Comme ça s'écrit…


Prix qui monte, ventes qui baissent

Posted in Promo par Laurent Gidon sur 7 avril, 2011

Hier soir, j’étais invité à la Société des Gens de Lettres sise en son hôtel de Massa à Paris (c’est pas tous les jours qu’on peut ouvrir un billet comme ça) pour y recevoir le troisième Grand Prix Plume d’Agence 2011.
Ce prix est en fait un concours de nouvelles ouvert à tous les professionnels de la communication. Je fais de la pub, j’ai participé, j’ai gagné, c’est donc avec plaisir et fierté que je me suis rendu à cette soirée. En plus il faisait beau.
Ce concours m’avait déjà distingué d’une mention spéciale l’an dernier, pour Écran des larmes, nouvelle pas drôle drôle mais qui semble-t-il avait touché. Cette année, c’est Droit dehors – texte sans compromis sur ce que l’on accepte d’encaisser avant de dire Stop ! et de faire ce qu’il convient – qui a cueilli le jury aux tripes. Jury composé d’écrivain comme Harold Cobert, et de professionnels de la communication. Les commentaires des uns et des autres sur les 30 000 caractères de Droit dehors m’ont ému et effrayé : suis-je celui qui mérite cette dithyrambe ? Je sais que l’atmosphère de la soirée se prêtait à ces éloges, mais tout de même ça m’a remué.

Si je vous en parle, c’est surtout pour relever un fait qui m’a paru significatif : au palmarès, et donc dans le recueil qui sera disponible via le site de l’organisateur du Prix, figure un texte de science-fiction. De la vraie SF, assumée, frontale, par un gars qui en plus avoue une passion pour le genre. Couillu, le pubard ! Une SF pour dix textes de littérature générale, cela paraîtra peu, mais d’ordinaire c’est 0, donc 1, quand même, chapeau !
Oui, un jury éclectique a distingué cette SF à égalité et selon les mêmes critères que les autres. Ceci sans copinage, les textes étant présentés de façon anonyme. L’auteur en est ravi, je suppose, mais ce qui me réjouit d’une manière plus large c’est de voir un genre – d’ordinaire interdit de critique grand public et donc ausculté par ses seuls spécialistes ou honoré de prix consanguins relevant de la promotion interne – être reconnu dans un concours œcuménique. Ce texte, le jury lui a accordé sa mention spéciale non parce que c’était de la SF ; ni même de la bonne SF, mais parce qu’il jugeait que c’était un bon texte, tous genres confondus. Bravo !

Passons à autre chose.
De retour dans mes montagnes, j’ai trouvé mon relevé de ventes envoyé par Mnémos, l’éditeur courageux des Djeeb le Chanceur et l’Encourseur. Force m’est de constater que son courage n’est pas récompensé. À l’heure floue où je me dis que l’important quand on écrit c’est le Quoi plus que le comment, il est temps que je tire les conclusions qui s’imposent. Les chiffres ne mentent pas (Ha, Ha !).

Edit : au vu des commentaires (dont je remercie les commentateurs) je coupe ce qui pouvait passer pour de la pleurote d’écriveur frustré et tiens à rappeler que l’information importante de ce billet c’est qu’un texte de SF a été cité au palmarès d’un prix littéraire.

Tenez, pour me faire pardonner, le début de…

Droit dehors

Il faisait encore nuit lorsque j’ai embarqué sur le Novalant. J’ai senti le Diesel vibrer sous mes pieds et une heure plus tard nous étions en pleine mer. On ne m’a pas présenté : chacun avait déjà pris son poste. Juste le Capitaine Knut et un certain Svenn, croisés sur le pont, pressés de larguer les amarres. J’ai attendu qu’on ait besoin de moi quelque part en regardant le temps passer.
Ce premier lever de soleil sur l’horizon a donné le ton. Le capitaine s’est hissé sur la nacelle de proue, une carabine à la main. Pendant toute l’heure suivante, il a canardé les dauphins qui bondissaient devant l’étrave. Ses bordées de jurons n’étaient coupées que par les claquements de l’arme et les encouragements des autres. J’ai regardé un peu, puis je suis descendu dans la salle des machines. Je ne sais pas pourquoi, je n’aimais pas l’ambiance.
En bas, le chef mécano se roulait une cigarette. Le casque antibruit lui écrasait les oreilles.  Il l’a soulevé d’un côté pour me parler.
― T’as pas l’habitude, hein ?
J’ai fait non de la tête. Le vacarme des six mille chevaux me martelait la caverne.
― C’est pas grave, a-t-il repris en se calant la clope dans la moustache. Il en a besoin au début pour se calmer. T’aimes pas ça, hein ? Moi aussi, j’aime pas trop. Alors j’ignore.
J’ai haussé les épaules. Il a souri et m’a tendu la main.
― Moi c’est Greasou. Mais attention, a-t-il précisé, comme dans Grease, le film ! Avec moi, tout baigne dans l’huile.
Il s’est esclaffé. Son rire dégringolait en silence, masqué par le moteur. J’allais lui dire mon nom quand il m’a fait signe de le suivre.
― Regarde : l’allure est marquée sur l’écran. Pour l’embrayage-réducteur, tout est contrôlé d’en haut. Toi, tu vérifies juste les rupteurs. Pas que ça monte dans le rouge. Refroidissement ici, régime limite là, tu tolères un peu de dépassement, pas plus. Et tu réduis ici en cas de besoin. Toute façon, ils s’en aperçoivent pas sur la passerelle. Vu ?
Il est sorti en s’allumant le mégot.
J’étais seul avec le monstre. On aurait dit un fossile de baleine sous multi-perfusions. Un truc compliqué et ancien, enchâssé dans la coque, irrigué par des tuyaux en pagaille. Un truc en colère qui voudrait s’arracher de cette prison puante. Un truc qui me faisait peur parce qu’il hurlait en continu, comme mon père avant.
Il ne faut pas mentir sur son âge, les gens sont trop contents de vous croire. Knut avait à peine regardé mon passeport trafiqué. Il devait compléter son équipage. Et voilà. J’avais dix-sept ans et on me confiait la machine.

16 Réponses to 'Prix qui monte, ventes qui baissent'

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  1. Silk said,

    Bravo pour le Prix !!
    Et désolé d’apprendre pour Djeeb…
    Mais puisqu’il est aussi question de courage, je te souhaite d’en trouver assez pour continuer les aventures du beau parleur aventureux – que tu ne peux décemment pas nous laisser là où tu l’as laissé ! – et que Mnémos en ait encore assez pour continuer l’aventure avec toi.
    Hauts les coeurs !

    • Don Lorenjy said,

      Le prix m’a vraiment fait plaisir, faut reconnaître.
      Quant à Djeeb, pas de problème pour continuer ses tribulations à travers l’Arc Côtier… mais je ne sais pas si l’éditeur prendra le risque une nouvelle fois. D’autant qu’il publie plein d’autres chouettes bouquins qui répondent mieux aux envies des gens.

      • Oph said,

        Ou à ce que les gens croient vouloir lire.
        J’aime bien offrir comme ça des livres que la personne n’aurait jamais pensé à acheter, mais qui pourraient lui plaire. Peut-être des Djeeb, si le bon lecteur se présente et que j’ai l’occasion de lui faire un cadeau.
        « Le bon lecteur », selon moi, est quelqu’un qui aime les belles lettres. Ma môman, par exemple.
        Tiens, idée. Ma môman.
        Hin, hin.

      • Silk said,

        Comment sont majoritairement les retours des lecteurs de Djeeb ?
        Je sais qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, mais, malgré leur qualité graphique et qu’après lecture on sache ce qu’elles représentent, il manque Djeeb sur les couvertures des récits de ses exploits ! Et un personnage en situation sera toujours plus directement accrocheur pour les yeux du lecteur en quête d’aventures qu’un paysage brumeux, aussi beau soit-il, non ?
        En plus, Djeeb propose régulièrement des scènes au potentiel visuel élevé.
        Ce n’est bien sûr là que mon humble avis (mais je le partage ! 😉 ). A d’autres lecteurs de te donner maintenant leur avis sur le sujet.

      • Oph said,

        Chuis d’accord avec Chilk au sujet des couvertures.

      • Don Lorenjy said,

        C’est intéressant, cet avis sur les couvertures de Djeeb. J’ai des études d’un illustrateur présentant Djeeb, sur une scène pour le 1 ou dans la jungle pour le 2. Elles sont superbes !

      • Silk said,

        Ce serait interessant à voir ici ces études, si c’est possible… 🙂
        Pour ma part, j’aurai bien vu Djeeb grimpant la falaise au dessus d’Ambeliane pour le premier opus, avec la Passe des Crocs qui se devinerait en arrière plan. Mais la scène de la taverne avec Djeeb au milieu des autres clients, fascinés, peut être très sympa.

      • Oph said,

        Note que moi, je les trouve très belles, les couvs existantes.
        Néanmoins, il faut reconnaître que si on se place dans une optique de recherche active de lecteurs, un personnage, ça marche tout de suite mieux.

      • Silk said,

        Je ne parlais bien sûr pas de la qualité des couvs d’un point de vue artistique, juste de leur pouvoir d’attraction du regard du lecteur potentiel.

  2. Sylmar said,

    Ce que sont les chiffres…? Evidemment, ce ne sont peut-être pas des choses qu’on est forcément disposé à ignorer (non pas qu’il le faille, et qu’on le puisse aussi, peut-être). On peut y voir ce que l’on veut, c’est assez ennuyeux…mais je suis sûr que tu pourrais trouver d’autres collègues « d’infortune », dont les écrits ont été appréciés sans que des chiffres les portent au pinacle.

    …en espérant que ça te conduise plus encore à écrire, raconter ce que tu veux, et pas ce qu’il faut qu’on aie. Pour faire court, un peu niais et sincère !

    Signé : l’autre, qui a pas encore lu Djeeb. Mais qui y pense assez régulièrement, même qu’il va finir par le commander.
    Et ce ne sera ni grâce à ce billet, ni à cause de lui. C’est vachement long comme signature, non ? Bonsoir. (Il est 22h, tout est calme à Cityville, dormez, braves gens.)
    (Je relis, je relis…)

    • Don Lorenjy said,

      Ah… Cytiville : quel bon souvenir d’écriture ! Je me suis fais plaisir de bout en bout, même quand il a fallu couper les passages vraiment « trop ».
      Je ne savais pas que j’avais un lecteur de ce texte-là aussi : merci.

  3. Sylmar said,

    Je suis juste un chaland de base. Enfin, pas vraiment, mais je n’ai pas lu en tout cas, et la couverture me plaisait beaucoup. Je n’ai vu que celle du Chanceur, ou alors la seconde m’est sortie de la tête…

    Sachant le peu que je sais du contenu, justement, je crois comprendre que Djeeb est central, et sur un personnage qui l’est autant, est-ce qu’on ne prend pas un risque à centrer la couverture sur lui ? A le « fixer » de la sorte ? Tandis que celle qui fut retenue pour la publication semble vouloir attirer l’attention sur autre chose, quelque chose comme une découverte. Et plus encore, j’imagine.

    Ce que dit Oph sur la figuration de personnages me paraît juste, même si je n’y avais jamais pensé en ces termes. Mais ça me questionne sur l’intention, avec cette couverture, qu’avaient les éditions Mnémos ; ça me questionne même sur la façon dont se font ces choix, au final.
    Chien du Heaume est centrale au roman du même nom, et on a bien choisi de la faire figurer en couverture. Est-ce que c’est lié à la nature du personnage, ou bien à des impératifs, des processus de décision différents…? Ce n’est pas tant pour la réponse que je me pose cette question…

    • Don Lorenjy said,

      Tu auras ta réponse quand même : la responsabilité est mienne, totalement.
      J’avais fait plusieurs propositions à Mnémos, dont une très graphique où l’on voyait un croquis de la violine (instrument de musique qui se transforme en arme et me semble parfaitement représenter la nature de Djeeb, beauté et danger mêlés), et c’est celle de la Passe des Crocs qui a été retenue. Dans une autre version, on y voyait la proue de l’Arbogaïl et Djeeb, appuyé à un hauban, se projetant déjà vers Ambeliane à travers la passe. Mais vu le délai, l’illustrateur a préféré ce concentrer sur le seul décor.
      De fait, le véritable héros ou en tout cas moteur de l’action est toujours le décor plus que le personnage. Donc, conceptuellement, ça me convient très bien.
      Mais commercialement c’est une autre affaire…

      • Sylmar said,

        Je pensais pas que l’auteur pouvait s’impliquer comme ça pour la couverture d’un roman.

        Sinon oui, j’ai commencé à relire l’antho en question, j’étais passé dessus assez vite et j’y reviens avec plaisir pour pas mal de nouvelles. Le thème avait donné des tas de trucs différents, graves ou plus légers, il y a vraiment de tout.


  4. Je viens de recevoir le recueil Plume d’Agence et de lire votre nouvelle. Un très beau texte, fort, dérangeant, avec une énergie qui lui est propre. Un pavé dans la marre bien éclaboussant aussi, du fait de son sujet. Et ça fait mal : c’est bien. Bravo. CM

    • Don Lorenjy said,

      Merci. Je ne suis pas sûr d’avoir encore envie (ou besoin) d’écrire de telles choses, mais qu’elles fassent leur chemin vers des lecteurs me plaît bien.


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