Comme ça s'écrit…


Ça sent le coup de force

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 8 octobre, 2010

La revue de presse sur France Inter ce matin dressait un portrait sans nuance d’une France fatiguée et d’un gouvernement au bord de l’impeachment.
La (fausse) réforme des retraites mais (vraie) réforme de la répartition des bénéfices (plus pour les actionnaires, moins pour les salaires et les retraites) cristallise une colère sourde et un désarroi dont j’évalue autant le caractère général que la pluralité des causes.
Malheureux, jaloux les uns des autres, fatigués des provocations d’un pouvoir trop visiblement vendu aux hyper riches, usés par le sentiment d’une inadaptation au monde, effondrés par l’effondrement de leur puissance fantasmée, les Français semblent en avoir vraiment marre. On comprend qu’autour de ce non problème des retraites, ils aient envie, chacun de leur côté, d’exprimer leur ras-le-bol personnel, différent de celui du voisin, mais qui rassemblés feront masse.
Selon le chroniqueur de la radio, ça sent plus mai 68 que l’automne 95.

En face, nous avons un pouvoir au plus bas de sa légitimité. Les sondages baissent, les affaires montent, toute tentative de défense, d’explication ou d’apaisement étant vue (à juste titre ?) comme une entrave à la justice. Le pouvoir paraît affaibli, au bord du gouffre, prêt à faire, dans l’excitation, le pas de trop qui pourrait tout précipiter.
Le sentiment populaire va de la défiance à l’exaspération. Certains se prennent à rêver d’un Grand Soir qui nous libérerait de cette engeance ploutocrate (j’ai fait soviétique en seconde langue).
C’est, à mon sens, méconnaître la psychologie des intervenants.

En discutant brièvement sur Facebook avec des relations qui appelaient au changement local du monde (« changez le monde autour de vous, tous les jours, à votre échelle, avec vos moyens, si dérisoires vous semblent-ils »), j’avais posé la question : qu’êtes-vous prêts à abandonner pour que ça change ?
Il me semble que c’est la seule question valable aujourd’hui. Que sommes-nous prêts à abandonner (confort, sécurité, mobilité, télé, Internet…) pour que les choses changent vraiment ? Chaque fois que je pense à un vrai changement, je bute sur une petite chose à laquelle il me faudra renoncer. Faites l’expérience, et dites-moi si je me trompe. D’où l’intuition : le Grand Soir est trop coûteux pour nous tous qui avons tant à perdre.
D’autant qu’il n’y a pas que nous.

Le pouvoir se fiche de sa popularité. Il croit en son pouvoir. Il croit à sa légitimité de droit électoral (presque de droit divin, donc, ce jour où notre petit timonier va discuter avec le pape) et dispose des moyens de la préserver. Les personnalités au pouvoir – les têtes d’affiches comme les conseillers de l’ombre – ont démontré leur capacité à prendre des décisions sans la moindre considération morale ou même politique. Ils peuvent, ils font, ils bétonneront après. Pas besoin de risquer le point Godwin, il suffit d’évoquer l’intervention possible, sinon probable, de l’armée en cas d’émeute, pour voir que tout est déjà prêt, le pire envisagé et les matraques rangées avec les accessoires dépassés.
Selon moi, tout cela sent plus le printemps de Prague que mai 68.

Cela sent le coup de force, mais pas du côté des manifestants.
Cela sent la reprise en main violente sous couvert de ce que le peuple ne veut pas abandonner : l’ordre de surface.
Cela sent la stigmatisation de l’agitation pour pouvoir frapper sur les têtes qui dépassent et maintenir le couvercle sur le vrai désordre, celui qui pourrit les vies et la planète.
Cela sent l’excès pour l’exemple, que l’on minimisera plus tard comme dérapage individuel avant de l’encenser comme action nécessaire et courageuse, gloire au soldat, pardon aux familles, fallait pas envoyer vos gosses à la manif…
Cela sent l’usage de la peur et l’instrumentalisation de la force publique.
Cela ne sent pas bon.

Heureusement, il y a des prix Nobel de littérature et des prix Nobel de la Paix. Heureusement, il y a des gens de toute extraction qui ne renoncent pas à être humains en échange d’une voiture inviolable et d’une télé à écran plat. Heureusement qu’il y a des gens prêts à changer le monde autour d’eux, tous les jours, à leur échelle, avec leurs moyens, si dérisoires vous semblent-ils. Que sommes-nous prêts à abandonner pour les rejoindre ?

CR Franck Prével / Reuters

http://sites.radiofrance.fr/play_aod.php?BR=16175&BD=08102010
http://www.rue89.com/entretien/2010/10/03/letat-se-prepare-a-une-guerre-dans-les-cites-169076

8 Réponses to 'Ça sent le coup de force'

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  1. Casse-Lucioles said,

    Tu sais, en même temps, en 68 ce fut déjà comme ça.
    68 n’a pas été majeur parce qu’il a réussi sa révolution dans la rue.
    Mais parce qu’il a réussi sa révolution dans les esprits.
    Je croise les doigts.

    • Don Lorenjy said,

      Ah oui, la révolution des esprits, ou l’insurrection des consciences de Pierre Rabhi. Plus j’y pense plus j’ai l’impression que, dans la plupart des esprits, la révolution personnelle est faite mais c’est les autres qui doivent changer.
      Mais je dois aussi dire que j’ai peur des coups de matraques et des coups de flingue. Donc ne décroise pas les doigts…

  2. Sylvie Denis said,

    Le seul problème, vois-tu, c’est créer cet état d’esprit — seul le rapport de force est possible — fait aussi partie de leur stratégie, consciente ou inconsciente. Il faudrait pouvoir contre attaquer sans entrer dans leur jeu… ce qui n’est pas simple.
    À bien y réfléchir, je ne suis pas sûre qu’il faille abandonner quoi que ce soit — mais utiliser ce qui existe pour faire mieux…

    • Don Lorenjy said,

      C’est exactement ça : exacerber l’affrontement comme seule riposte leur permet de préparer la reprise en main.
      Quand je parle d’abandonner quelque chose, ce n’est pas matériel : c’est surtout les idées confortables, l’assurance d’avoir raison avec les bons contre les méchants.

      • Sylvie Denis said,

        Hmm, trop vague pour moi, comme idée. Et, me dis-je tout à coup, beaucoup de gens ont été contraint d’abandonner des tas de choses depuis trente ans : un travail stable, une médecine abordable et relativement efficace, la diminution progressive du temps de travail, un système éducatif qui permet d’accéder à une vie un peu meilleure, une retraite correcte, etc. On ne peut pas leur demander de continuer, ça ne marchera pas.

      • Don Lorenjy said,

        Tu as raison : nous (les pas riches) avons déjà été dépouillés de pas mal de choses.
        Je pensais pourtant à des trucs du genre « je ne veux plus de flics, mais je dois aussi abandonner l’idée de sécurité qui va avec ». Et je sais que l’exemple est extrême…

      • isaguso said,

        Pas si extrême que ça. Combien de personnes pour se plaindre de l’insécurité mais qui râlent si elles perdent du temps parce qu’elles sont arrêtées par un contrôle de Police ?
        Combien de personnes pour dire « Les grèves pour défendre nos retraites c’est bien ! » sauf quand elles sont coincées à la gare parce que leur train ne circule pas ?
        Abandonner des choses, ça peut aussi juste être ça. Se rendre compte qu’il faut choisir. Qu’on ne peut pas toujours espérer que la merde tombe sur l’autre.
        Mais y a un discours qui tend à nous faire croire qu’on peut tout régler en stigmatisant quelques méchants. « Vous payez trop d’impôts ? C’est parce que les fonctionnaires sont payés à rien foutre » ; « Y a de l’insécurité ? La faute aux Roms »… Ce discours passe auprès de beaucoup de gens parce que ça leur permet de croire qu’on va pouvoir améliorer les choses sans en être touchés : les fonctionnaires qu’on va virer, c’est pas le prof qui permet à tes mômes d’avoir une éducation correcte. Non, non, c’est l’autre-là, qui fout rien et que tu ne croise jamais (sauf qu’il existe ce fonctionnaire là, mais il a un poste cadeau offert pour quelques affiches collées et quelques urnes remplies… Et c’est pas lui qui risque d’être viré) ; les gens qui vont se prendre des contrôles de Police ce sont les basanés ; les gens à qui on va couper les alloc, ce sont les mauvais parents (les autres, forcément !) ; ceux qui paieront plus pour leur santé, ce sont ces malades qui plombent le système (sûrement des comédiens, en plus ; et quand bien même, toi t’es pas malade, hein, pourquoi tu paierais pour les autres (c’est même l’argument phare de certaines mutuelles aujourd’hui) ?) ; etc…
        Ce gouvernement pousse à fond dans cette voie. Beaucoup suivent en rêvant d’un monde où ils auront plus sans rien sacrifier.
        Le seul espoir ? Que ce gouvernement aille tellement loin qu’on se rende compte que malgré tout, ça ne marche pas (une fois tous les Roms renvoyés chez eux, y aura toujours de l’insécurité). Triste espoir, parce qu’il sous-entend beaucoup de roms ramenés, beaucoup de gosses élevés dans des classes façon batteries de poulets, beaucoup de malades qui n’auront pas pu se soigner…
        Ou alors 2012 ? Une prise de conscience subite ? Marre d’être pris pour des cons ? De s’énerver sur ce Rom qu’on nous jette en pâture parce qu’il a volé un auto-radio, tandis qu’on laisse filer des gens qui détourent des millions ?

    • Silk said,

      « …pas sûr’e) qu’il faille abandonner quoi que ce soit — mais utiliser ce qui existe pour faire mieux… »
      + 1
      Et je ne vois rien, pour le moment, à ajouter après les autres, surtout après la tirade de isaguso.


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