Comme ça s'écrit…


Paul et Mickey sur l’auteur

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 septembre, 2010
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Attention, billet polémique
Francis Mizio est un auteur de polar. Je ne le connais pas, je n’ai pas encore lu de ses livres, mais je l’ai croisé sur le forum d’ActuSF où était cité un article de son blog : Pourquoi vous ne me verrez plus en dédicaces et pourquoi il faut repenser tout ça. Francis y dit en substance que les salons sont organisés pour la plupart de façon à pomper l’énergie des bénévoles et des  auteurs sans que la rencontre avec le lecteur se fasse, ou alors dans des conditions déplorables et mercantiles. Et donc qu’il n’ira plus, sauf à être rémunéré pour au moins y gagner sa vie.

Sur le forum, dix pages de commentaires en deux jours, entre invectives et mises au point argumentées. C’est que le sujet semble passionner. Mais le sujet, c’est donc quoi donc ?
Est-ce le salon littéraire et son alibi culturel pour opération de com (munication et mercial) ?
Est-ce la légitimité de sa revendication d’une rémunération pour prestation ?
Que nenni. Ce qui enflamme le débat, ce n’est que ce petit rien du tout : l’auteur (en général, mais français en particulier).

Je simplifie, mais voici ce que j’en ai retenu :

  • L’auteur français doit être un mec sympa, accessible mais pas trop présent (parfois, on s’en fout de le rencontrer) et surtout qui ne la ramène pas (cf. point suivant).
  • L’auteur ne fait qu’écrire, tout le monde sait écrire, c’est pas sorcier, c’est pas un vrai métier.
  • L’auteur français sera toujours un amateur – la preuve, il a un vrai métier à côté – et doit donc se contenter du plaisir d’écrire, éventuellement du plaisir d’être lu, et surtout ne jamais parler d’argent.
  • L’auteur français qui parle d’argent est forcément : provocateur, illégitime, jaloux du succès des vrais auteurs, agressif envers les vrais pros de la chaîne du livre qui eux ne pleurent pas leur énergie, mercantile dans son rapport avec le lecteur, vilain, pas beau, et en plus un looser.
  • L’auteur français peut à la rigueur se faire appeler « professionnel », mais il doit gagner sa croûte seulement en écrivant, donc en vendant assez de livres, pas comme ces fainéants d’amateurs.
  • L’auteur français doit bosser partout et tout le temps, surtout dans le train pour rejoindre le salon lointain, et ne pas plaindre son temps ni sa fatigue : il n’a qu’à faire autre chose s’il n’est pas content.
  • L’auteur français coûte du fric à tout le monde (lecteur qui achète, éditeur qui paye des à valoir, distrib qui pilonne, libraire qui n’arrive pas à vendre ces merdes dont personne ne veut, organisateur de salon désert…) et en plus il demande des sous ? Trop lol !
  • Le vrai patron de l’auteur (oui, même l’auteur amateur a un patron) c’est le lecteur, qui  certes lui dicte par ses goûts ce qu’il doit écrire, mais surtout lui impose une certaine attitude, une tenue, une disponibilité, un langage convenu (« J’adore écrire, j’ai fait ça toute ma vie, et j’adore le contact avec le lecteur, si enrichissant »), une image correspondant à l’idée qu’il se fait de lui, et y ajoute les impératifs de surprise et de séduction.
  • L’auteur français est un paillasson sur lequel tout le monde peut essuyer ses propres frustrations, et un paillasson volontaire en plus : il n’avait qu’à pas être auteur (ou français).

C’est à se demander si les lecteurs français n’étaient pas pétris d’une solide conviction : les auteurs français sont nuls, on veut bien les lire pour leur faire plaisir entre deux vrais bouquins, mais qu’ils ne viennent pas la ramener et surtout ne pas parler comme des professionnels d’un secteur qui ne tolère que l’artiste dilettante plein de charme et de détachement. Les vrais pros, c’est les américains. D’ailleurs ils ne plafonnent pas à 1500 ventes en mettant toute la chaîne du livre dans la mouise, eux !

Jalousie, déception, mépris : lecteur français mon ami, dis-moi que je me trompe.

22 Réponses to 'Paul et Mickey sur l’auteur'

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  1. Lucie said,

    Tu as oublié le traducteur qui n’est pas un véritable auteur, d’ailleurs, s’il est payé en droits d’auteurs, c’est par usurpation du terme.

    Et aussi que quand on est de gauche, on devrait travailler bénévolement plutôt que d’exiger d’être payé

    Sinon, bonne explication de texte 😉

    • Don Lorenjy said,

      Oui, j’ai préféré limiter à l’auteur.
      Que les traducteurs se démerdent avec leur propre image auprès des lecteurs…

  2. Casse-Lucioles said,

    Voui, en même temps reprendre les arguments officiellement trollesques n’est pas le plus convaincant…
    Mais je dois avouer que ça se tient tout de même, quand on sait qu’en effet, en dehors de notre troll de mauvais poil à nous qu’on a eu, ce sont des choses qu’on a déjà entendu ici et là.
    Et j’en rajoute une couche, tout aussi polémique : ajoutez à ça qu’aujourd’hui, n’importe qui se prétend éditeur et publie n’importe quoi, allant d’un pas martial réclamer plus de salons où vendre ses daubes et où il arrive qu’en effet, la conviction VRP de certains leur permette de vendre mieux et plus que des auteurs de qualité qui sont de la vieille école, à attendre avec politesse qu’on vienne les voir pour leur dire « j’aime beaucoup ce que vous faites » bref, tout devient n’importe quoi, comment voulez-vous qu’on y retrouve nos petits, dans tout ce tas…

    • Don Lorenjy said,

      Et être un auteur correct (savoyard, donc à peine français) avec une conviction VRP, ça peut le faire ?
      Parce que « y croire », ça va avec « le faire savoir » chez moi, avec gueulophone au besoin…

      • Casse-Lucioles said,

        J’ai dit vieille école ^^. Bien sûr que tu as intérêt à te véherpiser aujourd’hui si tu veux pas faire le poisson la gueule hors de l’eau.

  3. cjeanney said,

    ah mais c’est navrant, ah la la (et comme je viens de survivre à Besson sur Inter, pas la force de lire toutes les interventions du forum).
    Alors non,Don Lorenjy, pas d’erreur, un vache de mépris qui a poussé par-dessus une grosse frustration. Et une drôle de conception de l’écriture aussi. Pas glop,.
    Très bon billet donc !

    • Don Lorenjy said,

      Merci.
      Désolé pour Besson, je n’y peux rien.

  4. Oph said,

    Bon, ben si les vrais pros sont les auteurs américains, qu’est-ce qu’on attend pour américaniser notre conception de la littérature, admettre que c’est un pur business, une « industrie », et en conséquence, systématiser (par exemple) la rémunération des prestations, et le recours aux agents pour défendre le juste droit de l’auteur pro à recevoir des sous quand il fait son job, justement ?
    Ou alors, on reste un milieu un peu à part, de passionnés, d’artistes, mais alors, on accorde le même respect qu’aux autres artistes à ceux qui donnent du temps et de l’énergie à cette passion exigeante (« tout le monde sait écrire », c’te blague, tiens !).

    • Don Lorenjy said,

      A mes clients qui me disent « votre texte, là, j’peux l’faire aussi, sans problème » je répond « Oui, mais c’est moi qui suis payé pour ! »
      Quand le pognon est la seule valeur reconnue, faut parler pognon ou se taire. Mais il faut faire dire plus au pognon que les simples chiffres.

      • Oph said,

        Il y a une quinzaine d’années, passant devant un artiste qui exposait des tableaux faits en partie avec des clous (d’où de jolies surfaces métalliques), mon grand-père avait eu cette phrase mémorable :
        « Tiens, j’aurais pu le faire aussi. Mais c’est lui qui a eu l’idée, donc c’est normal que ce soit lui qui gagne des sous avec. »

    • Casse-Lucioles said,

      Si ça marchait chez nous l’américanisation de la littérature, ça se saurait aussi, hein ?
      Y a pas de recette toute faite.
      Y a pas de miracle, de savoir secret, de machine à fabriquer du succès.
      Don Lo tente une approche, et pardonne-moi mon chou, j’espère que le futur me donnera tort, mais ça ne m’a pour l’instant pas l’air de marcher plus que le reste. Peut être qu’avec plus de temps, plus de moyens… Mais je vais vous dire, je ne suis même pas sûre.
      Quand Actes Sud a tenté la campagne d’affichage nationale, ils y ont perdu leur chemise.
      Quand Flam et Galli payent des encarts dans Le Monde, c’est pour avoir des sélections aux prix.
      Quand sont apparues les premières bandes annonces, on a tous trouvé ça génial, on en a vu fleurir partout, aux dernières nouvelles ça ne fait pas vendre.
      Au dernières nouvelles, ce sont les libraires et les lecteurs qui font un livre qui marche ou pas. Mais comme ils sont tous différents, jamais pareils et changeants comme la lumière de septembre, on est jamais bien sûr… Jamais. Un jour, ça démarre, on ne sait pas pourquoi. Demain ça se terminera aussi vite, on ignorera encore pourquoi. Certes, il y a des critères positifs, décorticables, mais ils ne suffisent pas, jamais.

      • Oph said,

        « Si ça marchait chez nous l’américanisation de la littérature, ça se saurait aussi, hein ? »

        Pourquoi est-ce que ça me fait plaisir de lire ça ? 🙂

    • Don Lorenjy said,

      Oh, je ne « tente » pas grand chose. Disons que mon approche ne se limite pas à « écrire de bons textes », mais aussi à essayer de les faire passer vers les lecteurs qui n’en auraient peut-être pas eu connaissance. En partenariat avec l’éditeur, dans le meilleur des cas…
      Le succès, c’est autre chose, et ça commence quand ni l’auteur ni l’éditeur n’ont plus à faire cette démarche. Les lecteurs le font d’eux-mêmes, en cherchant à partager le plaisir qu’ils ont ressenti. Or, dans « notre club », peu de lecteurs cherchent à établir des ponts avec les autres genres. Je n’ai pas dit aucun, j’ai dit peu, et en tout cas moins que ne le font les lecteurs hors genre (il n’y a qu’à voir l’audience et l’éclectisme des blogs de lecteurs pas estampillés SFFF).

      • Oph said,

        Ce peu d’initiatives pour sortir de la sphère, ne serait-ce pas parce que les lecteurs du fandom SFFF partent du principe que les autres méprisent par défaut ces « sous-littératures » ?
        Bref, parce qu’on a des préjugés au sujet des préjugés d’autrui ?

  5. nolive said,

    Tiens, ton billet me fait réaliser que dans le petit domaine SFF, le lectorat accepte de plus en plus facilement de se frotter à des auteurs français. Certains lecteurs réclament même des bouquins « français, de préférence ».

    C’est du moins l’impression que j’ai depuis quelques temps. Sacrée évolution…

    • Don Lorenjy said,

      Oui, ça fait du bien. En plus, y a qu’un libraire – un bon – pour faire remonter ce genre de constat. Merci (pour tous les auteurs français, hein ?).

      • nolive said,

        Cesse, je rougis.
        Ceci dit, c’est un constat local, hein… Pas de stats…

  6. elisa vix said,

    Bon constat, mais un peu sévère pour le lecteur qui n’a souvent aucune idée des réalités économiques de l’auteur.
    Le problème, c’est, qu’entrant pour la plupart par la petite porte, les auteurs sont conditionnés à faire profil bas, à ne rien demander (à peine timidement leurs droits d’auteur), ne jamais discuter les contrats, puisque « c’est déjà formidable d’être publié »…
    De plus, avouer qu’on veut gagner de l’argent avec ses livres est souvent mal vu dans le microcosme des auteurs.

    • Don Lorenjy said,

      L’argent c’est sale quand c’est celui des autres.
      Pas de sévérité de ma part pour le lecteur, juste un rapprochement de mots lus sur le net ou de comportements aperçus en vrai. Lecteur, c’est pas un boulot facile 😉

  7. Travis said,

    Comme d’hab mon Don c’est du bon. Il y aussi une chose, (on en avait parlé à Aulnay) c’est le coût de la vie. Je suis un malade des bouquins, j’adore acheter des livres, mais malheureusement pour moi je ne gagne pas suffisamment pour acheter du neuf, sauf à de rares occasions, comme par exemple les salons car je peux rencontrer l’auteur. En fait il y a l’auteur et son lecteur « le lecteur fait vivre l’auteur » (je schématise) mais si le lecteur n’achète plus de livre, l’auteur ne gagne pas sa vie et si le lecteur n’arrive pas à gagner sa vie correctement il n’achète que peu de livre (neuf) et donc l’auteur ne gagne pas grand chose.

    J’achète quasiment que de l’occasion ou bien je lis grâce à ma médiathèque, mais il y a des exceptions, exemple j’adorerais acheter le dernier livre de Xavier Mauméjean, mais pour moi ce n’est pas raisonnable, donc soit je craque et je fais un trou dans mon budget (et oui 18€ c’est un trou) et « j’aide » l’auteur, ou bien je ne craque pas (c’est dur) et l’auteur « ne gagne pas sa vie ».

    En parlant des signatures dans les salons, Francis soulève en fait un problème bien plus vaste, mais ce n’est que mon avis.

    En tout cas ça fait causer mais aussi réfléchir, et pas seulement au monde de l’édition.

    • Don Lorenjy said,

      Oh oui, que ça dépasse le monde de l’édition.
      Comme je disais plus haut, si l’on fait de l’argent l’étalon de toute valeur, ne nous étonnons pas qu’il le devienne, même là où il n’aurait pas sa place à priori. L’échange ou même le don « gratuit » (ça pue le pléonasme) ont un réel intérêt s’il y a échange, au moins d’émotions, et non prédation du receveur ou mépris pour le donneur. Les contacts que des auteurs ont pu avoir avec toi valent plus que les livres que tu aurais pu te croire obligé d’acheter. En revanche, pousse ta médiathèque à l’achat (mais je sais que tu le fais).


  8. Et que dire du complexe d’infériorité de nos milliers d’éditeurs plus matérialiste que les traders de la city ? Si Soros a pris des risques ce ne sont certainement pas eux qui vont en prendre.

    Pour revenir à l’auteur Français : quelques oublis impardonnable. Il faut qu’il soit franchouillard, people, ethniquement repérable (beur, juif, peul, touareg, vert, etc), sociologiquement repérable (marin, sportif, handicapé, violé sauvagement par père et mère, SDF), qu’il ait fait le tour du monde en sabot cloutés ou en position de la levrette en rut, et surtout qu’il n’ai rien, mais vraiment rien à dire !!!! Et qu’il le dise mal.

    Pourquoi suis-je inconnu ? Devinez.


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