Comme ça s'écrit…


Dies Irae

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 9 novembre, 2008
Tags: ,

Un petit texte écrit pour le jeu presque hebdomadaire du célèbre forum A vos Plumes.

La seule contrainte (à part la taille limitée à 3000 caractères) était la dernière phrase.

Dies Irae

La sage femme n’a rien eu le temps de voir venir. Il faut bien commencer par quelqu’un : ma lame a tranché net dans son cri de surprise. Elle n’avait pas encore touché le sol que déjà j’étais ailleurs.

Pas furieux, pas fou, déterminé. Maintenant que j’y repense, elle n’y était pour rien. Ses cours de préparation à l’accouchement se tenaient dans une honnête moyenne, pas pire que d’autres. On s’attendait à son couplet sur « la douleur qui fait partie de l’intense merveille de ce moment unique », ou quelque chose comme ça. A-t-elle eu le temps d’avoir mal ? Cela m’est aussi intensément, merveilleusement indifférent, que pour elle la douleur de ma femme ou de toutes celles qui ont enfanté entre ses mains.

Une infirmière s’est pointée, évidemment. Service de jour, je ne l’ai pas reconnue. Alors d’un geste j’ai bourré une serviette dans sa bouche avant que le hurlement sorte, un sac à linge de toile par-dessus et une ceinture de blouse pour serrer mains et chevilles. Elle s’en tirera. Mieux que l’autre si je la retrouve. Une petite jeune, je me souviens bien, qui avait pourtant déjà gaspillé tout son enthousiasme. Elle se fichait de voir Constance pliée de douleur, cherchant l’air entre deux hoquets de bile vomissante.Elle a refusé d’appeler l’anesthésiste pour la péridurale. Une question de changement d’équipe, de paperasses à laisser pour les suivants, dans une demi-heure, une heure au plus. Pendant qu’on s’engueulait dans son bureau insonorisé, le cœur de Constance avait lâché, celui des triplés aussi. Très rare, paraît-il : avis autorisé de l’obstétricien.
Il avait éventré ma femme pour sauver ce qui pouvait encore l’être. Ses massages successifs sur les petits corps poisseux de glaires et de sang : juste ce qu’il fallait de spectacle, du bluff pour se raccommoder la conscience. De quoi pouvoir affirmer qu’il avait fait son possible.

Je l’ai trouvé en pleine consultation. Sans regarder d’où je lui arrachais les mains, j’ai broyé son coude dans son dos pour l’inciter à coopérer. Je n’ai eu qu’à lui murmurer à l’oreille  « Les autres… où sont-ils », pour qu’il me comprenne. Il a failli dire « Ne faites pas de scandale ! » mais la chanson des cartilages en torsion l’a juste fait couiner.

Nous sommes partis ensemble vers un local marqué d’un sigle nucléaire. Bien encombré sous la lumière éclatante des néons. Derrière d’autres matériels techniques, il y avait la cuve bonbonne, celle que l’on voit fumer dès qu’on lui ouvre le capot dans tous les reportages médicaux. Comment allais-je les retrouver ?

Le toubib se massait l’épaule en se demandant à quel moment il allait me fausser compagnie. J’ai joué le retour au calme, lui demandant son aide pour récupérer ce que je cherchais. Il a vite compris son intérêt et s’est assis devant un terminal d’ordinateur. Puis s’est dirigé vers un meuble métallique, a fait jouer son trousseau de clés : un tiroir fichier a craché les codes qu’il fallait. Lui m’a interrogé du regard. J’ai désigné la bonbonne. Il a pris une grosse moufle en tissu à reflets métalliques, l’a plongée dans le réservoir d’azote liquide pour en retirer notre précieux tube.

Sa nuque a craqué doucement. Il ne fallait par risquer la chute de nos embryons congelés. Tu vois, Constance ma Chérie, ils n’étaient finalement pas de trop. Qu’allons-nous en faire, moi ici et toi de l’autre côté ? Je les sens à peine à travers la moufle, si petits dans leur cristal de glace. Peut-être auront-il une chance, dans un autre ventre. Un peu de toi et moi en germe. Mais si fugace, si enveloppé de questions. Quel avenir pour nos enfants ? Ces enfants si fragiles.

Voilà, voilà. Pour les curieux, les gourmands, les insatiables, les exégètes et ceux qui voudraient se payer ma fiole, il suffit de cliquer dans la catégorie « Textes » de la colonne de droite pour voir apparaître tous les textes courts mis en ligne sur ce blogounet.

8 Réponses to 'Dies Irae'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Dies Irae'.

  1. Pibole said,

    On ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Bravo et merci pour ce bain de sang.

  2. Don Lorenjy said,

    Hu hu hu… merci pour ce compliment, mais ce genre de « facilités » consistant à accrocher avec du gore, c’est justement ce que je cherche à éviter dans mes romans. Pour un jeu, où l’objectif est justement d’accrocher les votants, je sais que ça marche, alors je cède.

  3. Yap said,

    Ah ! mais le gore est mon fond de commerce, moi, monsieur. Et accrocher est une chose, intéresser en est une autre (celle-là, je viens de la sortir sans réfléchir). Ou alors : accrocher est une chose, garder en est une autre. Ou captiver. Merde, je n’ai rien d’un aphoriste.
    Bref, quelques effets n’empêchent pas un fond.
    Et pour finir, bravo, texte efficace. Mais maintenant que tu le dis, peut-être qu’effectivement, le procédé est « facile ».

  4. Yap said,

    (Et rien à voir, mais pourquoi quand je suis connecté, y a pas de lien vers mon bleug ? Mal foutu, ça.)

  5. Don Lorenjy said,

    (Parce que WordPress trie entre bons et mauvais blogs ? Nan j’déconne, il est bien ton blog, il est là : http://ipsevenenabibas.wordpress.com/ )

    Ah, mais je n’ai rien contre lire un bon gore de temps en temps, surtout s’il est bien touillé comme tu sais le faire. Sauf que quand c’est moi qui écris, je garde le truc pour des objectifs bien précis (ou pour des coups de flemme), parce que je préfère chercher des ressorts hors de la violence, ça m’amuse plus et c’est plus en accord avec ce que je pense des rapports entre les gens. Plutôt que de faire la leçon (taper, c’est mal) j’essaie de trouver et montrer d’autres façons de résoudre les conflits.
    Mais parfois, je me lâche grave (un de ces jours, je replace « Le fer quand il est chaud », juste pour décorer ce blog avec du vomi de passants).

  6. polipoterne said,

    J’espère de tout coeur que ta descendance congelée verra le jour.
    Ca manque « cruellement » de serial killers en ce bas-monde.

    Bel exercice de style, Don, très réussi.

    J’ai adoré.

  7. Yap said,

    Merci pour cette pub et ces compliments, mon cher Don. Tu es bien aimable.
    Concernant le gore (et l’horreur et autres joyeusetés), je voulais juste m’assurer qu’on ne considérait pas ça comme un sous-genre. Ça répond à des envies d’écriture et de lecture. Mais j’avais bien compris ta remarque.
    Ton approche est intéressante (montrer plutôt que dire « faut pas… »). Pour ma part, je ne dis même pas « faut pas », héhéhé.

  8. Don Lorenjy said,

    C’est pour ça que tu ne trouves personne avec qui danser… (« Il était temps de rentrer », Ha Ha, la bonne excuse !)

    Merci Polipote : j’ai deux garçons pas congelés qui feront très bien les killers (ils s’entrainent l’un sur l’autre).


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :