Comme ça s'écrit…


Il y a un nouvel homme nouveau ? (bis)

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 20 août, 2009
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Ce petit texte un peu caustique (ça nous soude) avait été mis en ligne sur le blog de feu Le Navire en Pleine Ville. En chipotant du détail avec Lilithlanoire, je m’en suis souvenu. Et, trouvant qu’il n’avait pas tant de rides que ça, j’ai décidé de vous le resservir. Bien lavé, c’est comme neuf…


Il y a un nouvel homme nouveau ?

À chaque soubresaut de l’humanité, on nous prédit un homme nouveau. Il avance caché, les obtus ne veulent pas le voir. On a pourtant toujours fondé sur lui de grands espoirs. C’est vrai qu’il a un jour inventé le feu, la civilisation, Dieu et ses religions, la renaissance, l’économie de marché, la bombe et même la fin de l’histoire. C’est vrai qu’autour de lui, beaucoup de choses ont changé. Mais lui, l’homme nouveau, n’était-il pas un peu répétitif, avec toujours les mêmes besoins, les mêmes ambitions, et surtout les mêmes travers ?
Eh bien cela va changer pour de vrai.
Même Michel Serre (philosophe bien connu puisque assez médiatique) nous le dit. « Nous vivons un moment de grande rupture dans l’histoire de l’humanité… » Tel quel. Sans que cela soit dû à Monsieur Sarkozy.  Et le même Serre d’ajouter « Mais personne ne le voit venir. »
Alors là, je m’insurge.

L’homme nouveau existe, je l’ai vu venir, puisque j’en suis un.  Je m’explique.
L’homme ancien reposait sur une conception tellement évidente qu’il a fallu un hurluberlu comme Boris Cyrulnick pour nous la rappeler : l’homme sans ses semblables n’est pas un homme. On ne devient homme qu’avec le contact des autres, leur frottement nous façonne individuellement, l’autre en interaction nous est nécessaire rien que pour exister en nous-mêmes .
Bon.
Mais ça, c’était l’homme ancien.
L’homme nouveau n’a pas besoin des hommes, lui. Pas en tant qu’individus. Il a seulement besoin de l’homme en général.
Un peu comme une idée qui rassure. Et surtout comme un réservoir.

Avant, l’homme avait besoin de son voisin, ou au moins de composer avec lui, ne serait-ce que pour pas prendre un coup de fourche en pleine face. Il fallait se serrer les coudes pour bosser, arriver à quelque chose, améliorer un peu la soupe. Alors il fallait se connaître, s’apprivoiser, se supporter.

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’homme concret. Et beaucoup moins d’efforts à faire pour être supportable. Dès que je suis insatisfait, je change : de marque, de magasin, de collaborateur, voire de patron (si je peux… mais si, bien sûr que je peux, c’est une question de choix).
On m’objectera que ça ne date pas d’hier. Je répondrai que oui, que depuis la première vague de mondialisation industrielle (XIXème siècle disent les historioéconomistes) la tendance est à la création d’outils et de moyens de transport visant à accroître l’interchangeabilité et le désancrage territorial (des matériaux, des produits, des hommes). Mais ce n’est que depuis une vingtaine d’années que cette tendance a dépassé le domaine physique pour s’étendre à la communication entre personnes, des idées, du simple bavardage, et surtout des sentiments (en gros, depuis 3615 Ulla). C’est donc là, pour moi, que l’homme nouveau prend naissance, dans cette possibilité d’échange intime virtuel et désincarné, qui n’a plus besoin de l’autre en face pour être satisfaisante. Et nous sommes les premiers adultes à avoir trempé dans ce bain tout au long de notre construction.

On me rétorquera aussi que de plus en plus de personnes s’engagent au service des autres, que l’humanitaire proche ou lointain est la preuve que l’homme va toujours au contact de l’homme. Je dirais encore oui, mais non et non. Oui parce que c’est vrai, y en a, de l’engagement et de la charité internationale. Non parce que ces engagements cohabitent, et souvent chez les mêmes personnes, avec une totale indifférence à des maux plus proches et plus intimes, souvent dans leur famille même. Et non aussi, parce qu’ils concernent de la réparation, pas de l’échange quotidien. Avoir besoin du mal des autres pour jouer au pompier est une chose. Avoir besoin de l’autre présent pour devenir soi en est une autre. Une preuve ? Allez, une seule : ce texte. Être lu, voire critiqué, par vous, si éloignés et désincarnés, suffit à mon épanouissement personnel. Mais je ne prendrais pas le risque d’aller en parler à mon voisin, par peur de ce qu’il pourrait penser de moi, et de ce que cela pourra mettre en danger notre relation au quotidien (faite d’ignorance maquillée en faux respect). Je n’ai pas besoin de penser avec lui et de supporter son jugement (voire d’évoluer avec lui), vous me suffisez. Et tout est à l’avenant.

Dans un souci de facilité et de sécurité, les prestataires qui me facilitent la vie sont interchangeables, du producteur de nourriture ou de voiture jusqu’à mes reproducteurs eux-mêmes (je sais, on dit parents). Les familles recomposées fonctionnent parfois très bien, sur un principe d’affinités électives. Si je préfère le nouveau mec de ma mère, il deviendra mon père mieux que mon père. Si mes amis m’ennuient ou disent juste une fois quelque chose qui me déplaît, je change d’amis : il me suffit d’aller sur Internet, dans cet immense réservoir d’amis potentiels qui pensent comme moi. Je n’ai aucun contact réel ? Tant mieux ! Au moindre désaccord, j’en changerai d’autant plus facilement. Alors qu’avant, il fallait que je supporte la brouille avec des proches, m’arranger pour ne pas les croiser à l’école ou à la boulangerie (à la bibliothèque ou au théâtre ? d’accord…).

Je n’ai plus besoin de mon conjoint, ni même de mes enfants. Pas durablement. Tout m’incite à prendre et à laisser, à papillonner au gré de mes lubies, c’est ma liberté devenue sacrée. L’amour peut naître et passer sans que ma vie en soit changée. Mes enfants peuvent enfin être eux-mêmes, puisque je n’ai plus besoin d’eux à mes côtés pour prendre ma suite, assurer mes vieux jours, prolonger la lignée (pfff, quelle idée !). Mon avenir est protégé par un autre système de régulation, beaucoup plus large et rassurant. Toute ma vie fonctionne sur ce que j’aime ou n’aime pas. Je ne m’engage que tant que cela me plaît. Et puis je dégage. Le réservoir d’hommes sur lequel m’appuyer est immense.
Je n’ai plus besoin des quelques humains près de moi, juste de savoir qu’il reste encore, quelque part, assez d’humain en général pour que tout continue de tourner. Je suis l’homme nouveau. Vous me reconnaissez ?

4 Réponses to 'Il y a un nouvel homme nouveau ? (bis)'

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  1. Rien à ajouter à ce texte…. Très bien construit et intelligent… il cerne bien le phénomène : tout se consomme, tout se vend… Plus de liens, on zappe.
    Mais en fait je rajouterai tout de même une chose : (le syndrome de la grande gueule, toujours rajouter une chose…) on ne sait même plus pourquoi on aime, pourquoi on n’aime pas… Si nous aimons, si on nous fait aimer… Tout fonctionne sur une pseudo attirance que l’on ne maitrise même pas… qui est devenu quasi publicitaire.
    Quel besoin de relations sociales avec nos congénères humains?
    Bref, j’aime vraiment beaucoup ce texte qui met en exergue ce phénomène de centration sur l’individu et de dilution du social (au sens de faire société) dans le grand défilement commercial, sous prétexte de liberté…

    • Don Lorenjy said,

      Ouf, j’ai passé l’écrit 😉 Merci Lilith !
      Quant à ton ajout, il dépasse à mon sens le côté publicitaire (qu’est-ce qu’on nous fait aimer ?) pour entrer dans le domaine croisé de la philosophie et de la neuropsychologie. Qu’est-ce, en nous, qui aime, et pourquoi ? La conscience abstraite du corps a-t-elle un sens ? Vache de question qui a sans doute été répondue par nombre de penseurs, donc je ne m’y risquerai pas…


      • Je me base sur de l’observation pure et, encore une fois, mon désenchantement sociologique pour dire cela. J’ai remarqué » à l’université, que même la « cote » d’un type de fille ou d’un type de mec était conditionnée par ce qui se faisait en ce moment… le relation sociales, les occupations,… même les livres lus!! Je suis passée pour un OVNI car je refus obstinément de lire du (yark) Marc Levy… Aucun des lecteurs (lectrices plutôt) de ce sinistre personnage n’a été foutu de me dire pourquoi ils lisaient cette merde… si ce n’est qu’il en avaient vu la publicité…


    • Bon, promis, après je me la ferme. Mais c’est de la faute à l’auteur de ce texte, il m’inspire. L’homme nouveau consomme donc des hommes, En serais-t-on réellement à l’Homo Economicus? Dont l’ensemble des fonction sont régies par les même règle que celles du marché?

      Bref…. toujours pas plus optimiste… mais heurese de lire des bonnes choses comme ce « petit » texte!


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