Comme ça s'écrit…


À l’unanimité d’une voix

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 28 janvier, 2010
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Qu’est-ce que c’est, une voix ? Rien quand on les compte, tout quand on l’écoute.
J’aime bien la formule, et la question qu’elle pose : qu’est-ce que je fais de ma voix ? Qu’est-ce que je donne à écouter ? Et je peux vous dire que la question se pose avec encore plus de présence lorsqu’on se pique d’écrire avec l’ambition démesurée d’être lu. C’est incroyable de prétention et de pression morale, pour peu qu’on s’inquiète de sa place dans le concert du monde.

Peut-être y a-t-il deux sortes d’écrivains : ceux qui savent écrire, et ceux qui ont quelque chose à dire.
Pour les seconds, je ne m’inquiète pas, d’une part ils apprendront à écrire afin de faire passer ce qu’ils ont à dire, et d’autre part ils ne se prendront jamais eux-mêmes en défaut de sincérité.
Mais pour les premiers, ceux qui ont du talent, ou même seulement des facilités, et un peut d’audience, quelle pression ! Ils savent trousser une histoire, en rendre la lecture intéressante, fascinante, envoûtante. Se posent-ils parfois la question : quelle trace cette histoire laisse-t-elle dans les cœurs envoûtés ? Peut-être. Et chacun de répondre à sa façon.

Certains auteurs peuvent affirmer « ce que j’écris ne représente pas ce que je pense : j’écris ce que les lecteurs veulent lire, ce que les éditeurs veulent leur donner à lire, ou même ce que je m’amuserais à lire, même si c’est moralement contestable, parce que je pense différemment ». J’ai bien peur qu’ils se trompent et que leur morale intime soit à la juste hauteur de ce qu’ils écrivent, pas plus.

D’autres pourront dire que leur écriture est forcément le reflet de leurs préoccupations, de leurs questionnements, et donc que la question ne se pose pas en tant que telle. Peut-être est-ce une erreur, aussi. Parce que leurs préoccupations et questionnements sont passés par le filtre de leur talent ou technique narrative, et que le reflet en est trompeur.

De plus, la question en elle-même est idiote. Quelle que soit l’intention morale ou non de l’auteur, quelle que soit l’attention qu’il met à être sincère et présent dans ses écrits, cela ne laissera pas tant de trace chez le lecteur. Le lecteur n’est pas une éponge ; il a son cadre moral à lui, qui ne cède pas si facilement aux petites intrusions des auteurs.
Pourtant, à force de donner leur voix à une seule forme commune de récit, même si le fond leur est propre, les auteurs transforment collectivement leurs petites intrusions en coups de boutoir répétés sur le cadre des lecteurs. Une vision du monde « struggle for life ». Une posture défensive. Un préalable d’inclusion et d’exclusion dont les limites varient mais dont le principe est toujours présent : empathie nécessaire du lecteur pour certains personnages ou éléments de récit, et disruption, clivage, frontière naturelle avec les autres éléments.

Se poser la question de la voix que l’on donne à sa voix, ce n’est pas y répondre. D’ailleurs, il n’y a peut-être pas de réponse. Mais il y a un truc dont je suis sûr et qu’un poète a très bien exprimé :

« L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud. »
Joë Bousquet (1897-1950)

Après, que l’on ne cherche pas à désespérer l’autre, mais qu’on y arrive tout de même, cela ne change rien : le mal est fait.

Voilà, c’était la page « Don Lo se prend pour notre père » du jour. Vous pouvez reprendre une vie normale.

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9 Réponses to 'À l’unanimité d’une voix'

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  1. Travis said,

    J’aime beaucoup l’illustration.

    • Don Lorenjy said,

      « L’auteur angoissé face aux conséquences de se création, mais peinant tout de même sur son achèvement tant que sa pipe – et le monde – ne sont pas en cendres »


  2. Je suis parfaitement d’accord avec toi sur le fait que le lecteur n’est pas une éponge prêt à absorber toutes les prises de position de l’auteur… Il apporte souvent lui-même à l’oeuvre une part insoupçonnée et incontrôlable par le créateur, et c’est très bien comme ça.

    Sur la question de la moralité, j’aurais envie de voir l’auteur comme une fonction de traitement. C’est-à-dire que les actes fondamentaux ne sont pas forcément le reflet d’opinions profondes, mais leur cheminement, la façon dont les raisonnements seront conduits, oui. A mon sens, ce n’est pas dans la question « et si…? » posée que réside l’essence de l’auteur, c’est dans les étapes qu’il va emprunter pour y répondre.

    • Don Lorenjy said,

      Oui, c’est bien vu, cette fonction de traitement, merci !

  3. camille said,

    la voix qui s’exprime conduit qq part, induit une voie…..

    la lectrice que *je suis* ne suit pas forcément cette voie mais reste imprégnée par la voix

    pour moi, un auteur est ainsi ‘responsable’ de ce qu’il donne à lire et de l’impact que sa voix (à travers ses mots, ses histoires, ses ‘idées’) va *créer*

    lionel et toi dites que le lecteur ne garde pas bcp de trace…..vous êtes aussi des lecteurs, non? et vous n’êtes pas ‘marqués’ par ce que vous lisez?

    je me sens assez ‘éponge’ alors je suis attentive à choisir le mieux possible ce qui est bon pour moi…..et c’est ainsi que je fais mon marché qd je suis aux imaginales, par ex

    je n’ai pas besoin que l’écriture soit ‘ambitieuse, prodigieuse, connue et reconnue’, mais j’ai surtout besoin d’histoires qui me fassent du bien!!! et le monde de l’imaginaire comblent ce besoin 😉

    par ex, djeeb comme karl m’emmène là je peux ensuite imaginer un monde ‘réel’ plus en adéquation avec mes aspirations de vie car j’y puise bcp d’énergie (et certaines ‘idées’ aussi ;-))…..de cette énergie qui fait qu’à sa petite échelle, on arrive à contribuer au mieux être des personnes et de leur environnement

    notre enfance (du moins la mienne) est saturée de textes (laïques et/ou religieux) qu’on n’a pas choisi mais qu’on a ingurgité…..il m’a fallu des années (la moitié d’une vie humaine!) pour m’en ‘dégager’ et m’ouvrir à ce qui me ressemblait….des années pour oser aller vers les auteurs *qui me parlent* (au propre comme au figuré d’ailleurs! sourires!)

    merci à toi, à lucie, à benoît, à lionel, à li-cam, aux nathalies (aux ‘petits’ éditeurs) et à tous ceux qui me font vibrer (ainsi que toute ma famille) grâce à leur *voix*!
    continuez de vous battre pour publier vos mots qui devraient être remboursés par la sécu car bien plus salutaires que nombre de médocs!

    • Don Lorenjy said,

      Et merci à toi (pour Carl et pour Djeeb). ça fait plaisir.


    • Merci à toi Camille pour tes lectures, tes paroles font aussi beaucoup de bien!

      J’aime beaucoup ta distinction entre voix et voie… Si, bien sûr, je suis marqué par mes lectures et j’en retire quelque chose ; mais pour ma part, je voulais dire qu’on apporte beaucoup plus de soi-même dans une lecture qu’on ne le soupçonne. L’auteur fournit des pistes, des chemins, mais ils ne sont en aucune manière la garantie que le lecteur va les suivre sans remise en cause. 🙂

    • Yap said,

      benoît-moi ? on me parle ? heu… merci 🙂

      Offrir une vision du monde, avoir quelque chose à dire, c’est bien. Mais l’auteur peut aussi venir avec ses interrogations, ses questionnements, et tenter d’y apporter des réponses (non définitives). Dans son côté égoïste, l’écriture peut être une forme de catharsis.

      • Don Lorenjy said,

        +42 (ah, on n’est pas sur un forum ? pardon)


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