Comme ça s'écrit…


La sagesse du Volcan

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 avril, 2010

Avec ces andouilleries de cendres volcaniques qui font tomber les avions, tout le monde s’est pris d’un gros coup de sagesse occidentale.
Alors comme ça nous serions complètement tributaires de la technologie et incapables de faire face à la moindre défaillance (mon cœur défaille). Cette découverte macabre nous mettrait bien profond le nez dans nos faiblesses, genre « on savait pas que c’était à ce point, d’ailleurs où j’ai mis mon portable ? »
Ou alors nos dirigeants seraient des cuistres, incapables, soit de prévoir ce genre de catastrophe (combien de morts ?), soit englués dans une précautionnite de principe qui freinerait le progrès et clouerait les avions au sol.
Quant aux « réfugiés touristiques », le chiffre de 6 ou 7 millions nous en apprend plus sur l’ampleur de la transhumance hébdomadaire (pour aller où ?) que sur le drame subi. Je reconnais que ça ne doit pas être drôle de se trouver coincé à Bangkok quand on vous attend lundi à Melun-Sénart, mais il faut se faire une raison, c’est quand même moins dur qu’une place au premier rang d’un crash aérien. Sauf que la sagesse moderne inverse la notion et hurle au scandale, impéritie des gouvernements, petits caractères des polices d’assurance…

À ce prix-là, j’échange volontiers deux gros barils de sagesse contre un petit de bêtise.

Tenez, en voici une, de petite bêtise : le seul enseignement que je retire de l’incident, c’est que nous vivons tous à flux tendu, incapables d’encaisser le moindre écart sans se casser la gueule. Une nuée de funambules courant sur des fils, persuadés qu’en allant plus vite nous aurons plus d’équilibre.
Flux tendu… c’est d’ailleurs le terme qu’emploie Paul Virilio sur France Culture, mais pour appeler lui à une urgente politique de la vitesse (si même la politique s’y met…).

Pour des entreprises, le flux tendu se justifie peut-être : d’autres qui fabriquent les mêmes produits se pliant à ce diktat, il faut le faire aussi pour rester com-pé-ti-tif !
Allez expliquer ça à un menuisier japonais (je le connais) qui coupe ses arbres à la bonne période de l’année, ainsi qu’à la bonne phase de la lune, puis les laisse sécher de 10 à 25 ans suivant l’essence et l’usage qu’il en aura. Réduire les durées de stockage, externaliser les délais et gagner quelques centimes en appliquant les économies du juste-à-temps, c’est du chinois pour lui.
D’ailleurs, il a été bien enquiquiné quand une bonne partie du bois hérité de son père a brûlé dans un incendie. Que croyez-vous qu’il fit ? Il attendit le bon moment pour partir couper de nouveaux arbres avec son copain bûcheron. Cela lui a pris quelques mois. Sur 10 à 25 ans de séchage, ce n’était pas la peine de prendre un raccourci et saloper la coupe. D’autant que ses clients sont patients. Ils savent qu’il n’y a plus que lui dans la région de Kyoto pour avoir du bois – et donc des menuiseries – de cette qualité-là. Ils savent ce qu’ils achètent, ils savent attendre, et ils savent aussi payer le prix que ça coûte. Et le premier concurrent de valeur arrivera dans… 10 à 25 ans.

Mais nous, nous ne sommes pas des menuisiers japonais. Pour lui comme pour nous, le temps c’est de l’argent.
Pour lui, le temps qu’il prend. Pour nous, le temps que nous gagnons.
Pour en faire quoi ? Partir en avion, par exemple, histoire de gagner encore du temps. Aller plus vite que le soleil (ah non, on ne peut plus, Concorde kaput), se lever avant de s’être couché. Rentabiliser chaque seconde. Vivre à flux tendu.

Vu d’ici, on dirait que nous fuyons la mort. Et que si les avions ne volent plus, elle va nous rattraper.
Mais j’ai une info pour nous : elle VA nous rattraper.
Pas la peine d’en faire tout un plat, mais pas la peine non plus de vouloir se voiler la face. Rejeter la mort bien loin (celle des autres, pour ne pas penser à la nôtre). Un peu comme une femme enceinte qui tente de se persuader que non, non, le bébé ne sortira pas, en tout cas pas tant qu’elle ne voudra pas qu’il sorte. Et là c’est pas possible qu’elle accouche maintenant, elle a du boulot, alors tant pis pour le bébé, on oublie, y a plus important, flux tendu !

Voilà. C’est la sagesse du volcan. Nous rappeler que, même au plus rapide de la course, nous sommes toujours enceints de notre propre mort. Et qu’on a beau ne pas vouloir la voir naître, elle va pointer son nez, un jour. On se le cache, on rentre le ventre, on se dit qu’il vaut mieux ne pas y penser pour mourir par surprise.
Au lieu de s’y préparer, de l’accueillir comme elle mérite – après la naissance, ça reste encore l’événement le plus important de notre vie – et d’en profiter comme il se doit.
Merci volcan.

Le dernier fumeur serein ?

2 Réponses to 'La sagesse du Volcan'

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  1. silk said,

    Clair que le volcan a rappelé à tout ceux qui s’entêtent à croire le contraire que : non, l’homme ne maîtrise pas la nature, il doit seulement se débrouiller avec ce qu’elle veut bien le laisser faire… Jusqu’à ce qu’elle change d’avis.

    • Don Lorenjy said,

      C’est vrai, mais je crois quand même que cela peut surtout nous alerter, de manière collective, sur notre rapport personnel au temps, et non notre rapport avec des éléments extérieurs (technologie ou nature) que nous ne contrôlons pas.
      Notre façon de vivre le temps nous regarde, la changer si besoin est à notre portée.


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