Comme ça s'écrit…


Aimez-vous Chet Baker ?

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 30 mai, 2011
Tags: , ,

C’est un film israélien d’Eran Kolirin sorti en 2007. On y suit un orchestre de cérémonie de la police d’Alexandrie invité à jouer dans un festival en Israël. Une erreur de prononciation à la gare routière les envoie dans une ville perdue où personne ne les attend.

Non, en fait c’est une conférence des Imaginales 2011Ayerdhal annonce qu’il lance sa maison d’édition numérique et que la chaîne de production du livre qui inféode les auteurs à une conception capitaliste est morte. On va enfin pouvoir respirer.

Non, c’est bien un film qui fait se rencontrer les inrencontrables arabes et israéliens sans jamais mentionner le fait qu’il pourrait y avoir un problème entre eux, ou même une légère incompréhension culturelle.
Pourtant je crois que j’ai envie de parler de l’idée de Yal, et de sa position assez radicale. Dans la même conf, Stéphane Marsan (éditions Bragelonne) expliquait et justifiait son chiffre de 21 000 ventes numériques par le fait que, bien sûr, ils avaient publié beaucoup de livres. Et il a raison : la chaîne du livre vit sur la quantité. L’éditeur en publiant 10 nouveautés par mois, le distributeur en plaçant les offices de 10 éditeurs et le libraire en exposant les 100 nouveautés de 3 ou 4 distributeurs. Sur la masse, même s’il ne se vend que 4 ou 5 exemplaires de chaque livre, chacun y trouve son compte.

Ce qui n’est pas le cas des musiciens égyptiens et de leurs hôtes israéliens, tous différents, tous uniques, tous occupant leur temps à leur rythme, et qui pourtant arrivent à se rencontrer dans des bulles temporelles accidentellement contiguës.
Excusez-moi, je voulais dire : ce qui n’est pas le cas des auteurs, qui ne peuvent pas écrire quatre ou cinq livres par mois dans l’espoir que, sur l’ensemble, ils arriveront à trouver quelques lecteurs pour chacun et donc à rentrer dans leurs sous. L’auteur, à quelques exceptions près – quand son livre devient un produit de masse pour quelque raison que ce soit – n’est pas dans cette logique de flux.

D’ailleurs, dans le film, le flux s’arrête. Les musiciens finissent le voyage à pied. On en voit bien un monté sur des patins à roulettes, mais incapable de quitter la rambarde au bord de la piste. Non, ils s’arrêtent, assis, et attendent que quelque chose se passe pour les tirer d’affaire.
L’auteur, lui, ne peut pas attendre indéfiniment. Il faut qu’il se demande s’il doit vraiment continuer d’alimenter ce flux d’obédience capitaliste pour le seul plaisir d’être parfois invité à des salons. Ou qu’il se demande s’il ne peut pas réfléchir un peu à l’avenir de ce qu’il écrit. Et, comme dans le film, ce qui peut le tirer d’affaire c’est la rencontre. Comment on va à la rencontre du lecteur, le seul autre qui compte, alors que tout auteur ayant un peu de jugeote se demande d’abord comment rencontrer un éditeur ?

L’approche d’Ayerdhal, consistant à se passer du problème grâce au contact direct qu’offre le numérique, est une voie. Aujourd’hui, en apposant sa « marque éditoriale » sur des livres numériques qui passeront directement de l’auteur au lecteur, il peut clamer : « publishers, distributeurs, diffuseurs, libraires, on n’a plus besoin de cette chaîne-là, vous n’existez plus ! » Comme semblent inexistants les militaires, policiers, politiciens, terroristes et dresseurs de murs dans le film d’Eran Kolirin. On peut se passer d’eux et raconter l’histoire autrement. Une histoire où le violoniste joli cœur de la bande demande « Aimez-vous Chet Baker ? » avant de sortir sa trompette et de partir dans My funny Valentine. Oui, on aime Chet Baker. D’ailleurs, le chef d’orchestre rigoriste et paternaliste a tous ses enregistrements. C’est plus qu’un gag : la vraie révélation du film sur la nature cachée de l’autre.
Qui va coucher avec Ronit Elkabetz ? Qui va être publié par Ayerdhal ? Qui va avoir de quoi bouffer en écrivant ? Qui va réussir à jouer de la musique en terre dite ennemie ? Je vous laisse le découvrir en regardant le film ou en suivant l’aventure de Yal.

Chet Baker est mort dans une sorte de misère financière et psychologique. Pourtant ,ses enregistrements font perdurer l’émotion qu’il savait transmettre de son vivant, et les industriels de la musique continuent de gagner de l’argent dessus.
Aimez-vous Ayerdhal ? Aimez-vous lire ? Alors trouvons des façons de partager écriture et lecture sans laisser mourir les auteurs. Un auteur ne meurt pas forcément comme un trompettiste, en tombant d’une fenêtre, mais tout simplement en s’arrêtant d’écrire pour vivre autre chose, en direct avec d’autres gens.

D’ailleurs, en lisant la chronique d’Olya sur Djeeb le Chanceur, vous verrez que la rencontre auteur-lecteur ne réussit pas toujours. C’est la magie du direct…

Chet Baker en 1983 – Photo Michiel Hendryckx

Publicités

2 Réponses to 'Aimez-vous Chet Baker ?'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Aimez-vous Chet Baker ?'.

  1. Oph said,

    À propos de rencontre, j’ai (enfin) commencé tout à l’heure un roman intitulé Aria des Brumes, et je me disais « qu’est-ce qu’il est bon, ce Don Lo »…
    Tu le connais ?
    Et cette lecture, c’était en route vers une de ces rencontres qui changent peut-être la donne éditoriale, qui vous envoient cette bouffée de joie à l’idée que votre bafouille a plu à quelqu’un à tel point qu’il a envie de la partager. J’ai la chance, le luxe, de pouvoir me contenter de ça, parce qu’écrire n’est pour moi qu’un hobby.

    « Qui va avoir de quoi bouffer en écrivant ? »
    Sûrement pas moi.
    Je pense qu’un homme comme Yal est infiniment mieux placé que moi pour faire bouger les choses, soit dit en passant.

    • Don Lorenjy said,

      Merci pour Don Lo, je lui transmettrai et je suis sûr que ça lui fera plaisir.
      Et bravo pour le partage de ta bafouille !

      Pour ce qui est de faire bouffer les auteurs, je crois que la question n’est pas là en fait. Elle serait plutôt : comment partager les revenus d’une production de masse avec le créateur du prototype afin de donner envie au dit créateur de rester la source d’approvisionnement de la chaîne au lieu de tout envoyer péter et se débrouiller seul ?
      J’ai une idée à ce sujet, mais il faut que je la rode un peu en la soumettant à ceux mieux armés que moi pour lui voir les défauts.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :