Comme ça s'écrit…


Pourquoi avant comment

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 décembre, 2009

Ce week-end j’étais donc à Sèvres pour les sixièmes rencontres de l’imaginaire, ce qui m’a valu nombre de plaisirs ineffables et deux fois quatre heures de TGV, ce dont je ne me plains pas, vous allez voir pourquoi.

Mais revenons légèrement en arrière. Un jour, bêtement, j’ai lâché cette phrase très arrogante sur un forum : «La différence entre ceux qui veulent écrire et ceux qui écrivent, c’est le temps qu’ils y passent.» On est d’accord, c’est bête.

Ce n’est pas une question de temps. C’est une question d’envie et d’idée. Pour faire simple, on dira que ceux qui disent avoir envie d’écrire ont surtout envie d’avoir écrit. Et que ceux qui écrivent ne se posent pas la question : ils ont une idée, c’est pour cela qu’ils l’écrivent, mais ils pourraient aussi la peindre, la tourner en Super 8 ou la jouer au tuba.
J’ai bien prévenu que ce serait du simplifié.

Retour à Sèvres. Qu’ai-je appris à l’occasion de ces rencontres ? Deux choses :
1 – je peux passer huit heures dans le train sans lever le nez de mon clavier pour finir un roman ;
2 – aller de Sèvres à Viroflay en trottinette c’est possible mais c’est long et ça monte.
On ne dirait pas, mais les deux sont assez liées.

Revenons aux wannabe, cette personne jeune ou moins, qui voudrait écrire ou écrit déjà, voudrait surtout être publiée, et dont il est de bon ton de se moquer lorsque, soit on n’écrit pas (c’est plus facile), soit on est publié. Le wannabe m’intéresse, m’émeut souvent, m’agace parfois lorsqu’il a du talent et n’arrive pas à percer. J’ai l’impression, peut-être fausse, que le wannabe en arrive à un tel désespoir de ne pas être lu/reconnu/publié qu’il est prêt à sauter sur toutes les martingales qu’on lui vendra comme garantie à best-seller.

Et là, j’interviens, tel le Cabalier Vlan : cette martingale n’existe pas.
Wannabe crédule, lis ce qui suit, c’est pour toi !

J’ai lu Écriture, de Stephen King, où le maître explique comment il faut faire pour réussir comme lui. C’est bien, lisez-le, adaptez-le à votre sauce ou méprisez-le. Cela ne changera rien. Parce que je crois que le gros problème de l’écriture, ce n’est pas comment, c’est pourquoi. Le comment, on finit toujours par trouver, et puis ça se travaille. Alors que le pourquoi…

Pourquoi ai-je passé huit heures à boucler trois chapitres que personne ne m’avait demandés, alors que je n’avais pas ou mal dormi, m’étais réveillé à 4 heures du mat’ pour choper le train de Paris, et avait au moins trois livres à pleurer d’envie dans mon sac ? Pourquoi ?

Pour finir ce que j’avais commencé ? Ouais, ça le fait. Mais ça ne fait aussi que déplacer la question à : pourquoi donc avais-je commencé ?
Parce que ! La raison est propre à chacun, mais il faut en avoir une, et une bonne. Parce que j’avais une idée et qu’une idée on la creuse, sinon elle meurt. Parce que mon épouse aime lire ce que j’écris. Parce que j’adore rencontrer d’éventuels lecteurs et leur parler de ce que je viens d’écrire pour eux. Parce que j’aime aussi croiser des gens que je ne connais pas et qui me connaissent un peu parce qu’ils m’ont lu. Parce que, à mon âge, on a réussi ou raté suffisamment de trucs pour oser se lancer sans savoir, pour voir si on peut… A vous, wannabes chéris, de trouver vos parce que, pas les miens, ils sont déjà pris.
Le seul que je vous prête, c’est celui-ci : écrire pour quelqu’un. C’est toujours mieux que pour soi, ça pousse plus fort, ça regonfle quand il y en a marre. Si à « Pourquoi ? » vous répondez « Pour toi ! », vous y arriverez.

Voilà, c’est dit : demandez-vous pourquoi ou pour qui, et le comment ne sera qu’une suite logique.
Cette révélation vaut son poids de cachou. N’hésitez pas à la partager.
Ce qui me ramène à Sèvres-Viroflay en trottinette. Écrire, c’est bien, c’est fun, c’est gratifiant. Mais c’est long et c’est dur. Pour tout le monde. J’ai commencé ce deuxième épisode des aventures de Djeeb Scoriolis en juillet dernier. Je l’ai achevé hier, en arrivant du côté de la gare Mâcon-Loché-TGV.

Certains pourraient dire que cinq mois d’écriture pour un roman, ce n’est pas si long. Ils seraient loin du compte. Plus on avance, plus c’est long. Plus la masse du travail accompli augmente, et moins la masse de ce qui reste à écrire diminue. Ce n’est pas un paradoxe, c’est le principe de fatigue. Ayant écrit ce que vous avez écrit, vous savez les efforts que cela demande, et la seule idée de les transposer à ce qui reste à écrire vous anéantit. Vous êtes fatigué autant par le boulot fait que par celui à faire. Cela ne s’additionne pas : ça se multiplie. Et si vous ne savez plus pourquoi, il y a de bonnes chances que vous laissiez tomber.
Travaillez votre pourquoi. Parce que c’est long, et qu’en plus ça monte.

Sur ce, je vous prie de m’excuser d’avoir été si long. Aujourd’hui, mon pourquoi, c’était vous. Alors ça le valait.

Je tiens à remercier tous ceux qui, ce samedi à Sèvres, ont participé par leur seule présence à l’élaboration de ces considérations oiseuses sur l’écrit. Auteurs, éditeurs, amis, lecteurs, ils sont l’équipe que je trimbale toujours avec moi. Ils sont mes pourquoi de tous les jours.
Donc merci à : Joseph Alteirac, Karim Berrouka, Pierre Bordage, Stéphane Beauverger, Philippe Caza, Fabrice Colin, Nathalie Dau, Catherine Dufour, Jacques Fuentealba, Frédéric d’Omerveilles, Gaby Ferrandez, Laurent Genefort, Johan Heliot, Serge Lehman, Jean-Philippe Jaworsky, Maïa Mazaurette, Jean-Luc Rivera, André-François Ruaud, Jérôme Vincent, Karine, Jean-Loup, Peggy, Stéphane, Maxime, et les autres…

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17 Réponses to 'Pourquoi avant comment'

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  1. Pibole said,

    Et moi j’ajouterai: une fois que c’est écrit, ce premier jet travaillé et retravaillé le nez sur le guidon, il faut qu’il passe au feu de la critique de ses beta testeurs et de celui qui va le publier.
    Autrement dit: quand c’est fini, ce n’est pas fini.
    Prendre un peu de temps, comprendre ce qu’on a voulu dire et savoir à quoi on tient, malgré les doutes de l’éditeur.
    La route est longue.
    Fignoler, poncer, buter sur la même phrase dix fois avant de trouver la solution…
    Relire encore jusqu’à ce que cette relecture ait la fadeur du chewing gum trop mâchouillé. Mais bon, le texte privé de tout affect révèle ses imperfections. C’est le bon moment pour élaguer..

    Envoyer aux éditeurs, attendre les refus. Recommencer. Retravailler.
    Quand on veut écrire, on ne se plaint pas. on pleure en famille, pas à l’extérieur. On sait, intimement qu’on va y arriver, et que les bruits qui courent sur le copinage et autres sont billevesées faites pour se consoler et entretenir l’amertume ou la justification de son echec.
    Un éditeur ne prend un texte que s’il sent qu’il peut tirer son épingle du jeu avec. Et encore mieux, faire un peu de blé. C’est normal. A chaque manuscrit, on reprend la file d’attente.

    écrire, c’est tout ça.

    • Don Lorenjy said,

      C’est bien vrai tout ça. Mais certains ont de la chance : ce qu’ils écrivent est bon du premier coup. Tout le monde le leur dit. Il n’y a que les éditeurs pour ne pas s’en rendre compte.

  2. Yap said,

    « ceux qui disent avoir envie d’écrire ont surtout envie d’avoir écrit »
    Ben moi j’écris parce que j’aimerais avoir écrit. Mais je subodore qu’il y a d’autres raisons aussi, en fait. Quand même.
    Maintenant, j’aimerais trouver les raisons pour écrire plus long, parce que quand je pense roman ou novella, je me demande : « pourquoi m’embarquer dans cette aventure au long cours ? pourquoi cette histoire mérite-t-elle d’être racontée ? a-t-elle un intérêt tel qu’il faille la concrétiser sur le papier ? »
    Voilà, c’était mes pensailles à moi aussi. Merci d’avoir écouté, docteur Lo.

    • Don Lorenjy said,

      Le docteur te répond : toute histoire mérite d’être racontée. Après, c’est à toi de trouver une bonne raison pour que tu la racontes toi-même. Et tu verras bien si c’est long ou pas. N’essaye pas, fais, ou ne fais pas.

  3. correcteur said,

    Écrire pour soi d’abord. Voilà une raison.
    Ensuite, ça vaut ce que ça vaut, et si ça ne vaut rien, tant pis.
    C’est vrai que j’ai horreur des gens qui se mettent en tête d’écrire pour la gloire. C’est stupide.
    L’écriture, comme tout art, ne se fait pas pour la gloire, mais pour le partage.

    • Don Lorenjy said,

      C’est vrai qu’écrire pour soi, c’est le meilleur moyen de commencer. Mais écrire pour un autre reste, chez moi, le meilleur moyen de finir.

  4. Travis said,

    Content que tu aies fini le nouveau Djeeb.

    Pour l’écriture, pour soi pour quelqu’un d’autre, pour raconter une histoire. Moi c’est des histoires ou des idées qui viennent, alors je les couche sur papier, pellicule…

    « Ecritures » de Stephen King, est très sympa, on apprend quelques trucs sur le maître et il donne quelques conseils bien venu.

    Je vous mets une phrase de Will Self que j’ai lu il y a quelques jours, à chacun d’y voir ce qu’il veut mais ton billet m’y a fait penser.

    « Il y a un autre problème aujourd’hui : le “créativement correct”. Tout le monde veut être créatif. Entre nous, j’envie ceux qui ne le sont pas. Ils sont capables de vivre une expérience pour ce qu’elle est, ils peuvent recevoir tout simplement la vie comme elle arrive. Chez ceux qui écrivent, l’écriture interférera toujours. »
    Will Self

    • Don Lorenjy said,

      Will Self a raison. L’écriture pourrit tout. Mais moins vite que le temps.

  5. Travis said,

    Une petite coupure pub.

    « Le temps détruit les livres, c’est pour cela qu’on a inventé le Kindle »

    🙂

  6. Travis said,

    Re Salut, Don Lo, je ne suis pas dans la bonne section de ton blog mais bon, si tu veux déplace ou supprime le commentaire.

    J’achète pas mal mes livres en occase, librairies ou Internet, et justement sur le net chez prixministre, je vois souvent et pour le coup des gens qui vendent leurs bouquins dédicacés, Aria par exemple deux personnes vendent leur exemplaire dédicacé par l’auteur. C’est quelque chose que je ne comprends pas bien. On fait la démarche de rencontrer un auteur, de se faire signer le livre ou autre chose et puis on revend le livre.

    • Don Lorenjy said,

      Ne t’inquiète pas, Travis : il n’y a que des bonnes sections dans ce blog 😉
      Quant aux livres dédicacés, ça ne me choque pas qu’ils soient revendus. Un livre, c’est fait pour être lu. En plus, je ne vois la dédicace que comme une sorte de retour sur l’établi de l’auteur : il vient juste finir le boulot sous les yeux de l’acheteur. Mais ça ne confère rien de sacré à l’exemplaire.
      Ceux que tu trouves en vente dédicacés sont peut-être des services de presse (je les signe toujours, avec un petit mot pour la personne à qui ils sont adressés, ce qui fait dans les 80 dédicaces à faire tout seul chez soi) : le journaliste qui n’a rien demandé et reçu le livre peut très bien le remettre en circulation sans avoir à rougir. Il est vrai que parfois, certains donnent leurs exemplaires plutôt que les vendre…

      • Travis said,

        Oui oui je comprends, pour des SP ok, mais pour une dédicace personnelle, je me vois mal revendre un livre dans lequel l’auteur m’a mis une griffe qui m’est destinée. Mais bon c’est sans doute moi…

        Je me rappelle avoir acheté un Bonjour Tristesse de Sagan avec une dédicace qui disait en gros
        « pour (untel) souvenir merveilleux de Beyrouth »


  7. Si tu écris pour être lu par « l’autre », alors je suis preneur. Moi je suis lecteur… par écrivain. Pourquoi? Parce que je pense ne pas être capable d’écrire n’étant déjà pas une bête en orthographe et grammaire. Mais bon je n’ai jamais essayé non plus… peut-être quand je serai assez vieux pour avoir réussi ou raté assez de choses.

    En attendant je suis preneur de tes lectures. Il est vrais que je n’ai lu qu’une nouvelle dans le Bifrost… mais bon, j’ai ajouté sur ma liste d’achats probables les deux livres présents entre tes mains sur la photo.

    En tout cas si le train t’aide à avancer (sans bête jeux de mot), hé bien, prend le plus souvent car la grande vitesse semble te réussir pour faire voyager ton imaginaire!

    +++ de Belgique!

    • Don Lorenjy said,

      Merci, très content que Viande qui pense te donne envie d’autre chose chez moi (j’espère juste que tu ne seras pas surpris, les deux livres n’ayant rien à voir entre eux, ni avec la nouvelle)
      Quant à écrire toi-même, ce n’est pas la technique qui te freinera, c’est l’envie. Prends confiance (ou attends qu’elle vienne) et la technique suivra !

  8. Azarian said,

    Par rapport à ce que tu as pu écrire, de l’écriture…Je pense que c’est applicable à d’autres passions : s’il n’y a pas le besoin, le jeu, alors la volonté ne suis pas, l’envie s’essouffle, la page reste blanche

    • Don Lorenjy said,

      C’est vrai. Merci de préciser que le Don Lo émarge dans la catégorie citations universelles 😉

  9. Eudes said,



    Attends, j’ai oublié pourquoi je voulais poster. Minute, je remonte et je reviens.

    Voilà. Oui, c’est ça : le principe de fatigue. Je me suis retrouvé à peu près dans la même situation que toi, puisque j’ai écrit mon dernier roman ( un bon 850.000 signes pour les djeuns) en un peu moins de cinq mois, entre fin juin et mi-décembre. Et, pour ma part, je n’ai ressenti aucune lassitude particulière. Au contraire, j’ai eu l’impression d’avancer comme un rouleau-compresseur (bon, un rouleau-compresseur qui s’arrêtait pour escale technique dès qu’il y avait un caillou sur le chemin, c’est vrai, mais un rouleau-compresseur quand même). Je crois bien que c’est parce que je n’avais pas les yeux rivés sur l’horizon de la fin de mon livre, mais que j’avais le nez dans le guidon, à réfléchir aux petits problèmes immédiats suscités par mon chapitre en cours, sans trop chercher à savoir quel bouquet de problèmes demain m’apporterait. Mais tout ça, c’est très personnel. Question de sensibilité. Bon, enfin, tout ça pour dire que la fin du bouquin est venue sans que je m’en rende trop compte – tout simplement parce que je n’avais pas voulu jeter de regards trop insistants par-dessus le parapet. Et donc, pas de lassitude (et de solitude) du coureur de fond à mi-marathon.

    Sinon, je trouve ta phrase « gnégnégné – écrit – gnégnégné – avoir écrit » (excuse-moi, mais une mauvaise mémoire, combinée à une nature de Lounge Lizzard, rendent la citation quelque peu approximative) très juste. Un écrivain veut écrire, un wannabe veut avoir écrit, parce que le wannabe veut moins exprimer son idée que retirer au plus tôt les fruits de son travail. Pas con. Intéressant, même. C’est pourquoi certains auteurs, même parmi les plus célèbres (comme Tolkien sans doute, et peut-être JK Rowlings) resteront les auteurs d’un seul livre (ou d’un seul univers).


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