Comme ça s'écrit…


Le temps d’une nuit

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 3 mai, 2010

En octobre 2007, un rigolo avait lancé le concours des insomniaques : il fallait écrire un texte en une nuit, le sujet étant donné à 19 heures, la clôture des envois le lendemain matin à 7 heures. Et bien sûr, le sujet était libellé de façon à interdire le recyclage d’un texte déjà écrit. Il spécifiait :

Votre nouvelle devra comporter TOUS LES ELEMENTS SUIVANTS :
– Un bruit qui revient sans arrêt
– Un mauvais numéro
– La phrase (ou portion de phrase) : « ils font les mêmes pour les hommes ? »
– Un secret de nuit

Comme j’avais un entraînement ce soir-là, je n’ai pas pu prendre connaissance de ces éléments avant 23 heures, en rentrant. Fatigué, en plus. Il a fallu faire vite.

Voilà.

2 heures et 45 minutes

Vous n’avez jamais vu un soleil pareil. Il martèle la plaine, frappe les hauts créneaux de roche qui en jaillissent comme des chicots cariés et se pulvérise sur le pauvre corps de Bertrand, langue rose minuscule perdue dans cette bouche de l’enfer.
Il serait prêt à bouger s’il savait où aller.
Mais, entre ses deux oreilles, rien d’autre qu’un grand blanc cotonneux.
Clap !
Le son bref semble libérer Bertrand qui réinvestit le présent et peut s’approcher à pas hésitants d’une route de poussière ocre, brisé d’ornières. Gauche ou droite ? La plaine est idéalement vide des deux côtés, comme pour faciliter l’indécision.
Un roulement de charrette broie le silence. Elle se rapproche. Un cheval baie, deux personnes assises, dont une femme belle à se damner sous son chapeau à voilette, et des bagages sous une bâche à l’arrière. Ils passent devant Bertrand sans même le voir. Et d’où vient ce souvenir de musique dont les violons en spirale lui remonte le cœur ? Dans quelle fondrière du réel Bertrand est-il venu s’engloutir ? Rien ne le raccroche plus à un quelconque passé, juste un nom qu’il sait être le sien et cette traversée de charrette qu’il jurerait avoir déjà vue, mais pas dans son époque.
Clap !
Il suit alors la piste, jusqu’à une vaste baraque de bois qui se dessine dans l’air crispé de lumière.
Devant, la charrette à l’arrêt, des chevaux frémissants, un fourgon tollé aux portes béantes et trois cadavres qui nourrissent déjà la terre : Bertrand n’a pas sa place dans cette violence. Comme s’il vivait la scène du mauvais côté. Il pousse le double battant. L’intérieur, à peine éclairée par les défauts de planches mal dégauchies, vibre d’une tension poisseuse. Un grand type à rouflaquettes sous chapeau noir – Bertrand ne voit pas bien, mais pourtant si, il porte des menottes brisées aux poignets – et quatre gaillards vêtus de cache-poussière fatigués encadrent un homme accoudé au bar de bois brut. Cet homme… Où Bertrand a-t-il déjà vu un tel homme ? Cette veste élimée et trouée sous le cœur, ce visage impassible, taillé dans un acajou noueux, percé d’yeux tellement fixes qu’on se perdrait dans leur puits de métal. D’où vient qu’il ait le sentiment de le connaître ? Un rêve, peut-être. Pourtant, Bertrand baigne dans cette ambiance de western, sensations, odeurs, sueur à gouttes enchaînées… Réel, très réel. Alors quoi ? Comment est-il venu tremper dans ce remake de…
Clap !
L’homme à la veste attrape un des cache-poussière et retient son porteur qui allait sortir. Le grand à rouflaquettes se retourne :
— Tu t’intéresses à la mode masculine ?
— Ah… Ils font les mêmes pour homme ?
Bertrand se fige. Quelque chose ne cadre pas. Une impression de déjà vu qui dérape. Qui n’a pas joué le bon rôle, ici ? Rouflaquettes-menottes passe devant lui et sort en tintant des éperons. Quelques notes d’un banjo l’accompagnent, entre sautillant et mélancolique. Lui aussi, Bertrand voudrait le reconnaître. Cela n’a aucun sens. Il se sent piégé dans une réalité qui le tolère, mais seulement comme spectateur. Le mauvais numéro, c’est lui. Il perd la tête. Son équilibre se vrille comme on tord un linge humide. Il plonge dans un ailleurs sombre et silencieux.
Clap !
Une porte entrouverte a éventré la nuit. Dans la lumière qui s’en échappe, le canon double d’un fusil. Le coup part au hasard, un cri, puis ce galop dans l’air immobile. La porte se referme. Bertrand sait, plus qu’il ne sent, que le danger est dehors. Vue à travers la fenêtre, la pénombre s’agite. Une femme. Non, LA femme ! Celle de la charrette, celle aux violons enivrants. Elle fouille, vide les tiroirs, ouvre les malles dans cette bâtisse en rondins qui voudrait ressembler à un charmant cottage. Quel secret cherche-t-elle dans la nuit vaine ? Bertrand se retient de lui crier « Gare ! ». Mais d’où lui viennent ces impressions de spectacle parfaitement millimétré, dont il connaîtrait chaque fil sans parvenir à renouer la tapisserie ?
Clap !
Le soleil du matin a repris son travail de forge sur le décor vide de la bâtisse. Mais le vide se remplit : des travailleurs, qui creusent, portent, posent, autour d’un monstre de fer haletant sa vapeur, rampant sur la plaine qu’il strie d’une double trace brillante. Le train est là, poussant violemment devant lui la destinée d’un continent.
Bertrand le sait. Il a déjà vu ça. L’a-t-il vécu ? Ou son rêve percute-t-il les souvenirs d’un autre ?
Clap !
Indifférent à l’asthme bruyant du train en marche, l’homme à la veste beige est assis sur une barrière. Bertrand s’approche, comme s’il voyait en lui l’œil d’un cyclone qui l’aurait arraché à son monde. Il est celui qui sait, sorti bientôt du flou pour boucler l’histoire.
Sur sa barrière, l’homme taille un bout de bois. Son ceinturon enroulé autour du Colt est posé près de lui. Et Bertrand a la conviction que lorsqu’il aura fini de tailler son bout de bois, il va se passer quelque chose.
Clap !
Pour une fois, Bertrand va parler.
— Je cherche… un homme.
— C’est une race très ancienne, répond l’homme qui jette son bout de bois.
Il se lève. Un cavalier vêtu de noir arrive, longeant la voie ferrée en construction. L’homme prend son ceinturon et passe devant Bertrand qui sait enfin ce qui va se passer. Tout est parfait, sauf sa présence ici.
Clap !
Il pose sa main sur le bras de l’homme qui tourne vers lui son visage d’acajou. Les yeux ! Ses yeux envahissent l’écran de Bertrand, qui s’y noie. Il lance, avant de perdre souffle :
— Qui es-tu ?
— J’ai quelque chose à voir avec la mort.
— La mienne ?
— Chaque homme fabrique son propre au-delà. Bienvenu dans le tien !
Et il s’éloigne vers le cavalier noir qui l’attend.
Une longue note d’harmonica déchire le temps comme de la soie. Bertrand s’y blottit. Tout est là, devant lui, la vie, l’ambition, la vengeance et la mort. Deux heures et quarante-cinq minutes d’un paradis qu’il accepte enfin comme sien, après l’avoir vu et revu sans jamais s’en lasser. Pour lui, pour l’éternité, ce ne sera plus qu’une fois dans l’Ouest…
Clap de fin.

À Sergio Leone


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3 Réponses to 'Le temps d’une nuit'

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  1. Silk said,

    J’adore ! Leone et Morricone : duo immortel !!
    Et ce superbe hommage, brûlé par le soleil, écrit en pleine nuit en moins de 8 heures ?
    Bravo !

    • Don Lorenjy said,

      C’est drôle, je ne suis pas surpris que tu aimes ce film 😉

      • Silk said,

        Tu commences à bien cerner le personnage ! 😉
        Et pourtant, j’en avais tellement entendu parler que, quand je l’ai vu la première fois, adolescent, j’ai failli être déçu !
        Le début est tellement étrange et lent, comparé aux John Wayne dont j’avais à l’époque l’habitude par la TV…!
        C’est la transition cut entre le meurtre du gamin, au début, et le train sifflant qui passe au-dessus de la caméra qui m’a bluffé et vraiment fait entrer dans le film !


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