Comme ça s'écrit…


En temps inutiles

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 27 avril, 2011

Tous les lundi et mercredi soirs, je plie deux fois mon hakama. Cet absurde vêtement compte beaucoup trop de plis – cinq devant, trois derrière – et de longueurs de sangle pour répondre aux exigences occidentales en matière de simplicité et d’efficacité. D’où peut-être son élégance, mais là n’est pas la question.
Dans un hakama, rien n’est pratique mais tout a du sens… qu’il n’est pas primordial de connaître. Il suffit d’accepter.

On ne parlera pas ici de fonction qui crée la forme : plutôt de culture lointaine et ancestrale. On se contente de l’effleurer. En traitant correctement son hakama, le pratiquant s’insère dans un temps plus grand que lui. Il accepte de ne pas tout comprendre d’un coup et surtout de laisser de côté ses préoccupations temporaires.
Pour ma part, je commence toujours par demander à mon fils l’autorisation de venir plier mon hakama sur le tapis de sa chambre. C’est de la maison l’endroit qui me semble le plus approprié. L’autorisation demandée et accordée fait partie du rituel.

Plus tard, après la séance, je le replierai sur le tatami en veillant à ne pas pester contre les plis qui ne veulent pas tomber droit, les sangles qui se croisent et le nœud qui godaille. Cela me demandera un effort, mais j’accepterai la résistance du tissu comme allant de soi. La facilité importe peu, c’est le geste qui compte. Le bon geste demande du temps. Accorder ce temps à un bout de tissu paraît suffisamment futile pour que justement s’y concentre un certain absolu. L’avant et l’après cessent de s’imposer, le monde est ailleurs, tout se concentre dans un présent appliqué.

Alors que je me dirige vers la douche en serrant contre moi le carré noir et parfait comme preuve de mon œuvre intérieure, l’agitation reprend ses droits… mais pas sur moi. Pas complètement : je sens bien que ses hurlements continus ont moins de prise.

Je ne me bats ni contre les plis du tissu ni contre les errements du monde. Je m’y glisse et tiens ma place, chanceux d’avoir pu manufacturer un peu d’harmonie entre deux rites de pliage.

Publicités

4 Réponses to 'En temps inutiles'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'En temps inutiles'.

  1. Kirawea said,

    Ah ! Le côté « rituel » est vraiment une chose que j’apprécie dans les arts martiaux japonais, et dans la culture japonaise en général. Prendre le temps de faire une chose qui semble anodine, le faire avec soin et en étant totalement concentré dessus. C’est peut-être juste ça qui lui donne du sens !

    • Don Lorenjy said,

      Oui, c’est tout à fait ça, bien dit.

  2. glen said,

    Ahhh ! le plaisir du hakama a replier après chaque séance n’est qu’un amuse bouche comparé à celui qui consiste a repasser les plis après l’avoir lavé.
    C’est dans ces moments particuliers que l’on mesure sa capacité à rester zen et à profiter pleinement de l’instant présent.

    • Don Lorenjy said,

      Le polyester est mon ami (ainsi que la technique radicale du lavé-suspendu sans passer par la case essorage. Pas de repassage. Les puristes diront qu’une part du plaisir m’échappe…


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :