Comme ça s'écrit…


Viande qui pense

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 29 mai, 2009

Oh happy me !!!

Rappelez-vous, voici quelques mois je faisais une pause et vous tenais longuement la jambe avec mes idées sur la guerre, la conscription, les théâtres d’opération lointains et nos soldats qui rentrent (le 27ème BCA d’Annecy est revenu d’Afghanistan voici deux semaines, je pense à eux aussi).

Il faut m’excuser, j’étais en plein dans la rédaction d’une nouvelle qui, ma foi, me tenait aux tripes.

Et – Oh bonheur ! – je viens d’apprendre que ce texte a été retenu pour publication dans une des revues françaises de référence en matière de SF, revue qui a publié des pointures internationales comme Andrevon, Jeury ou Vance. Soyons honnête, je me hausse un peu du col avec ce name dropping. C’est juste histoire de dire combien je suis content et flatté.

Bon, comme ce n’est pas pour tout de suite, je vous mets l’intro, histoire de (me) faire patienter.

Viande qui pense

« Voilà, c’est vous. Ça vous plaît ? »
Sylvie Lainé – Subversion 2.0

Nous sentions que la guerre allait venir. L’économie du temps de paix arrivait au bout de son souffle, et moi aussi. Mon quotidien était une pure impasse, à peine bordée par les attaches et devoirs familiaux. La guerre, oui, une bonne guerre ! Je ne le formulais pas comme ça, bien sûr. Juste l’envie de changer de peurs, et de retrouver l’action.
Je n’étais pas le seul ici, dans les hauteurs. Malgré l’ambiance artificielle des montagnes changées en parc d’attractions, nous étions de plus en plus nombreux à broyer du noir. Les actifs continuaient de venir s’offrir la neige à plein tarif, mais la légèreté n’y était plus. Les fêtes avaient un goût forcé, pour autant que je puisse m’en rendre compte d’après les échos qui parvenaient jusqu’aux rues pisseuses du Réservoir.
Nous avions échoués là, Patricia et moi et les deux enfants, depuis que j’avais perdu mon boulot de guide. Plus jamais je n’emmènerai les gosses de riches tâter du grand frisson en se lâchant les spatules. Hors d’usage, le free-rider. Un dévalage dans un couloir, une grosse barre rocheuse mal anticipée, une réception craquée sur un rognon de glace vive, le tout sous les yeux des clients. On m’en avait tiré en hélico, après les skieurs payants, rapatriés vers leur suite grand confort avec une ligne de bonus au bar, pour compenser le stress. L’assureur m’avait désigné comme seul responsable. Qui irait blâmer l’insistance des touristes pour que je me jette là-dedans ? Tous les frais à ma charge, et la chirurgie réparatrice trop coûteuse : mon genou n’a jamais voulu se remettre, fin de carrière. Boiteux, j’ai d’abord été relégué aux remontées, puis remercié. Il avait fallu économiser trois sous en descendant loger au Réservoir. Mes journées étaient mortes. Pour me sentir un peu vivre, il me restait des souvenirs et des rêves. Et les promesses guerrières des infos. Elles me glaçaient, mais je n’avais plus que ça.
Quelque chose allait bouger. Il suffisait de regarder autour, de lire les gros titres, de compter les boîtes qui fermaient, les « remise de peine » éjectés de taule et les queutards aux guichets du RevDom. On augmentait préventivement le volume de bidoche à canon. Les spots de recrutement des agences d’intervention canardaient les écrans. Bientôt, l’armée régulière allait relancer la conscription. J’hésitais entre la peur et l’espoir. Côté montagne, c’était mort, fini. M’engager ? L’horreur. La discipline, les armes, l’entassement… l’horreur. Pourtant, qu’espérer d’autre ?

Pat nous maintenait à flot avec son job tout sourire à l’accueil d’un palace. Juste de quoi rester parmi ceux qui pouvaient encore servir. Pour les enfants, cela ne suffisait plus. Je croyais lire mon inutilité dans leurs yeux. Ils m’accusaient de tout, de leurs copains perdus, de la descente au Réservoir, du centre caritatif d’éducation qui leur broyait déjà l’avenir. Ça me faisait vomir d’y penser, mais la guerre pouvait refaire de moi un héros. Le cœur d’un gamin de sept ans et d’une gamine de onze, ça ne se gagne pas en regardant tomber le temps. Difficilement, l’idée d’y aller a fait son chemin.
Pat aussi ne me regardait plus de la même façon. Chaque matin, elle partait bosser en me bouffant des yeux. Pour emporter ce qu’il restait à voir, au cas où je ne sois plus là à son retour ? On a fini par en parler. Elle entendait des trucs, à l’hôtel. Les friqués, les politiques, les maffieux, tous ceux qui avaient quelque chose à défendre et de quoi le défendre. Ça causait dans les salons du hall. La tension était montée. Il fallait que ça pète d’en haut avant que ça mollisse du bas. Comme une avalanche.
― Tu devrais y penser. Avant d’être obligé, je veux dire. Il n’y a pas de honte. Pars avant qu’on t’enrôle dans la Régulière. Tu seras mieux payé. Et tu auras peut-être le choix. Pour l’affectation, je veux dire. Enfin, tu vois…
Ce qu’elle m’a dit m’a foutu un coup. Elle m’y voyait, soldat. Pourtant, elle n’aimait pas l’armée. Son père… Trop de déménagements, trop d’éducatifs au garde-à-vous. Pour qu’elle m’y pousse comme on planque des saletés sous le tapis, il avait fallu qu’on soit tombés bien bas.
― Et puis, on ne sait pas. Peut-être qu’il faut, tu vois ? Défendre quelque chose. Faire son devoir…
Et ça, c’était nouveau. Un argument pourri, qui ma relégué encore plus profond dans mon estime de moi.

… la suite, pas avant l’automne prochain.

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5 Réponses to 'Viande qui pense'

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  1. Yap said,

    Don, le roi du teasing 😉
    Féloches, et puis ça démarre pas mal comme nouvelle.

    • Don Lorenjy said,

      Merci.
      J’ai vu tes photos chez Gd’E : tu fais une très belle mascotte 😉

      • Yap said,

        Heu… merci ?

  2. Irène said,

    Chapeau, le Don Lo !

    *jalouse*
    *jalouse*

    ^^°

    • Don Lorenjy said,

      Jalouse, faut pas : va écrire, qu’on ait plaisir à te lire !


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