Comme ça s'écrit…


Des histoires et des hommes

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 4 mai, 2010
Tags: ,

C’est l’histoire d’un mec… il lui arrive des embrouilles, alors il s’énerve et se défend contre la menace ou les méchants, mais il s’en prend plein la tête, alors il s’entraîne, devient vachement meilleur plus fort, se fait des copains vachement entraînés aussi, et ils se galvanisent tous la moelle pour aller coller une pâtée vraiment jouissive (parce que c’était quand même pas gagné) à la menace ou au méchant qui avaient causé les embrouilles du début. Happy end, ou pas, ça dépend de l’humeur.

Vous ne reconnaissez pas l’histoire, mais elle résume certains des ressorts narratifs utilisés dans pas mal de romans, de films, de BD, dans tous les genres SFFF de l’imaginaire… mais il y a sans doute moyen de faire autrement.

C’est vrai, quoi, l’imaginaire ça sert à imaginer ce qu’on veut. Quitte à se fignoler un univers aux petits oignons, inventer un futur magique ou repeindre une uchronie sans défauts, autant imaginer des trucs qui améliorent la situation plutôt que d’ouvrir la boîte à baffes pour raconter l’histoire.

J’ai lu de beaux romans de SF qui faisaient l’impasse sur ce qui foire et nous inventaient des avenirs ou des ailleurs qui font envie. Au lieu de s’échiner à reproduire plus loin et demain ce qui nous pourrit l’aujourd’hui d’ici.
Le psychiatre Roland Jouvet dit que « la dépression est une maladie de l’imaginaire ». Et si nos littératures de l’imaginaire étaient entrées en dépression ? À force d’être trop en prise avec le réel, de se sentir peut-être trop concernés par ce qui est, les auteurs prennent-ils encore assez le risque d’imaginer autre chose, qui fonctionnerait, tournant le dos au désastre ?
Heureusement, il y en a qui le font.
Le hic selon moi, c’est qu’on n’en parle pas assez, avec en plus un soupçon de mépris pour dire que c’est sympa, gentillet, mais pas très sérieux. Comme La Belle Verte, de Coline Serreau, taxé en son temps de cucuterie écolo-utopique (pourtant, Coline remet ça avec Solutions locales pour un désordre global que je vous plus que conseille).
Le sérieux, le vrai, pour adultes, c’est là où ça crise, ça creuse, ça crispe… Même l’anthologie Utopiales 09, pourtant sous-titrée « Des mondes meilleurs ? » – point d’interrogation développé dans la superbe préface d’Ugo Bellagamba – n’évite pas de replonger dans le plus sombre de l’humain, même sous couvert de dénonciation. Je ne critique pas, hein ? De très bons textes, vraiment. Mais, ainsi que le note Claude Ecken dans son article de L’Écran Fantastique : « Et les mondes meilleurs que définissaient la préface ? Il n’y en a point. L’anthologie ne surfe pas sur les vagues de l’optimisme, même si les textes sont de bonne facture. »

Oui, vraiment, donner de la voix pour demander un peu plus de place à d’autres façons de raconter, ça ne fait pas recette. Pourtant, rappelez-vous, des auteurs anglais avaient bien décidé de se prononcer en faveur d’une littérature optimiste… Des philosophes, comme Dominique Lecourt, rappellent que la science, qui devrait conjurer les peurs, alimente de plus en plus la détresse : « L’homme qui se sentait responsable du passé et du présent, est invité à se sentir responsable de l’avenir. Mais qu’est-ce qui nous est proposé comme idéal de vie ?… Les discours apocalyptiques, qui ont du souffle, prospèrent sur cette misère. »
Des discours qui ont du souffle ? Et si on était plus nombreux à souffler l’avenir autrement…
Selon Pierre Radanne, ancien président de l’ADEM, il nous manque un imaginaire, un récit global : que va-t-on raconter aux enfants à propos de leur vie future ? « La difficulté, c’est que ce n’est plus le récit d’un monde en expansion qu’il faut construire. Il faut raconter un transfert de satisfaction. Dire que le champ d’expansion de notre société sera dans le rapport à l’autre, la connaissance et l’écriture. » Je traduis : dans le partage d’histoires fondées sur une narration qui inclut l’homme en paix au lieu de le mettre en position de combat.

J’y avais déjà fait allusion ici ou , voire sur des forums. Discrètement… Pas assez.

Résultat, Stéphanie Nicot m’a demandé si je voulais bien rejoindre des auteurs, des vrais, pour développer un peu, face à tout le monde, à Épinal.
Heu… Alors là, flattitude et angoissage m’étreignent. Parler, c’est vite dit, mais faut encore avoir quelque chose à dire. Donc j’ai réfléchi. Un peu. J’ai aussi échangé avec certains qui réfléchissent mieux que moi. On a poussé le schmilblick, pour voir s’il avançait… On pousse encore.

Est-ce que je suis prêt ? Non, bien sûr. Mais j’ai tenté de formaliser 2 ou 3 trucs. Sur ce que pourrait être un imaginaire des possibles, et sur ce que ça ne serait pas.
Ce que ce n’est pas : une promotion de l’optimisme, une définition de littérature positive, une thématique utopiste, une critique des autres approches narratives, une école qui cherche son gourou…
Ce que cela peut être : une recherche d’équilibre, une proposition alternative, une démarche narrative…
Un truc d’écriveur, quoi. Ni philosophe ni pamphlétaire, mais les mains dans le cambouis narratif. Qu’est-ce qu’on raconte et comment, avec quels effets.

Tranquille, je vais me ridiculiser à ouvrir la boîte à lumière, pour m’apercevoir sans doute que tout a déjà été dit ou fait. Tant pis, il ne faut pas hésiter à redire ou refaire, pour éviter de tout voir se répéter.
Ce sera aux Imaginales d’Épinal, Vendredi 28 mai à 16h, à l’Espace Cours : table ronde « Imaginer des lendemains heureux, et si la SF rompait avec le pessimisme ? ». J’y serai en compagnie de Juan Miguel Aguilera, Alain Grousset, Sellig, sous la modération de Jean-Claude Dunyach (chaud !) et avec une traduction de Sylvie Miller.
Si vous ne pouvez pas faire le voyage, je reviendrai vous raconter.

On ouvre la fenêtre, on laisse entrer la lumière et on se raconte des trucs bien...

Advertisements

15 Réponses to 'Des histoires et des hommes'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Des histoires et des hommes'.

  1. Lhisbei said,

    JC Dunyach en « modérateur » ça promet un bon moment (en plus des intervenants de qualité of course :-)). je note la conf dans mon programme alors

    • Don Lorenjy said,

      Oh, ça devrait bien se passer : JCD est bien élevé et ne cherchera pas à me « démolir » en public. Moi-même je ferai attention à ne pas paraître agressif.

  2. Lucie said,

    Tu veux dire que tu es tellement embrouillé dans ta tête qu’il va falloir que les quinze Sylvie viennent traduire le fond de ta pensée ? Ah oui, ça va être chaud !
    😉
    Félicitations ! J’espère que ça sera filmé/enregistré.

    • Don Lorenjy said,

      C’est exactement ça. Je compte sur la traduction de Sylvie et sur la qualité des autres intervenants pour pallier mes défauts.

  3. M.Roch said,

    Tu connais Solutions locales pour un Désordre global (http://www.solutionslocales-lefilm.com/), et Coline Serreau plutôt du côté des décroissants avec son film La Belle Verte. Connais-u The Venus Project (http://www.thevenusproject.com/) et son idéologie d’entrée dans la Cybernation ? Ici, une autre alternative à l’évolution sans conflit…

    • Don Lorenjy said,

      Ils ont l’air gentils, comme ça, chez Venus… Mais quand je lis « the consistent application of the best that science and technology can offer », quand je regarde les jolis vues 3D d’une nature totalement sous contrôle et quand je vois qui les interviewe (Fox News ou Russia Today), je me demande où ça va, sinon avec l’idée que c’est en continuant plus fort ce qui nous a mis dans la mouise qu’on va en sortir.
      M’enfin !

      • M.Roch said,

        Ah, pas tout à fait peut-être : « The Venus Project offers a comprehensive plan for social reclamation in which human beings, technology, and nature will be able to coexist in a long-term, sustainable state of dynamic equilibrium. »

        M’enfin… :-p

      • Don Lorenjy said,

        Wesh, j’ai regardé un peu leur plan : rien sur l’agriculture, en dehors de « la technologie permet de produire de la nourriture pour tous. » Eh ben la technologie, elle a surtout pourri le sol et enrichi les multinationales semencières et pétrochimiques. On continue de crever de faim partout.
        Pourtant, le point de départ est bon chez Venus. Il faudrait juste repartir de la base, et non du sommet. La base, c’est la bouffe. Commencer Venus par l’agriculture, considérée comme propriété ou héritage mondial. On produit bien partout. On bouffe bien partout. Sans considération économique. Et après seulement on peut penser aux maisons qui clignotent et aux voitures qui volent.

      • M.Roch said,

        À ce que j’ai compris, les machines qui volent d’abord puisque ce sont elles qui seront dans les champs pour cultiver la terre à notre place… Enfin, bon, tout cela a encore un coût… Je verrai bien Google se lancer dans une expérience utopique d’une telle envergure à l’échelle d’un petit pays (pour retomber sur cet article où Google rachète la Grèce….)

      • Don Lorenjy said,

        Plus tu coupes les hommes de la terre, plus ils font de conneries (l’inverse n’est pas forcément vrai) : ils se croient au-dessus de la nature, voire au sommet de l’évolution. Après, ils inventent dieu pour lui piquer sa place. Désolé, mais ça me fout les jetons, cette humanité dans son paradis aseptisé.

      • M.Roch said,

        Moi ça m’excite… Peut-être que tu ne perçois pas encore bien la chose, c’est trop obscur, trop noir pour toi. Tu as peur du noir, Don Lo ? 😉

      • Don Lorenjy said,

        Peur du noir, je ne sais pas. Disons que je ne sens pas le besoin de me rapprocher d’un illuminé 😉

  4. Travis said,

    Pour la conférence peut être que actu sf va enregistrer comme pour les Utopiales? Et pour Jean-Claude Dunyach si tout se passe bien il va te poutouner à la fin, fait gaffe quand même. C’est bien cool tout ça.

    Par ailleurs chose amusante (qui ne m’amuse pas du tout) j’ai vu il y a pas longtemps un film du tandem James Stewart / Anthony Mann, c’était « Le Port des passions » (Thunder Bay) 1953, le résumé « En 1946, un ingénieur, qui a mis au point un nouveau procédé de forage, arrive dans une petite ville de Louisiane, avec l’intention d’y installer une plate-forme pétrolière. Mais il va se heurter à l’hostilité des pêcheurs… »
    Le film fait l’apologie du pétrole, et est complètement anti-écolo. 50 ans plus tard le golf du Mexique boit la tasse de café bien noir et ce qui me révolte le plus c’est d’entendre que BP va mettre au point une sorte de bouchon (dôme) géant pour colmater, et c’est connards ils pouvaient réfléchir avant, se projeter dans l’avenir en se demandant, si ça pète ils nous faut une solution, non au lieu de ça ils attendent que ça pète et après ils se posent la question du comment limiter les dégâts. Ils mériteraient de boire leur propre mazout ces en**********.
    (désolé pour le langage)

  5. gaëlle said,

    Je suis totalement d’accord avec la dernière phrase de Travis (pas de prob pour le langage, j’ai le même). Pour ce qui est d’une littérature de l’imaginaire qui soit « positive », j’avoue mon peu de culture dans le domaine SFFF, donc je n’ai pas d’avis particulier. Juste un truc: c’est une des choses qui me touchait pas mal chez Pierre Bottero, je trouve qu’il y avait toujours dans ses bouquins quelque chose d’optimiste, un truc à sauver, un peu de « beau ». ça me laissait bien dans mes pompes, et un peu moins fâchée avec le monde auquel j’appartiens. Vala. C’est p’tête très con comme commentaire, vu que j’y connais que pouic sur le sujet, mais c’est mon avis et je le partage.

    • Don Lorenjy said,

      Dès qu’on parle de Pierre, ça ne peut pas être bête. Mais là je cherche un peu autre chose : une littérature qui ne se fonde pas sur l’affrontement. Il y en a.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :