Comme ça s'écrit…


« Rhâââl ! » que je n’ai pas écrit

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 28 mai, 2011

Une superbe série d’interviews publiée par le site du Monde demande à des écrivains quel livre ils n’ont pas écrit. A part Djian qui se la pète un peu, tous ont un texte à commencer ou à finir quelque part.
Ce qui me donne envie de répondre à la question que personne ne m’a posée (à part Isabelle Lerein, du Pré aux Clercs) : dis donc, pourquoi que tu n’as pas fini d’écrire Rhâââl ! ?
Rhâââl ! Le projet qui m’a occupé pendant plus de six mois l’an dernier. Tout commence avec Célia Chazel aux Imaginales 2010. On se croise, on se connaît (elle a publié Djeeb le Chanceur lorsqu’elle travaillait pour Mnémos), elle me parle de son nouvelle employeur pour lequel elle cherche des projets d’auteurs français. Vu que savoyard c’est français, je lui propose un ou deux trucs, des idées vagues, elle ne dit pas non, me propose de préciser.
Dans le train du retour, je lis Chien du Heaume. Et tout en lisant, des situations et des personnages se mettent en place dans ma tête. Sans rapport avec la lecture, mais comme ce livre est tout ce que j’ai sous la main, je note toutes mes idées sur les dernières pages blanches. Puis sur celles qui le sont moins, dans les marges et les en-têtes. Dix pages passées au stylo vert, le seul que j’avais.
Ce qui me vient, c’est l’histoire de ces trois peuples qui se partagent un territoire, sans heurt. Ils ne connaissent pas la guerre ni la violence. Les Sylves vivent dans de vastes forêts l’été et dans des cavernes l’hiver, occupés à éduquer leurs enfants dotés jusqu’à leur puberté de pouvoirs surnaturels féroces. Les Eléanthes ont construit de superbes cités dédiées à l’art et s’occupent principalement à développer leurs talents dans diverses disciplines, chacun cherchant à faire gagner sa guilde lors de joutes artistiques qui décident de l’attribution des pouvoirs politiques. Le Grainds vivent eux dans des fermes états et se consacrent à l’exploitation collective de la terre, se livrant une sorte de compétition de productivité entre fermes. Au milieu de tout cela circulent les Vargues, nomades commerceurs ou volarmeurs selon les occasions, qui tissent des liens discrets entre les peuples. L’histoire commence lorsqu’un groupe de volarmeurs enlève un bébé Sylve à sa naissance, pour répondre à une commande secrète d’une ferme Graind qui compte exploiter ses pouvoirs à venir pour gagner en productivité.
Le livre devait se développer en trois phases espacées de cinq ans, et suivre la façon dont les peuples vont apprendre le conflit, développer l’art de la guerre, affiner leurs techniques et leurs stratégies, jusqu’à un embrasement final provoqué par Rhâââl (le bébé enlevé, devenu une fillette sauvage puis une jeune fille perturbée par la coupure avec son peuple d’origine) avant qu’elle ne perde ses pouvoirs.
Célia Chazel n’accroche pas à ce synopsis. J’aurais peut-être dû lui faire confiance. Je décide pourtant d’écrire ce truc qui me plaît bien. J’en parle d’ailleurs à une autre éditrice, rencontrée aussi à Epinal. Isabelle Lerein accroche tout de suite. Nous parlons même de contrat. Il ne me reste plus qu’à écrire le livre.
Et c’est là que tout se met à foirer.
A force de dire que je n’arrive pas à écrire des histoires dont je connais la fin, cela se produit en vrai. On ne fait jamais assez attention au pouvoir des mots. Pourtant, la rédaction commence tambour battant. Je vais vite. Trop vite même : je saute d’un peuple à l’autre, d’un style à l’autre, d’une époque à l’autre, faisant confiance au lecteur pour combler les ellipse. Après avoir lu les premiers chapitres, Isabelle me dit qu’il faudrait développer certaines choses. Je passe outre : tout s’éclaircira plus tard, c’est l’histoire qui mène, et elle cavale.
Mais je commence à douter. Le livre s’éloigne de plus en plus de ce que je voulais en faire. Les personnages virent aux pantins pérorant, sans rapport avec les êtres nobles dont je voulait raconter les déboires. Ils m’échappent pour retomber dans les guéguerres mille fois lues ailleurs.
Le doute se concrétise quand je perds les deux tiers du travail dans une fausse manip irrattrapable : en croyant mettre à jour mes diverses sauvegardes, je remplace partout le fichier le plus récent par le plus ancien, celui du tout début. Une bête erreur de dates.
C’est sans doute un signe. Je demande un délai supplémentaire à Isabelle, pour reprendre le travail à zéro et remettre mes personnages sur la bonne voie. Pendant plusieurs mois, cela va être une lutte presque à mort entre eux et moi. Chaque nuit, dans mon lit, je travaille les scènes dans ma tête. Jusqu’à deux ou trois heures du matin. Le lendemain, hagard, je tente de jeter ces illusions sur le clavier. Rien à faire, le truc m’échappe et vire toujours au grotesque. J’efface plus que je n’écris. Je tape jusqu’à dix-sept version d’un chapitre. J’en perds le sommeil. Cela me bouffe. Plus moyen d’écrire autre chose. Plus moyen d’écrire Rhâââl ! d’ailleurs : rien ne me satisfait. Je sabre, jette, efface, recommence, pour rien. Je deviens fou.
Jusqu’au jour où, épuisé, j’avoue à Isabelle que je n’y arriverai pas. Sa déception me donne presque envie de m’y remettre. Ma femme me l’interdit. J’ai l’œil vitreux, des semaines de sommeil en retard, des clients à bout de patience…
Un jour, peut-être, je m’y remettrai.

Pour que tout cela ne soit pas en vain, voici le début. Enfin… une version du début.

Rhââl ! première époque : les contours

Chapitre 1

Troisième lune de la saison de neige
Creux Sélène

La lumière de la lune ne pénétrait pas jusqu’au fond de la caverne. Froide, elle ricochait sur les lambeaux de neige accrochés à la falaise. Et dessinait des ombres bleues autour des silhouettes qui approchaient par le sommet. Les pieds chaussés de cuir crissaient, les souffles libéraient une buée éreintée, quelques armes mal arrimées aux harnois cliquetaient. Pas de rage ni d’agressivité dans les grognements, mais une lassitude alourdie par la nuit et la tension du corps avant l’assaut. Cela, c’était dehors.

Dans l’obscurité des profondeurs, les adultes s’étaient levés. Endormis, les enfants n’auraient pas peur de leur absence. Et puis l’un d’entre les grands Sylves restait veiller. Les autres quittèrent la salle des feux et s’enfoncèrent dans les anfractuosités. La lune ne les atteignait pas, mais ils sentaient son lever. Ils le sentaient encore, malgré leur âge avancé qui les avait détachés des forces vives environnantes. Seul leur lien avec la mère Lune demeurait. Comme tous les Sylves, de tous les Creux, ils partageaient cette nuit leur allégeance au visage lumineux, doux, serein, qui parcourait les cieux en les regardant. Pendant que les enfants vifs dormaient, les adultes répondaient à l’appel. Engourdis par l’hiver, leurs pas manquaient d’énergie. Pourtant, ils obéissaient.
Plus que les autres encore, Skria se trouvait lourde. Le temps était venu pour elle. Trois femmes Sylves avaient déjà été libérées, les nuits précédentes. D’autres restaient dans l’attente. Skria n’était qu’une des porteuses de vie en cette saison de neige. Aussi n’avait-elle rien dit : chacun savait et se préparait en silence, dans le partage. Depuis la mi-journée, son ventre se rebellait. Le soir venu, une chaleur humide sur ses cuisses l’avait avertie de l’imminence. Sans l’appel de Lune, elle se serait simplement éloignée et les autres auraient compris. Ils l’auraient laissée seule avec sa douleur, puis seraient venus accompagner son effort au moment où leur aide aurait été utile. Maintenant, elle marchait en se recroquevillant un peu plus à chaque pas. Pour la première fois, son corps la trahissait. Skria était jeune. Elle avait connu ses premiers plaisirs voici trois saisons de pousse. La germination de ses entrailles ne l’avait pas saisie par surprise : elle savait ne pouvoir l’éviter. Elle savait aussi combien l’attente était longue et douloureuse la délivrance. Sa mère d’âme lui avait expliqué. Pas en une fois, mais à chacune de ses questions. Lorsqu’elle était vive encore, jouissant de son lien particulier avec les puissances de l’eau. Puis lorsque ses premiers sangs l’avaient détachée des esprits de l’onde. Elle savait tout ce qu’il y avait à savoir. L’éprouver en elle cependant se muait en toute autre expérience. Elle n’avait aucun souvenir de sa mère de corps. La Transâme les avait séparées lorsque Skria n’avait que trois ans. Vivait-elle encore, quelque part, dans un autre Creux de l’immense forêt ? Elle seule pourrait lui dire ce qu’elle avait ressenti lorsque Skria avait forcé son chemin entre ses cuisses, vers la lumière. Avait-elle eu peur ? Avait-elle hurlé ?
Une sueur de panique perlait sur son front penché. Skria se suppliait de renoncer. Pourrait-elle retenir en elle ce qui exigeait d’en sortir ? Son corps ne lui appartenait plus, voulait se libérer, pourtant elle crut pouvoir le dompter. Les esprits des eaux sauraient-ils l’aider à retarder encore un peu la déchirure ? Elle avait tant œuvré pour eux pendant la sorcellance de ses années vives. Toutes ces saisons passées à maîtriser ses pouvoirs et ses pulsions ! Toutes ces lunes à honorer son élément majeur, pendant que d’autres se dévouaient aux arbres, aux vents ou aux flammes. Tout ce temps à remplir avec ses frères et sœurs de banc ses devoirs auprès des tutélaires… et en cet instant, si seule ! Pourquoi ? Elle en aurait hurlé. On l’abandonnait, les éléments se détournaient, sa famille du Creux Sélène la laissait affronter l’épreuve, et son corps même la trahissait. Autour d’elle, seulement la nuit et la pierre froide du long couloir qui la menait vers l’horreur. Brûlure dans son ventre. Spasme, crampe, torsion asphyxiante…
Quand, plié de douleur, elle arriva avec les autres au bord de l’œil de nuit, elle eut envie de tourner les talons. De sentir sous ses pieds nus les graviers roulant dans sa fuite. De remonter le boyau de roche pour remonter le temps et disperser la souffrance. De retourner se blottir au creux du bercetronc qu’elle avait quitté voici tant de saisons. Mais, l’appel de la Lune…
Sa clarté tombait sur le gouffre depuis une échancrure dans la roche, loin au-dessus. Bientôt les rayons blancs frapperaient le lac secret. Le rituel débuterait. Chacun se baignerait dans la lumière de Lune. Son visage maternant absorberait toutes les peurs, toutes les douleurs, pour ne laisser que douceur, calme, respect. On s’y laverait, mais on s’y chercherait aussi. Dans ce miroir que leur tendait la nuit, les Sylves, tous les Sylves, se verraient tels qu’ils sont : disséminés en familles libres, dans d’autres cavernes ou d’autres clairières suivant les saisons, mais tous unis. Cette relation entre eux dépassait les pensées ou les sentiments. Il n’y voyaient pas de magie, mais l’expression d’un fait aussi naturel que la pousse d’une feuille ou la tombée de la pluie. Quel que soit l’endroit, un Sylve sous la Lune se sentait lié aux autres, comme s’il les tenait tous par la main. Un lien d’une force sacrée, qu’il était bon de renouer chaque fois que la nuit le permettait. Raviver la sensation d’appartenir au tout de l’espace et du temps, de tenir sa juste place dans le flux de la vie. Être Sylve : faire naître des enfants sorciers, et leur apprendre à donner sens aux forces qui s’exprimaient par eux. Être Sylve : maintenir l’alliance entre les multiples formes de matière et de vivant. Être Sylve : préserver le mystère de l’équilibre et rendre à la Lune tout ce qu’on lui devait. Être Sylve, ensemble.
La Lune donnait le rythme. Sa pulsation lente soumettait les saisons, les corps et les cœurs. Ses fluctuations guidaient les décisions à prendre, les chemins à parcourir. Son silence apaisait les colères transitoires des éléments et du vivant. Sa lumière éclairait les âmes. Vouloir se soustraire à son regard bienveillant était une folie que les Sylves ne comprenaient pas. On savait bien qu’il y avait, par delà les lisières, d’autres hommes qui tentaient de vivre séparés de sa lumière, loin des forces tutélaires. Pauvres peuples qui ignoraient leur erreur et dont il fallait réparer les fautes. Bientôt, les rayons de pure blancheur passeraient par le trou dans la voûte. Bientôt, les Sylves s’avanceraient dans le lac pour se soumettre à la maîtresse de leurs nuits. Bientôt, l’harmonie baignerait la caverne et au-delà. Et partout, dans d’autres Creux de la Terre, à l’abri de l’hiver, des familles entreraient dans cette communion. Un Sylve isolé n’était plus un Sylve s’il négligeait d’y prendre part.

Dehors, le silence se rida de grommellements assourdis. Loin en dessous, l’entrée de la grotte restait masquée sous un ressaut de rocher. Mais quelques lueurs de flammes s’en échappaient et venaient danser sur l’éboulis qui dévalait jusqu’à la plaine. Peut-être des silhouettes en mouvement, impossibles à situer, à dénombrer. Des yeux habitués à la clarté, qui verraient apparaître les assaillants en pleine lumière. Dangereux. On risquait de déboucher sans visibilité, éblouis, sans protection, dans un piège. Une erreur : la première reconnaissance avait mal évalué le terrain. La décision fut prise d’ajourner l’opération. On rebroussa chemin en veillant à ne pas s’écarter des traces laissées à l’aller. L’air sec dépliait les poumons auparavant oppressés par l’approche. Une détente presque joviale, doublée d’une insatisfaction qu’il fallait reléguer au fond des esprits agacés. Laisser parler les corps, allonger le pas, libérer les musculatures serrées de tension. Un homme s’écarta de la file, par réflexe, pour aller soulager plus loin sa vessie. À son passage, un léger pont de neige s’effondra sur sa droite. Le glissement feutré attira son regard. La neige parut s’engloutir dans le sol. D’un appel rauque, il stoppa la colonne.

L’attente approchait de son terme. Skria tentait de se tenir debout, comme les autres, autour du lac. La famille du Creux Sélène formait un cercle lâche dont les liens se passaient de contact. Chacun guettait les premiers reflets directs de la mère Lune dans l’eau pour s’y avancer, et saluer par ses frissons l’expiration du ciel. Skria sentit en elle la caresse des autres. Ils étaient là, tout autour, présent et attentifs. Les douleurs lui pliaient toujours le ventre, mais sa peur se dispersait. Elle avança aussi. L’envie de hurler se diluait dans le froid qui lui gagnait les orteils, les chevilles, les mollets… Pourtant, elle n’avait pas encore touché l’eau. Et puis la glace lui gagna les doigts, les poignets, remonta vers l’épaule, descendit sur son front et sa nuque. Le lac n’y était pour rien ; la Lune n’y pouvait rien : son corps venait d’entrer en guerre. Une contraction plus forte la secoua, tordant sa fine silhouette autour de son ventre rond. Elle recula d’un pas, puis deux, s’assit sur le sol poli par des générations de cérémonies.
Autour d’elle, la famille frémit. Une vague contradictoire agita la centaine d’adultes et d’anciens, perturbés par la double imminence. Le cas s’était déjà produit, et la tension avait chaque fois été forte. Alors que Skria haletait doucement, les Sylves les plus proches se regroupèrent autour d’elle. La tension n’avait pas fléchi : tous conservaient le regard fixé sur l’eau, cherchant les premiers éclats de Lune franche. La jeune femme profita d’une accalmie de son ventre pour se remettre sur ses pieds.
Accroupie, genoux relevés, elle attendit la prochaine bourrasque dans sa chair. Lorsqu’un peu de neige tomba de l’œil ouvert dans le plafond, chacun l’attribua au soulèvement de la naissance prochaine. Tout était lié sous le regard de la Lune. La chute des flocons s’évanouit dans le miroir d’eau. Il n’y eut bientôt plus qu’une ride en cercles s’élargissant jusqu’à venir mourir sur la berge entre les chevilles des Sylves communiants.
Skria se retint de crier lorsque la déchirure atteignit son bas-ventre. Un instant, elle avait espéré que le père de l’enfant serait près d’elle. Mais maintenant, cela n’avait plus d’importance. Elle concentra toute sa douleur et toutes ses larmes dans un grondement de gorge, souvenir de ses années vives. Le son charriait comme dans un torrent de galets ce que son esprit voulait expulser. Pendant que son corps se libérait.
Les Sylves la tenaient maintenant, par la main, par l’épaule, par la hanche. Ils accompagnaient leur soutien de mélopées légères où se croisaient les voix de tous les tutélaires. Chaque divinité était convoquée à l’ouvrage, pour veiller sur les premiers instants de la nouvelle vie. Aucune rancœur ne devait naître d’un oubli. L’enfant naîtrait dans l’harmonie et ses saisons vives ne seraient entachées d’aucun déséquilibre.

Lorsque la tête parut, la première lune frappa le lac. Sauf les Sylves retenus autour de Skria, toute la famille du Creux Sélène s’avança dans l’eau glacée. Une vieille femme s’agenouilla entre les cuisses écartées, tendit les mains. Le trouble créé par chacun s’éloignait de la rive et venait rencontrer les rides des autres, en plein centre. La chaleur des corps autour d’elle sembla pousser le froid hors de Skria. Les rayons de lune se brisèrent sur les vaguelettes, brouillant l’image dans l’eau du plafond et de l’œil. Effaçant le reflet des lourdes cordes déroulées depuis le bord du trou. Skria serra les dents, bloqua sa respiration dans une ultime poussée. La glace qui emprisonnait son corps dans le travail se brisa. Comme le silence.
Le bébé cria. Le groupe autour s’empara de l’air pour chanter sa bienvenue sous tous les tutélaires. Skria libéra un rire de soulagement. Le reste de la famille, de l’eau jusqu’aux genoux, battit des mains en clamant son allégeance à la lune. Les grenades fumeuses sifflèrent et explosèrent au sol, assourdissantes. Aveuglantes.
Quinze guerriers en armes surgirent de l’éblouissement. Ils saccageaient l’eau à lourdes bottes. Ils projetaient la lune à chaque pas, dans leurs éclaboussures. Ils évitèrent les Sylves aux sens brouillés, ne cherchant même pas à les bousculer. Ils se ruèrent vers l’étroit couloir sous le roc, vers la salle des feux, vers les enfants vifs endormis. Ou déjà éveillés, apeurés, paniqués. Le dernier d’entre eux, peut-être plus grand, sûrement plus lourd, s’arrêta devant Skria.

Autour de la jeune femme, ses proches s’étaient resserrés. La vieille avait recueilli le bébé, toujours dans son premier cri. Le guerrier s’avança, sans violence. Les Sylves nus le fixaient du regard. Certains parmi les plus jeunes lancèrent des invocations privées de substance pour libérer des forces vives qui leur étaient à présent hors de portée. D’autres tentèrent un geste pour stopper l’assaillant. À chaque main posée sur lui, l’homme opposait une force souple. Ses mouvements, fluides et lents d’apparence, accompagnaient son déplacement pour repousser les bras, déséquilibrer les jambes, plier les corps. Lorsqu’il arriva devant Skria, il sortit une dague du fourreau. Négligeant un jeune accroché à son dos, il s’accroupit. La vieille voulut protéger le bébé, mais il n’y prêta pas attention. Sans quitter des yeux la face rougeaude et glaireuse du nouveau-né qui lui hurlait au visage, il trancha le cordon d’un coup net. Puis, seulement, il menaça de planter sa lame dans l’œil de la vieille. Qui lâcha l’enfant dans un réflexe apeuré.
Le guerrier rattrapa la petite chose de chair, de sang et de colère, avant qu’elle ne touche le sol. Puis il se tourna vers Skria hébétée.
― Comment l’appelleras-tu ?
La voix assourdie par le casque au groin de fer sembla réveiller la jeune femme. Elle voulut se jeter sur le guerrier. Glissa dans ses propres miasmes coulées de son corps. S’effondra sur la carapace de cuir et d’acier qui tenait son enfant. L’homme ne la repoussa pas. Il abaissa son masque. Sa barbe piquetée de gris, ses yeux tombants, accentuaient la douceur de sa voix.
― C’est une femelle, reprit-il. Alors, comment l’appelleras-tu ?
Le jeune Sylve dans son dos cherchait toujours à le déséquilibrer, à lui dévisser le crâne, à le frapper de ses poings lisses. Le guerrier le négligea, rengaina sa dague et passa une main gantée sur la joue et les larmes de Skria. Elle lui cracha au visage un hurlement de haine où se mêlaient toutes les puissances des eaux de la Terre. Ce râle glissa sur l’armure et partit rejoindre les glapissements de terreur soudain jaillis des couloirs.
― Bien ce sera comme tu dis. Rhââl sera son nom.

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4 Réponses to '« Rhâââl ! » que je n’ai pas écrit'

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  1. Silk said,

    Je ne sais pas pour le livre que tu finiras (peut-être) un jour après l’avoir laisser décanter quelques mois ou quelques années (Ca peut être bon au niveau des idées), mais j’aime bien le sujet de départ et ce que tu en as mis là.
    Juste une remarque cependant, si tu me le permets : des « guerriers » et des « grenades » dès le début du récit dans un monde qui n’est pas sensé connaître guerre et violence ? Ne devrais-tu pas plutôt les décrire autrement…?
    Cela m’a semblé étrange après ta présentation du pitch mais tu as sûrement tes raisons.

    • Don Lorenjy said,

      Les Vorlarmeurs viennent d’une autre contrée où la guerre existe, ce qui explique les mots qui t’ont surpris. Mais tu as raison, il faudra que j’exprime la même idée autrement, ou que je précise. Merci.

  2. M.Roch said,

    Et sinon, pourquoi n’écrirais-tu pas un livre sur ce mec qui n’arrive pas à écrire son livre ? Ah non, déjà fait aussi. Bon courage pour la suite.

    • Don Lorenjy said,

      Parce que j’ai déjà du mal à écrire des billets de blog sur le mec qui…


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