutes les critiques, même quand elles sont « injustes », peuvent nous aider à « avancer », ne serait-ce que parce qu’elle nous pousse à chercher en nous ce à quoi l’on tient le plus (mmm, je ne suis pas très clair dans la fin de ma phrase, ça pue le lendemain de salon, ça;). Je constate en tout cas avec plaisir que nous n’en finissons pas d’avoir les mêmes interrogations.

  4. Don Lorenjy said,

    Oui, les mêmes interrogations et la même conviction qu’il n’y a pas de réponse toute faite. C’est ce que j’aime, pas de recette, mais la possibilité d’un miracle en embuscade.
    Et d’accord aussi sur l’interaction. C’est ce qu’on cherche en donnant à lire. Il n’y a pas de critique injuste (sauf si elle se fixe sur ma gueule), mais il faut faire l’effort d’y chercher la justification. Ce que j’ai tenté de faire dans ce billet. Le jeune homme n’avait pas tort de me donner son sentiment. Et les questions qu’il me posait en filigrane méritaient que j’y réfléchisse.

  5. martin said,

    « … les critiques, même quand elles sont “injustes”, peuvent nous aider à “avancer”… »
    Marco, là je m’interroge… D’emblée je ne vois pas comment des critiques infondées ou supposées telles pourraient permettre de progresser. J’irais même jusqu’à dire que si elles sont trop nombreuses leur pouvoir de déstabilisation pourrait carrément perturber, et semer un trouble inhibiteur. Reste à savoir à jusqu’à quel seuil elles seraient encore constructives. Je ne sais pas si je suis clair là…

  6. Don Lorenjy said,

    Oh, disons que les critiques injustes en grand nombre peuvent nous aider à repousser notre seuil d’inhibition.
    Et puis, une critique infondée en regard du texte est forcément fondée sur quelque chose (la rage de dent du critique, par exemple), et on peut en tirer enseignement, tel que se questionner sur la validité de son texte envers et contre critique, ou sur sa capacité à séduire le lecteur même atteint de rage dentesque. Bref, même s’il n’y a que de l’attaque personnel, on peut se dire : c’est donc que mon texte, lui, n’est pas si mauvais.

  7. Pibole said,

    et puis souvent, le « critiqueur » a ressenti une gêne, une faille dans a lecture, et il la traduit par une critique qui paraît fausse, mais tout de même comme dirait le tonton de » la java des bombes atomiques »: « y a quelque chose qui cloche là-dedans », et donc, ça vaut le coup de se poser la question, de revoir le passage;
    oui, pour moi, toute critique est bonne à prendre.

  8. Nicolo said,

    Oulà, tu rouvres un très vieux débat. En fait, pour te faire part de ma propre expérience, en dix ans de publications, j’ai surtout remarqué que cela dépend de la raison ou l’éditeur que tu vises lorsque tu couches ton histoire sur papier. La raison, c’est peut-être uniquement pour te faire plaisir, alors en général là on se laisse un peu aller, on s’envole avec sa prose dans un endroit inaccessible ou presque à peu de gens. Ensuite seulement, si l’on le veut présenter à un éditeur, on suit le parcours habituel des lecteurs, des refus ou des acceptations avec du retravail à la clef. C’est là qu’on peut ne pas faire. Si le but est de séduire un éditeur précis, ou de répondre à un contrat avec un cahier des charges, là on aborde un autre problème: il faut rester dans une ligne éditoriale où le directeur de collection va être un guide pour rester dans la lignée de ce que veut le lecteur cible de l’éditeur. Dans ce cas peut-on parler de formatage? Tout auteur passe par la case « corrections/réécriture », ou presque, que ce soit en amont ou pendant le processus d’édition. Donc, pour en revenir à ton cas – putain le hors-sujet – il est vrai que quelqu’un qui a lu ta Suzanne mais ne sait pas que l’écrivain peut avoir autant de styles, de thèmes, de manière d’aborder l’écriture que de nouvelles ou de romans pourra être décontenancé par un style vancien tel que celui de Djeeb. Je ne pense pas que cela ait à voir quoi que ce soit avec la notion de progrès dans l’écriture. On fait tout le temps des progrès, tous les jours où l’on couche sa prose, ne serait-ce qu’après une première expérience de l’édition et des remarques reçues deci-delà, des critiques -méchantes ou gentilles. Et si en plus on a la chance d’avoir des directeurs de collection exigents, on ne peut QUE progresser. Mais… les directeurs littéraire et les directeurs de collections sont aussi différents les uns des autres que les lecteurs. L’un te refusera un manuscrit qu’un autre prendra immédiatemment, tandis qu’un troisième te demandera un gros travail de réécriture pour le prendre. Ah bah, c’est toujours un gros problème qu’affronte l’écrivain. Mais après une dizaine de publications, romans ou nouvelles, je pense qu’on prend le pli et qu’on commence à avoir assez confiance en soi pour ne pas se fier à un avis d’un lecteur précis qui a aimé ceci et n’a pas aimé cela… Bon j’arrête sinon je vais continuer à déblatérer comme un mauvais conférencier ! Mouhahaha ! Youpla-boum.

  9. Don Lorenjy said,

    Bon, alors Youpla-Boum aussi.
    Mais c’est intéressant ce que tu nous dis là, surtout en ce qui concerne les éditeurs, leurs collections et les attentes des directeurs des dites collections. Écrire à la demande, ce peut être frustrant (Moâ l’ârtiste, je n’écris que ce que je veux et prout !), mais c’est le parcours obligé d’un écriveur un peu pro.
    Quant à la notion de progrès, je n’ai pas encore tranché (s’améliore-t-on, ou apprend-on à s’autocensurer avec intelligence ?). C’est pour cette raison que je garde en tête la java des bombes atomiques, merci Pibole.

  10. Pibole said,

    Complètement d’accord avec Nicolo.
    Quand on veut devenir écrivain, c’est souvent parce qu’on désire être l’auteur d’un livre comme ceux que l’on a aimé lire, avec une couverture, une typographie, un titre, un style etc.
    Quand on se colle à l’écriture, on découvre sa propre exigence personnelle, mais on ne s’est pas encore frotté à celle de l’éditeur. Or l’éditeur est celui qui FAIT le livre, qui va l’introduire dans une de ses collections, cet ensemble d’écrits qui ont des points communs et dont chaque unité est originale.
    Donc, bien obligé de répondre à ce regard du collectionneur directeur de coll. Et ses exigences vont faire éclore le livre. Passage obligé.

  11. Nicolo said,

    Pour te répondre, Don Lo, j’avoue que j’ai écrit douze roman/recueils à ma guise (puisque univers adulte et fantasy sans contrat préalable) et trois fois sur commande, à la demande chaque fois d’éditeurs jeunesse. A chaque fois, j’y ai pris un grand plaisir parce que cela concernait mon pays d’adoption et son histoire, mais surtout la troisième fois, où je savais à peu près où je m’aventurais – j’avais « pris le pli » du roman jeunesse. La troisième fois, je m’auto-corrigeais directement en relisant le texte à chaque fois à voix haute (ce que je ne fais pas normalement au premier jet, c’est MAL je sais). Ce qu’on peut bien voir les fautes/répétitions/verbes faibles (clin d’oeil au logiciel trouvé par pibole 😉 ) quand on se relit à voix haute! Ce qui fait que j’ai rendu un manuscrit déjà bien propre au dircoll. La correction a été minimale par rapport aux deux autres livres. Donc, oui, on peut s’autocensurer avec intelligence. Je rapporte ce que m’avait dit André-François Ruaud un jour : « Si jamais tu as un doute sur une phrase, un mot, un dialogue, qu’il te semble faible ou mal dit ou pas cohérent, c’est que ça l’est. Il faut effacer et recommencer, il faut réécrire, toujours et encore, jusqu’à ce que tu en sois satisfait. » Ma mémoire n’est pas aussi bonne, mais c’est en essence ce qu’il m’avait dit. Ce que je n’ai pas respecté parfois, et je le regrette. Je pensais que « ça pouvait passer » dans l’ensemble du roman, mais paf à chaque fois, bien sûr, les correcteurs mettaient le doigt dessus. Et comme me dit souvent mon épouse, un écrivain est son premier correcteur ET éditeur. Car après tout, c’est son livre qu’on va publier, et c’est lui qu’on va juger, non les correcteurs ou le directeur de collection. Un manuscrit a donc tout intérêt à être déjà bien dépouillé de ses incohérences/lourdeurs/répétitions/problèmes d’orthographe avant d’être soumis.
    Mais je prêche des convertis, sans doute.
    Yo.
    Youpla-boum, encore 😉

  12. Don Lorenjy said,

    On est donc bien dans « y a quelque chose qui cloche là-dedans… », à l’auteur de le sentir de lui-même, s’il ne veut pas qu’on lui plonge le nez dedans.

    Ceci dit, j’y retourne immédiatement (Aria 2 mon amour, je ne te lâche plus) !


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