Comme ça s'écrit…


Abdication

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 29 août, 2009

Attention, philo de comptoir. Enfin, philo… Plus une intuition qu’une réflexion, et vous n’aurez pas grand mal à la réfuter, d’autant que je ne connais ni ne maîtrise aucun concept permettant de l’étayer. Donc voici :

Nous vivrions une abdication de notre pouvoir sur nous-mêmes, compensée par une illusion de pouvoir sur les autres.

Peut-être n’est-ce pas nouveau (à la différence de l’homme nouveau), mais cela me paraît s’exacerber.

J’appelle pouvoir sur moi-même ce que je suis à mes yeux, ce que je fais, ce que je m’autorise ou m’interdit, ce dont je rêve, ce que je veux être, ce que j’aime, ce qui me fait plaisir, ce qui me fait peur, ce que je supporte et ce que je ne supporte pas, ce pour quoi je m’engage ou m’enrage, pour une petite part ce que je crois et ce que je sais, pour une grande part ce que je ressens.

J’ai abdiqué ce que je suis à mes yeux en me comparant à des modèles tellement présents que je n’ai plus aucun pouvoir discriminant entre la fable et le souhaitable. Ils sont partout, dans les images et les mots. Je veux être Superman et séduire comme George Clooney, claquer du fric et passer à la télé. Je ne suis rien et ne fait rien de tout ça, ma valeur intérieure en souffre.

J’ai abdiqué le pouvoir d’être utile à mon prochain, de justifier ma vie en relation avec les autres : je peux ne servir à rien tant que je suis payé pour cela.

Le bien c’est la loi, le mal sa transgression : j’abdique toute morale personnelle pour me plier à ce diktat. Rester dans les clous est suffisant. Ne pas être hors la loi tient lieu d’éthique.

Mes rêves, mes envies, mes projets me sont servis par la publicité, certes, mais bien au-delà par l’omniprésence de la vie des autres, plus forts, plus riches, mieux logés, mieux mariés… ou a contrario miséreux, malheureux, dépossédés, détruits, comme repoussoir. J’abdique ma volonté d’être comme la bille du flipper sa trajectoire.

Mes peurs même me sont extérieures. On me promet la sécurité en désignant les coupables à éradiquer, sans discernement au sein des catégories, et surtout sans avoir à me sentir responsable : malbouffe, sans papier, tabac, intégristes, alcool au volant, jeunes à capuche… Une inquiétude ? Je prie et compose le 15.

Ce que je crois est perverti par tout ce que m’assène l’écran sans filtre ni raison (si, si, les boules de lavage produisent des rayons qui cassent la saleté du linge sans perturber l’environnement !), et le peu que je sais se noie dans l’océan de ce que je ne sais pas alimenté par les fleuves de mes erreurs. Je renonce à mémoriser, à creuser, en poursuivant l’illusion de pouvoir tout survoler et de ne rien avoir à retenir, puisque je sais où trouver. J’abdique, dans la plus grande bibliothèque du monde, le pouvoir d’ouvrir un livre car ce serait renoncer au même instant à tous les autres.

J’abdique le pouvoir de m’indigner à bon escient, calibré que je suis par le déluge émotionnel que m’imposeront les médias dès que je tenterai de savoir ce que je ne peux pas aller voir par moi-même. Fermer le robinet, fermer les yeux, n’y changera rien : on m’en parlera, on me sommera de réagir, sans réflexion. Pire, on me rhétorisera que « si je tolère ça, c’est que… », pour bien me rappeler le mode binaire dans lequel nous apprenons à être pour les uns et contre les autres, dans des combats qui sont de toute façon combattus par d’autres, loin d’ici. Jusqu’à ce qu’ils se rapprochent.

Heureusement, cette chaîne d’abdications a sa compensation. Quel pouvoir ai-je gagné en abandonnant tous les autres ?
Celui d’acheter, sans question, sans implication, sans responsabilité (puisque c’est à vendre), si j’ai de l’argent.
Et si je n’en ai pas, celui d’exiger. Exiger la sécurité, la santé, la liberté, le revenu minimum, la retraite et la qualité de l’air, exiger tout ce que me doivent les institutions, sans avoir à y participer, sans m’abaisser, sans avoir à demander à des individus, sans avoir à me justifier.

Acheter et exiger. J’ai ces pouvoirs sur les autres, et ils suffisent à ravaler ma rancœur.

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11 Réponses to 'Abdication'

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  1. Lunatik said,

    Je ne te contredirai pas.

    D’une part parce que j’ai jamais fait de philo et que je ne connais pas les ficelles permettant de dire tout et n’importe quoi sur vingt huit pages à partir d’une simple phrase , d’autre part parce que développer dans une petite case de commentaire, c’est pas évident.
    Les vingt huit pages en question n’y tiendraient certainement pas.

    Et puis aussi certainement parce que je trouve ce billet très bien vu, reflétant pas mal de mes craintes et mes dégoûts.
    Cela en particulier: Ne pas être hors la loi tient lieu d’éthique.
    Je crois que c’est ce qui me fait le plus froid dans le dos.

    • Don Lorenjy said,

      Moi non plus, je n’ai pas fait philo, c’est pour ça que ce billet est sans doute un tissu de banalités. Mais, comme toi, ça me pesait et je me sens mieux de l’avoir sorti.
      En revanche, à « crainte et dégoût » je substituerais peut-être « prudence et espoirs ». Parce que j’ai l’impression que reprendre le contrôle sur ces abdications est une piste à suivre, non pour améliorer l’humanité (chuis pas si ouf), mais pour au moins déserrer le nœud qui peu à peu m’étouffe.
      Et puis, les faux pouvoirs, on peut s’en écarter.

  2. lillithlanoire said,

    Je n’ai pas fais philo non plus, mais comme je suis une grande gueule, et que je n’abdique rien, j’ai toujours quelque chose à dire.
    Donc, justement, cette abdication n’est-elle pas le fruit de la facilité? ce qui fait la force du capitalisme et de l’Etat socio-démocrate qui va avec n’est-il pas justement qu’il propose ce modèle pervers d’infantilisation? quand on laisse aux autres, ceux d’en haut, le loisir de décider de nos vies et que l’on compense par ce faux pouvoir bien illusoire qui est celui de l’argent? Il est nettement plus facile de se laisser diriger que de diriger sa propre vie… de faire des choix réels, de devoir apprendre et cultiver sa cervelle, de douter,…

    je ne trouve pas que ce texte soit un tissu de banalités… ou du moins si il en est, ce sont des banalité qui ont besoin d’être dites…

    • Don Lorenjy said,

      « Il est nettement plus facile de se laisser diriger que de diriger sa propre vie… de faire des choix réels, de devoir apprendre et cultiver sa cervelle, de douter,… » : je crois que c’est ça, une facilité à laquelle chacun cède, personnellement. D’où l’inutilité, voire la néfastitude (?), de chercher des responsables hors de soi-même. Laissons « ceux d’en haut » décider, puisque nous leur en donnons mandat, mais pas de ce qui fait notre être intérieur.

  3. lillithlanoire said,

    Oui, mais toute la question est de savoir si nous devons réellement leur donner mandat pour décider,… à ceux d’en haut… Personnellement je ne vote pas, car justement pour moi le vote signifie abdiquer (je crois que je vais me faire hurler dessus, avec le discours habituel, sur le droit de vote , ect…). Nous sommes dans un système qui infantilise à l’extrême toute personne… dans son travail, dans ces choix politiques, mais aussi dans l’ensemble de ces choix concernant sa propre vie…
    Petit exemple d’infantilisation :
    Je suis actuellement au chômage (RSA) et il faut voir la manière dont on nous parle… J’ai fini par dire à la référente emploi que si elle continuer à me parler comme une attardée, je n’allais pas tarder à me mettre à baver… et que non, je n’ai pas besoin d’une formation pour apprendre à faire des CV, que si elle avait regardé le mien elle aurait pu se rendre compte que j’en suis à mon 2ème master, que j’ai toujours bossé durant mes 8 années de fac et que bon…

    • Don Lorenjy said,

      Ne pas voter est un choix (à quand la prise en compte des votes blancs ?), et l’infantilisation reste le meilleur moyen d’habiller le mépris pur et simple que l’on a pour l’autre et sa différence. L’autre (le chômeur, l’immigrant, le « nouveau ») est forcément un inadapté qui a besoin d’aide et pas d’information, de commisération et pas de respect, et surtout de catégorisation (‘rentre dans ta case ! »), pas d’un regard juste.

      • lillithlanoire said,

        Aujourd’hui, avec quelques copains, nous avons cessé d »abdiquer : blocus d’un pôle emploi jusqu’à réintégration d’un radié… A plusieurs, c’est plus facile de se reprendre en main…

      • Don Lorenjy said,

        Bravo ! Tout seul, on n’est rien.

  4. Travis said,

    Ne pas voter est un choix (à quand la prise en compte des votes blancs ?) Oui à quand?

    Ton billet m’a fait du bien, moi qui déprimais devant mon écran tu m’as remonté le moral.

    Ma belle mère utilise des boules de lavages, c’est très bien mais ça ne donne pas cette merveilleuse odeur des champs (comme dans la pub avec le nounours) est il vrai que l’on peut y ajouter des huiles essentielles pour parfumer le linge et préserver ce qui deviendra peut être un jour la planète des singes?

    Merci

    • Don Lorenjy said,

      Désolé Travis, mais les boules de lavage (celles à la céramique censées ioniser l’eau, Ha Ha) c’est pipeau le nigaud : autant laver à l’eau claire.
      Mais je suis content de t’avoir fait un peu de bien. C’est rare. J’apprécie, merci !

      • Travis said,

        C’est toujours un plaisir de venir te lire cher Don Lo.

        (Pour le lavage en fait ma belle mère utilise des noix indiennes, après je ne suis pas rentré plus dans le détail, mais effectivement en lisant ici et là les avis sur les boules de lavage ça à l’air d’une belle arnaque.)

        Bon je vais imprimer « Dégradation » sur papier brouillon et je reviens sous peu te donner mon avis.

        Merci


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