Comme ça s'écrit…


Où l’on approche d’Ambeliane sans sortir de la brume

Posted in Djeeb par Laurent Gidon sur 27 janvier, 2009
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À Hélène Ramdani,
et à tous ceux qui lâchent la bride à leur funambule intérieur.


I – Où l’on approche d’Ambeliane sans sortir de la brume

Il y avait dans cette brume quelque chose d’inquiétant qui venait lécher les flancs du navire. Navire, bien sûr, demeurait un bien grand mot pour cette coque de récupération sans mât ni voile, propulsée par deux pauvres rangées de dix rames inégales et rafistolées. Mais Djeeb Scoriolis y tenait. Il avait gagné l’Arbogail sur un coup de dés magistral et son nouveau statut d’armateur exigeait un navire, pas moins. De même, le mystère dont la brume voilait la route d’Ambeliane lui convenait bien : il voulait être le premier à réaliser l’exploit d’aborder le port de la cité aux mille secrets, et surtout d’en revenir. Une navigation tranquille sous un soleil serein aurait retranché bien de la valeur à sa performance, comme à la façon qu’il aurait plus tard de la narrer. Oui, il vivait et vibrait par le frisson de l’aventure, ainsi que par son talent à partager ensuite ses expériences. C’était ainsi, il était Djeeb et ne voulait rien changer à sa manière, encore moins au moment d’approcher ce qui serait, sans nul doute, le sommet de sa trajectoire audacieuse : Ambeliane ! Pourtant, à n’y rien voir dans ces eaux inconnues, le tout récent possesseur dudit navire commençait à considérer que trop d’aventure pouvait tuer l’aventure.

― Ce vilain brouillard ne me dit rien qui vaille, déclara-t-il en forme de question au capitaine.
Celui-ci ne daignant pas entrer dans la conversation, Djeeb reprit sur un ton de confidence, comme s’il voulait éviter d’effrayer les rameurs, ce qui aurait pu nuire à l’allure :

― On m’a dit que, passé la pointe d’Arfioll, s’ouvrait le territoire des monstres marins. Cela en soi incite à la prudence. Mais avec cette brume par-dessus, alors… Ne dirait-on pas l’haleine d’un dragon, ou pire ?

Le capitaine Salingast leva les yeux au ciel. Il n’était qu’employé. Les propriétaires de l’Arbogail se succédaient au gré des ventes, saisies, ou défaillances, et ce n’était pas toujours pour le mieux. Le rafiot passait de main en main comme un paquet d’espoirs déçus ; aucun des armateurs ne s’y était attaché durablement. Pas assez en tout cas pour intégrer les rudiments d’art maritime. Ce Djeeb, drapé dans un costume voyant et mal adapté aux conditions de mer, ne dérogeait pas à la règle. Il eut fallu un œil plus exercé que celui de Salingast, vieux et usé par le sel, pour discerner dans l’attitude volontiers grotesque du patron et unique passager les signes fugaces de facultés hors du commun. Et puis, il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut voir. Le capitaine, se complaisant dans sa supériorité d’homme de l’art sur ce faquin ridicule, ne comptait pas lui découvrir des qualités bien cachées. Et donc, s’il ne voulait pas perdre son temps à faire l’éducation d’imbéciles de passage en exposant sa conception de la réalité maritime, conception rabotée et soigneusement polie par des années d’expérience, il devait se limiter aux observations factuelles.

― Nous avons passé la pointe d’Arfoïll voilà trois jours. Rien ne s’est produit.
Bien sûr, Salingast ne décela pas l’éclair de malice dans l’œil de Djeeb quand il lui répondit.

― Arfoïll dites-vous, et non Arfioll ? Ah, très bien, j’aurais mal entendu… Oui, trois jours et pas une rencontre désagréable. Nous avons dû avoir de la chance, non ?

Le silence prolongé du capitaine voulait signifier combien, dans sa pratique des monstres marins et de toutes choses issues de l’onde, la chance avait peu de place. Mais Djeeb ne sut apparemment pas saisir la nuance de ce silence-là.

― Cela vous inquiète aussi, reprit-il d’un air entendu.
Il n’avait pris possession de l’Arbogail que depuis cinq jours. Jours tranquilles pendant lesquels il n’avait guère quitté la cabine de soute coincée derrière l’étrave. Salingast avait apprécié de ne pas l’avoir dans les pattes, tant ce rampant précieux ne donnait aucun signe de compétence en matière de navigation. Il s’était à peine présenté comme un esthète épris d’aventure, et rien dans sa tenue ou son comportement n’était venu démentir cette brève introduction. Malgré sa taille honnête, sa seconde jeunesse encore ferme et son allure vigoureuse, ce Djeeb se laissait vivre sans paraître incommodé de n’être utile à rien. Une fois monté à bord, le nouveau propriétaire avait tout juste passé l’équipage en revue, puis exprimé le désir de cingler vers Ambeliane par la route la plus directe.

Ambeliane, rien que ça ! Que pouvait-il avoir à faire dans cette cité close ? Il devait bien y avoir une raison, ou alors le goût de l’aventure dont se targuait le personnage dépassait la simple pose et entrait dans la catégorie des folies furieuses. Personne d’étranger à Ambeliane n’allait jamais là-bas, et de toute façon personne n’en était jamais revenu pour raconter de première main ce qui pouvait s’y voir. Tout ce qu’on savait du port et de la ville haute se limitait aux rares indiscrétions des marins ambelians. Eux seuls, coureurs des mers versés dans tous les trafics, osaient affronter les légendes qui entouraient leur patrie, sa justice réputée intraitable, ainsi que ses défenses naturelles, peut-être plus redoutables encore. Quelques vieux codes de marine en décrivaient parfois les secrets en termes abscons qui amplifiaient encore le mythe. Devancés d’une telle réputation, Ambeliane et ses fins navires régnaient sur le commerce maritime du monde connu, fixant les cours, préemptant les cargaisons, diligentant des caravanes jusque dans les confins intérieurs pour y rafler les plus secrètes denrées et ne laissant que des miettes aux caboteurs locaux. La cité retirée drainait vers elle des richesses impossibles à évaluer, mais comme tout l’arc côtier comptait sur l’efficacité de ses marins pour activer et protéger les échanges entre états, principautés et comptoirs, personne n’y trouvait à redire.

Depuis quelques minutes, le rythme des claquements de fouet sur le dos des rameurs s’était ralenti. Le clapotis des pelles giflant la surface d’une mer d’huile perdait en énergie. Dans ce brouillard d’une rare densité, les sons parvenaient avec une présence extrême. Le cri d’un oiseau, peut-être distant de plusieurs miles, semblait frôler le moignon du mât. Quand se fit entendre un friselis d’eau, soulevé quelque part sur la droite, Djeeb sentit distinctement le frisson de l’aventure se frayer enfin un chemin le long de sa colonne vertébrale.

L’instant d’après, un frottement long caressa l’avant de la coque.
― Ha ! s’exclama Djeeb, un doit levé comme pour rappeler au capitaine qu’il l’avait bien dit.

Mais Salingast n’était déjà plus à ses côtés. Incliné au-dessus du bastingage, il reculait en suivant des yeux quelque espar flottant dans l’eau. Il attrapa au passage une gaffe dépassant du râtelier. Arrivé à la poupe, il se pencha presque jusqu’à basculer, et réussit à crocheter ce qui filait vers l’arrière. Petit, râblé et dense en muscles comme en influx nerveux, le capitaine passait pour une force de la nature. Ses efforts à remonter son fardeau furent pourtant longs et pénibles.

Djeeb observait de loin. Sa confiance dans la nature du monde s’arrêtait à la surface des eaux. Ce qui grouillait en-dessous, ma foi, mieux valait s’en tenir à distance. Dans les mouvements pénibles du capitaine, il lisait un combat acharné contre le rejeton bagarreur de quelque entité des profondeurs. Écailles et dents pointues ou tentacules visqueux, rien d’élégant ne pouvait en sortir. Aussi préféra-t-il se tenir à distance, de peur de froisser son sens esthétique. En de pareilles situations, il avait toujours dû son salut à la compétence d’hommes d’action frustes tels que Salingast et savait maintenir son élégance et sa distance. Il n’était pas peureux, mais prudent. Si d’aventure quelqu’un d’assez costaud s’avisait même de le traiter de couard, il n’aurait pas eu un mot ou un geste pour le contredire, tant qu’il ne s’agissait que de paroles. Djeeb Scoriolis menait ainsi ouvertement sa vie, et jusqu’ici, cela ne s’était pas trop mal passé.

Pour le capitaine aussi, tout semblait s’arranger. Il réussit enfin à faire basculer sur le plateau de poupe un lourd amas d’algues dont s’échappaient quelques crabes, un nœud d’anguilles coléreuses et les doigts déjà grignotés d’une main droite.

― Nous approchons d’Ambeliane, se contenta de remarquer l’homme de l’art.

Sous les algues en effet, Djeeb put voir dépasser les cornières de rotin tressé d’un casier renfermant le bras qui prolongeait la main. Il ne savait pas encore, bien sûr, que les Cours de Justice d’Ambeliane s’exprimaient parfois ainsi ou de bien d’autres façons à l’encontre des maraudeurs des mers ou des visiteurs indélicats. Mais il pourrait bientôt l’apprendre, si toutefois l’Arbogail parvenait jusqu’au port de la cité.

…/…

Voilà.

Le début du premier chapitre de Djeeb le Chanceur, juste pour annoncer discrètement que ce « roman d’aventures extraordinaires » semble avoir trouvé son éditeur. Happy me, happy Djeeb.

15 Réponses to 'Où l’on approche d’Ambeliane sans sortir de la brume'

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  1. Fred-LHSF said,

    Scoop : Ce serait un « bon » éditeur…. pour le moment nous n’en savons pas plus. A vous les studios…

    • Don Lorenjy said,

      Je vois qu’en bon journaliste de terrain, Fred a ses sources 😉


  2. Tu as vraiment le sens du récit, c’est très agréable à lire.

    • Don Lorenjy said,

      Et encore… attends que l’éditeur m’ait fait retravailler tout ça !

  3. Yap said,

    Je n’ai lu que le début de ton extrait (feignantise, écran, tout ça), mais je trouve aussi que c’est agréable à lire.
    Et puis je te redis félicitations ici, également.

  4. Don Lorenjy said,

    Heureusement que je porte mon casque de ski en permanence (anti grosse tête intégral)

  5. Marc Vassart said,

    Je te le souhaite pour la nouvelle année…et c’est fait!
    Aurais-je un don?
    Mais non, c’est toi!
    Félicitations!

  6. Don Lorenjy said,

    Ouais, c’est moi le Don !
    (merci Marc, à un de ces jours)

  7. martin said,

    En deux mots : bravo !

    J’espère que j’aurai droit à une dédicace. Sans dec, je suis content pour toi 🙂

  8. L. Dix-Six said,

    Coooool Djeeeeeb, cooooool.

  9. Denis said,

    Encore un éditeur qui va boire le bouillon en imprimant un torchon. Pas réussi à lire après le titre.

  10. Don Lorenjy said,

    Mon cher Denis, ce besoin impérieux de te rendre désagréable devrait te pousser à consulter. Au moins un ophtalmo, pour arriver à lire les caractères de taille normale.

  11. Lucie said,

    Encore une fois félicitations à toi 🙂

    • Don Lorenjy said,

      Merci (maintenant, on a du boulot pour en faire un livre qui atteigne le niveau requis par ces encouragements 😉 )


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