Comme ça s'écrit…


Questions numériques

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 février, 2011

Le 4 février dernier s’est tenu une assemblée générale regroupant divers acteurs du monde du livre et en particulier des auteurs sur le thème des droits numériques.

Il est posé en introduction que « Bientôt le papier ne sera plus qu’un avatar du livre, dont la forme numérique sera la matrice ». D’où l’intérêt (sinon l’urgence) de discuter ce que seront les rapports entre auteurs, éditeurs, diffuseurs et lecteurs. Après, on peut débattre de la réalité à venir du marché numérique et de sa prééminence sur le papier, mais admettons le postulat de base, ça permet de penser à la suite.

Je vous laisse prendre connaissance ici de ce qui s’est dit dans le détail, en résumant juste les revendications clés :

– la création d’un contrat distinct pour la cession des droits numériques

– cessions des droits limitée à une période de trois ans – qui reste cependant à mieux définir

– une discussion claire sur le pourcentage versé

Revendication, contrat, pourcentage… Cela flaire la crainte de l’entubage et place le débat sur un mode « je dresse mon rempart face au tien pour qu’on puisse discuter par-dessus ». Certes, les auteurs à l’origine du mouvement ont sans doute encaissé pas mal avant d’en arriver à ces prises de position, et il faudra peut-être en passer par cette forme conflictuelle, nous ne sommes pas dans un monde de Bisounours.

Je voulais quand même apporter quelque nuance et soutenir des envies de coopération qui ont leur place, parallèlement au combat.

Les éditeurs avec lesquels j’ai été amené à discuter contrat ont toujours accepté de ne pas traiter l’exploitation des droits numériques dans le contrat papier. Les positions ne sont donc pas bloquées. Demander les évolutions, se positionner en partenaire pour sortir de l’alternative soumission/opposition, cela reste une démarche individuelle possible, indépendamment de légitimes attitudes collectives. Car il s’agit bien pour moi d’attitude plus que de rapports de force.

Ainsi, je trouve trop belle pour la laisser passer l’occasion de remettre à plat les relations auteur/éditeur. Ce n’est pas qu’une question de contrat, de droits et de pourcentage, et j’ai l’impression que sous ces thèmes liés en surface au numérique, affleure plus profondément l’ambition pour certains auteurs de se passer tout simplement d’éditeur. Ceux qui le peuvent n’ont pas besoin du numérique pour ça (voir le cas Nabe). Mais les autres ? Des auteurs expérimentés pourront faire part de leur expérience en la matière. Perso, l’éditeur je ne peux pas m’en passer.

Mais me passer de quoi ? Qu’est-ce qu’on fait avec son éditeur, lorsqu’on est (un peu) auteur à l’âge numérique, mais pas assez grand pour se publier tout seul ?

On commence par travailler sur le texte. J’ai bien envie de vous proposer deux versions d’une nouvelle, avant et après travail en collaboration avec un éditeur qui connaît son boulot. Saurez-vous reconnaître la version améliorée ? Je n’en doute pas.

En numérique, la qualité du texte – notion volontairement vague permettant à chacun, auteur, éditeur ou lecteur de la préciser, et où je place l’adéquation entre la forme d’un texte et l’effet qu’il est censé avoir sur le lecteur – aura toujours autant d’importance. Qu’on souhaite divertir, faire réfléchir ou inventer une nouvelle forme d’art, il faudra toujours y mettre la manière. Au lieu de gâcher du papier, on gâchera du temps, mais le problème sera le même : un texte pas abouti ou en décalage avec sa promesse ne sera pas lu. Dégagé des risques financiers de la fabrication/mise en place du support physique, l’édition numérique devra se forcer à valoriser l’apport strictement littéraire de l’éditeur pour ne pas céder à la tentation de publier trop vite n’importe quoi et ruiner définitivement le potentiel d’un auteur.

Si on me demandais de scruter ma boule de cristal, je verrais peut-être l’avenir numérique sous forme de couple auteur/éditeur, avec un travail éditorial crédité au générique, un vrai nom et pas seulement une marque. Sera-ce une caution pour certains lecteurs ? Dans la grande foire-à-tout numérique déjà en place, je n’en doute pas.

Ce qui m’amène au second point de cette collaboration : vendre le texte. Le faire passer auprès des lecteurs. Et là, je crois que les auteurs vont pouvoir se permettre d’être un peu plus exigeants envers leur partenaire éditeur. Envoyer des SP, même parfaitement enrobés ou ciblés, ne suffira plus. D’ailleurs, ça ne suffit déjà plus. Les cocktails et les invitations aux salons non plus. Et tout le monde ne va pas passer à la télé ou à la radio, ou alors ça aussi n’aura plus aucun effet.

Il va falloir communiquer autrement et mieux, chercher d’autres canaux de diffusion, tisser une relation personnelle avec chaque lecteur potentiel, sur chaque livre. Et donc peut-être en publier moins, pour que chaque éditeur accompagne plus loin et surtout plus longtemps ceux sur lesquels il s’engage.

Va-t-on vers une sorte de contrat de semi-exclusivité auteur/éditeur ? Je ne sais pas. Mais je me doute bien qu’un auteur qui aura été le coup de cœur de son éditeur pendant une semaine avant d’être chassé par la cohorte des coups de cœur en attente se dirigera vers un autre type de partenaire pour promouvoir son texte, une fois que toutes les questions de mise à disposition du public seront réglées par la très longue, très lente, et pourtant très attendue évolution numérique.

Pas qu’une question de droits, de pourcentage ou de durée, mais une vraie relation de partenariat à mettre en place, ou à valoriser parce que certains ont déjà su la mettre en place.

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2 Réponses to 'Questions numériques'

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  1. Silk said,

    Je suis tenté de faire un petit parallèle avec la photographie depuis le passage de l’argentique au numérique.
    Tant qu’un photographe amateur avait à se soucier de son budget pellicules et développements, il faisait attention à ce qu’il avait devant son objectif et à quoi ressemblerait sa future photo avant de cliquer, afin de ne pas trop gaspiller de rouleaux en vains clichés.
    Aujourd’hui, le numérique permet le mitraillage sans réflexion car une fois le matériel de base acquis, il n’y a plus de consommable qui vient véritablement grever le porte-monnaie.
    Il se fait donc chaque jour infiniment plus de clichés que par le passé, mais il y a-t-il pour autant infiniment plus de photos de valeurs ? Pas sûr. Pas sûr du tout…
    Une plus grande facilité de diffusion permet/permettra peut-être à plus d’auteurs de tenter leur chance mais, noyé dans la masse, il est aussi plus difficle de se faire reconnaître et distinguer.
    Et puis, quitte à passer pour passéiste et vieux-jeu, je continuerai à crier haut et fort mon amour du livre papier ! Je suis sûr que celui-ci ne verra jamais ses lignes disparaître au milieu d’une phrase parce que sa batterie est tombé en rade alors que je jouissais de sa lecture en pleine nature…
    Et ma bibliothèque ne disparaîtrait pas à cause d’un « problème technique » dans ses étagères de la même façon que j’ai perdu l’été dernier plusieurs centaines de gigas dee photos et vidéos personnelles suite au crah intempestif d’un disque dur.

    • Don Lorenjy said,

      Oups, j’avais zappé ce comm assez bien vu.
      Oui, le parallèle avec la photo est intéressant, surtout en ce qui concerne la profusion et la diffusion numérique. Mais il ne rend pas compte – à part d’un point de vue journalistique – du modèle économique attendu et encore à trouver pour l’écrit : comment vit-on de ce qu’on écrit (ou de sa diffusion) ?
      D’autant qu’il y a une différence majeure entre le texte (à part les blagues carambar) et d’autres supports artistiques comme le son ou l’image : il faut y consacrer plus de temps pour savoir si ça plaît ou non. On ne va pas appâter un éventuel acheteur en lui proposant de charger 100 extraits de romans. Il lui faudrait un an pour browser et choisir. D’où l’importance pour faire le tri des relais d’opinion comme les critiques, et des cautions… comme les éditeurs.

      Après, pour l’avenir numérique Vs papier, je ne joue pas l’un contre l’autre, mais plutôt en complémentarité. J’imagine tout à fait lire en parallèle sur e-reader et sur papier, ou commencer sur support numérique pour ensuite m’offrir le papier si ça le vaut…
      Et je me souviens que mon beau-père a vu les deux tiers de sa bibliothèque détruits par l’action conjointe d’un champignon et de vulgaires souris… Alors que les systèmes proposés par le Bélial par exemple permettent de récupérer un e-book perdu, ou de le recevoir dans un nouveau format même longtemps après l’achat initial. Ils vendent une sorte de droit d’accès au texte, et non un fichier.


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