Comme ça s'écrit…


L’ImagInaIre, situation critique

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 26 juillet, 2009

Il n’y a pas que la Ligue Deu pour s’intéresser à la situation de l’ImagInaIre en France et jusque dans vos têtes. Ma voisine aussi s’en inquiète. Elle a raison, ma voisine. Rendez-vous compte : personne ne parle plus de l’imaginaire. Ou alors, j’imagine…

D’ailleurs, dès que quelqu’un essaie d’en parler, quelqu’un d’autre débarque pour vous expliquer que ça n’existe pas, que ce mot est vide de sens pour qualifier un genre littéraire, qu’à part peut-être un rapport de la Cour des Comptes, toute littérature est imaginaire, et tati, et tata, disent les uns, non, pas tati, pas tata s’insurgent les autres.

Pourtant, il y a un truc assez intuitif chez ma voisine. Quand on lui parle d’une histoire de fantômes, de vampires, d’hommes chiens qui courent les nuits de pleine lune, de temps qui se détraque et revient en arrière ou bifurque exagérément, de nains qui taillent en pointe les oreilles des elfes, de singularité, de dieux lavés comme neufs ou de post-apocalypse, elle se dit, ma voisine, qu’il s’agit de littérature imaginaire. Les étiquettes de dessous, elle s’en tape. Le problème, c’est que personne ne lui en parle, de ces histoires, à ma voisine (à part moi, pour lui en faire lire).

Le problème ? Kénanahafout, de parler d’imaginaire ?

Ben… rien. Sauf si on trouve que ça vaut le coup, parce que l’imaginaire c’est large, qu’on y trouve tout et n’importe quoi, que plein de gens en lisent sans trop savoir.

En même temps, ils s’en foutent de savoir. Puisqu’ils ne savent pas. Ils lisent ce qui leur plaît, foutez-leur la paix.

Oui, mais peut-être que s’ils savaient, ils varieraient leurs plaisirs, ils tenteraient autre chose, ils iraient voir plus loin. Au lieu de penser que le goût sucré est le seul qui leur convient puisque le goût salé, voire l’acide, l’amer ou le piquant n’existent même pas. Au lieu de répéter qu’il n’y a pas d’intérêt à aller voir derrière la Terre puisqu’elle est plate. Vous voyez l’idée.

Donc, je me suis dit (puisque parfois je pense aux gens, et pas qu’à ma voisine), que ceux dont c’est le boulot n’avaient qu’à en parler, eux, des littératures de l’imaginaire. Même si ça n’existe pas, gna gna gna (ouais, Roland, je sais, je simplifie, mais comme disait mon père : « Ce qui est simple est souvent faux, mais ce qui est trop compliqué est inutilisable »). Et j’ai écrit une lettre. A ceux dont c’est le boulot.

Alors ça disait comme ça :

Chère Nathalie (oui, la lettre était adressée à différents journalistes de la presse littéraire, je vous reproduis juste celle de Nathalie Crom, responsable de la rubrique livre de Télérama, vous pouvez lui écrire aussi à crom.n@telerama.fr)

Donc, Chère Nathalie,

Début juillet paraîtra mon deuxième roman – Djeeb le Chanceur – et je ne doute pas que l’éditeur (Mnémos) vous en enverra un exemplaire, puisque je vous l’ai dédicacé. Vous-même ou quelqu’un de votre équipe y jetterez peut-être un coup d’œil, voire le feuilletterez et y prendrez un peu de plaisir.
Si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas pour quémander un article dans vos colonnes, mais pour vous alerter sur une situation plus générale, dont Djeeb le Chanceur aura hélas probablement à souffrir. Depuis que la rubrique Rayon SF a disparu, les littératures de l’imaginaire ne sont plus traitées dans Télérama. Plus en tant que telles, du moins. Certes Ronald Wright ou Cormac McCarthy ont eu les honneurs d’un article mérité, mais sans que les mots de science-fiction ou d’imaginaire aient été cités. Et il en va ainsi dans l’ensemble de la presse française. Pourtant, ce domaine littéraire est en ébullition : en ne le traitant pas, vous privez vos lecteurs de l’appareil critique qui leur permettrait de l’arpenter et de s’y retrouver.
Le constat n’est pas neuf. L’article Le procès en dissolution de la SF intenté par les agents de la culture dominante signé de Gérard Klein (responsable de la collection SF de référence Ailleurs et Demain, chez Robert Laffont) date de 1977. Je ne saurais vous infliger une nouvelle analyse bourdieusienne du champ des littératures de l’imaginaire. Plutôt vous signaler ce qui est à l’œuvre, ici et maintenant.
Ce qui a changé, c’est l’éclosion d’un marché nouveau : celui de la Fantasy grand public. Des éditeurs comme Bragelonne ont eu l’intelligence de croire au potentiel de cette littérature en France. Ils ont osé multiplier les sorties, occuper l’espace, trouver et entretenir un lectorat. Hélas, pour en arriver là et tabler sur des valeurs sûres, Bragelonne a dû se détourner des jeunes auteurs français. Son succès, regardé de haut par les professionnels installés, a conduit cet éditeur à créer son propre concurrent avec le label Milady. Ce n’est pas un feu de paille, les succès sont là, mais la critique les ignore.
Des auteurs français, à succès  eux aussi (dont Werber, Chattam, Loevenbruck…), ont créé la Ligue de l’imaginaire, avec pour ambition de toucher le public des Marc Lévy ou Guillaume Musso. Ce sont des stars, leur coup de communication aura des retombées. Dans l’esprit d’un lectorat peu informé, ils seront l’imaginaire en France, et ne craindront pas la critique qui de toute façon les néglige.
En octobre prochain arrive en France le label Orbit (Calmann Lévy, donc Hachette), déjà leader sur les marchés anglo-saxons. Orbit, c’est le marketing dans toute sa puissance : sept parutions dès cet automne, livres conçus comme des produits déclinables, uniquement des traductions ayant connu le succès à l’étranger, publicité tous azimuts, force de diffusion et PLV lourde en librairie… Orbit, même s’il ne rafle pas la mise, représentera très fortement l’imaginaire auprès du grand public, et n’aura aucune crainte de la critique.
Il n’y aurait rien à redire à cette situation, qui va conduire de plus en plus de lecteurs à découvrir et apprécier au moins une facette de l’imaginaire, si elle ne présentait un sérieux défaut à mes yeux : les auteurs français qui écrivent de la SF, de la Fantasy ou du Fantastique avec une certaine ambition littéraire, seront complètement marginalisés par ce formatage. Leurs éditeurs n’ont pas la force de frappe que vont déployer ensemble Bragelonne, Milady et Orbit dans la guerre d’espace qui s’annonce sur les étales des libraires. Pourtant, ils existent.
Une génération montante est en train de créer un nouvel imaginaire : Catherine Dufour, Jérôme Noirez, Jean-Philippe Jaworsky, Stéphane Beauverger… Les anciens sont toujours là, inventent, écrivent, publient et font avancer le genre. Leurs œuvres alimentent des débats acharnés, jusqu’à l’Assemblée Nationale où l’appel « Qui contrôlera le futur ? La SF contre Hadopi » a été cité plusieurs fois. Cet imaginaire-là, engagé envers la société toute entière, a besoin de vous pour la toucher.
Je comprends les journalistes : vous ne nous devez rien si nous n’arrivons pas à vous séduire, ou à vous intéresser. Pourtant, en tournant le dos à la littérature de l’imaginaire, vous la livrez aux seules forces du marché, qui soumettent les auteurs aux recettes censées assurer le succès reproductible. Alors qu’avec votre attention soutenue, comme vous l’avez fait pour le policier, la qualité et l’humain pourraient s’y épanouir plus largement, toucher et élargir leur public, le faire rêver plus haut.
Dans l’espoir d’avoir su éveiller votre intérêt, je vous prie de croire, Chère Nathalie, en l’expression de mes sentiments les plus hautement Fantastiques, Fantasystes, Science-Fictionnels…

Signé : moi-même

Voilà. C’est une prise de position, et je conçois que nombre des points soient contestables. D’ailleurs, ils ont été abondamment contestés lorsque j’ai tenté de les développer ici ou là. Pendant qu’on se conteste entre nous, le monde tourne.

Inutile de vous dire que ma petite lettre n’a eu aucun effet. Peut-être que si on s’y mettait à plusieurs… Non ?

Bon, vous avez le texte, vous pouvez le reprendre à votre sauce, le raccourcir, le rallonger, l’envoyer à vos copains journalistes en Suisse, en Belgique et au Québec (Vive… libre !), et on verra celui qui décrochera le plus d’articles.

Moi, je suis en vacances, je vais à la plage, voir s’il y a du vent, des vagues et l’envie de sauter dedans.

A bientôt, et dormez bien.

Djeeb Couv low

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7 Réponses to 'L’ImagInaIre, situation critique'

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  1. Travis said,

    Bonne vacances Science-Fictionnels

    • Don Lorenjy said,

      Merci. Aujourd’hui, c’est la météo qui est science-fictive 😦

  2. azarian said,

    et sinon t’as voisine elle est …euh je m’égare. Donc toujours pas de réponse pour ta lettre, on va dire que c est les vacances…
    bon wind surf !
    Az

  3. azarian said,

    Pas cool Nathalie !

  4. Siel said,

    Mon roi, Ô mon maitre, quand il a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs… sauf un peu chez sa voisine, ce que je comprends aisément.
    Il me semble que, ce que tu avances là n’est pas tout faux !

    Si on souhaite voir fleurir de nouveau les étales imaginaires, ne nous laissons pas piétiner !

    Tiens, si j’allais terminer ma nouvelle, moi…

    Bon courage, monsieur !


  5. […] choses. Chacun va essayer de rebondir. L’éditrice se tourne vers de nouveaux projets, les auteurs reprennent leurs manuscrits inédits sous le bras pour leur trouver un foyer accueillant. Affaire […]


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