Comme ça s'écrit…


Le choix et la faute

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 16 juin, 2011

Une discussion animée avec mon beau-père a failli s’achever sur des mots un peu rudes. Chacun accusant l’autre de camper sur ses positions, confit dans ses certitudes. Chacun persuadé d’être aussi souple que l’autre est rigide.

Nous avons parlé de beaucoup de choses, mais l’abcès s’est fixé sur la production de drogue, en Afghanistan ou en Colombie. Pour l’un, les paysans locaux choisissent la culture la plus rentable et sont donc responsables de l’origine du trafic. Pour l’autre, les producteurs sont sous la coupe de gangsters maffieux qui les obligent à cultiver pavot ou coca au lieu de bêtes concombres : la faute aux maffieux !
Aucun des deux ne dispose d’informations fiables sur la réalité. De toute façon, on trouverait sans doute des témoignages corroborant les deux thèses, cela ne prouverait rien.

Ce qui est en jeu, là, ce n’est pas la réalité – probablement multiple et contrastée – de la production de drogue, mais ce que chacun croit de l’homme.
L’un croit que revient à chaque homme le choix de sa vie, et donc que la responsabilité collective d’une situation porte sur la somme des responsabilités individuelles de base. Chacun sa faute.
L’autre croit que les choix d’une élite – politique, financière ou maffieuse – pèsent sur l’ensemble d’une population, et donc que la responsabilité remonte à la tête, la base ne pouvant que souffrir ou partir. La faute au chef.

Il n’est pas question ici de refaire le monde, juste de prendre conscience de la façon dont l’idéologie façonne la pensée. L’idéologie n’est pas qu’une affaire d’état. Nous en sommes tous imprégnés, chacun selon une couleur dans laquelle il est difficile de distinguer les couches et mélanges successifs.
Ce que nous savons, c’est ce que nous croyons savoir.
Ce que nous pensons, c’est avant tout ce en quoi nous croyons.
La façon dont nous percevons une information, agissons ou réagissons, est orientée par ce que nous croyons.
Sauf que nous ne voyons pas ce que nous croyons, l’architecture de notre idéologie intime.
Nous ne voyons pas la maison que nous habitons, à moins d’en sortir.
Sortir de nos croyances ?
Allez, c’est parti : le premier dehors appelle les autres…

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13 Réponses to 'Le choix et la faute'

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  1. isaguso said,

    Heureusement que je n’étais pas là… J’aurais eu un avis transversal ^^
    J’avais une amie qui était élève avec moi en LCE Espagnol à la Fac et elle venait de Colombie. Quand elle a fait son exposé sur ce pays, un copain l’a interpelée en lui demandant : »Ils n’ont pas honte les gens de ton pays de produire un truc qui empoisonne la jeunesse des voisins ? »
    La fille a répondu « Les paysans chez moi se battent pour ne pas mourir de faim. Si le pays d’à côté est assez con pour payer des trucs qui le tuent, nous, on se sert de l’argent pour manger. »
    Je sais que ce n’est pas le sujet de ton billet. Et d’un autre côté, c’est assez éclairant sur ce qu’il y a derrière les idéologies. Ça ne vient pas tout à fait d’en haut ni tout à fait d’en-bas.
    Si on se place au niveau de l’individu, chacun voit ses propres problèmes et s’occupe de lui-même. Le gros mafieux qui veut plus de thunes, le paysan qui veut survivre, le mec qui, dans son pays riche, ferme la porte à l’immigré et se plaint des saloperies qu’il lui balance. Le Colombien voit tous les américains comme des jeunes gosses de riche qui se cament et même s’il avait conscience que la réalité est autre, il aurait du mal à éprouver de l’empathie quand c’est sa survie qui est en jeu.


    • « Le Colombien … aurait du mal à éprouver de l’empathie quand c’est sa survie qui est en jeu. »
      Pourquoi ? Tous les Colombiens sont menacés ? Sacrée idéologie…
      Je viens de lire que d’après une étude sociologique, la nationalité n’est pas un critère discriminant, moins en tout cas que le statut social ou la profession : un avocat malien aura plus de points communs avec un avocat suédois qu’avec un autre malien, paysan par exemple.

      • isaguso said,

        « Le Colombien … aurait du mal à éprouver de l’empathie *quand* c’est sa survie qui est en jeu. »
        Celui dont la survie n’est pas en jeu peut se permettre d’en éprouver plus :p

        Plus sérieusement, c’était sous-entendu le paysan colombien, celui à qui certains reprochent de cultiver ce qui sert à fabriquer de la drogue (accessoirement, lui, il ne fabrique pas de drogue mais là, on rentre dans le concept de la consommation traditionnelle du pavot dans ces pays sans en faire de la drogue et il y aurait de quoi débattre des heures…)

    • Oph said,

      Comme dit Silk, on est en plein dans les sujets du bac de philo : l’illusion est dans le ressenti, dans cette image que l’on a de l’autre (voire de soi-même).
      On peut avoir conscience que la réalité est autre, plus nuancée en général, mais ne pas arriver pour autant à se défaire de son illusion.
      Bac L, je crois ?

      En tout cas, il y a longtemps que j’ai renoncé à aborder certains sujets avec la majorité des adultes de mon entourage. Même mon mari, malgré tout le bien que j’aurais à dire de lui par ailleurs, a une capacité à balancer des certitudes sur des pays où il n’a jamais mis les pieds, ou des personnes qu’il ne connaît ni de près ni de loin, qui ne cesse de m’étonner.

  2. Silk said,

    Il y a quelques courtes années, je travaillais dans un centre de loisirs.
    Un jour, j’ai accompagné un groupe d’enfant de CE1 et CE2 (7-8 ans en moyenne donc). Pendant la pause pique-nique, un groupe de quatre fillettes discutaient calmement quand soudain l’une d’elle s’est levée, a pointé du doigt une de ses copines en criant : « Tu ne crois pas en Dieu ?!! Tu es folle : tu vas aller en Enfer !! ». Là-dessus, une des deux autres a alors déclaré : « Tu dis n’importe quoi : y a que ceux qui y croient qui ont le droit d’y aller. »
    Paroles d’enfants ? Mais si au cours des années qui ont suivi, rien n’est venu remettre en cause au sein de leurs familles ces affirmations, que croient-elles aujourd’hui ? Et qu’est-ce que cela pourra les amener à croire et à faire un jour ?

    Dans l’école où je travaillais encore il y a peu, il y avait en CM2 un pré-ados de 11 ans qui pouvait se montrer très violent avec ses camarades de classe. Il était pourtant « suivi » par un éducateur d’une de ces associations débordées de cas et était obligé de vivre avec une mère souvent alcoolisée et prétendue « ex-toxico » (ex…??) parce que, selon les psys spécialistes et le jugement ayant accordé la garde de l’enfant à la mère « si l’enfant lui est retiré, le cas de la mère deviendra désespéré », que va-t-il devenir et avec quelle image de cette société qui l’oblige à vivre cette enfance-là ?

    On peut penser que le choix final d’un individu, que ce choix soit purement égoïste ou bien altruiste, ne dépend effectivement que de lui. Mais ce qui l’a amené à faire ce choix est-il toujours de sa seule responsabilité ? Et donc est-il complètement responsable ?
    L’adolescent à qui on a bourré le crâne depuis sa plus tendre enfance, qu’on habille d’explosif et qu’on envoie se faire sauter au beau mileu d’un marché populaire sait très bien qu’il va mourir et tuer autour de lui… Est-il véritablement responsable pour autant ?

    Ce que nous faisons et décidons n’est que rarement le fruit d’un unique instant.

    Maintenant que je me relis, je me demande si je suis complètement resté dans le sujet…? En ce jour de Bac de Philo, me ferais-je recaler ?
    M’enfin…
    Paix et prospérité ! 😉


    • Non, ça va, tu es dans les clous.
      D’autant que le passage est large.

  3. Kirawea said,

    J’ai tendance à penser que le plus gros de ces problèmes de communication provient de l’orgueil individuel. Chacun construit sa vérité, sa vision du monde en fonction de ce qu’il a observé, appris et compris ou crû comprendre. Cette vérité est tellement intime, après tout elle est la résultante de toute une vie d’expérience et de souvenirs ! Alors comment trouver la force de la mettre en retrait pour laisser la place à celle d’un autre, plus ou moins différente, en partie basée sur des choses qu’on n’a pas vécues ni observées, et donc qu’on ne peut pas confirmer avec la confiance qu’on accorde à ses propres sens ?
    MA vérité est basée sur le concret de ce que JE connais, c’est donc forcément la meilleure …


    • J’ai un peu tendance à penser que tu as vachement raison. Non ?

      • Kirawea said,

        Si c’est le cas, alors peut-on brider l’orgueil individuel pour « améliorer » les hommes ? Et puisque la coercition n’est jamais la bonne méthode, peut-on amener les gens à brider eux-mêmes leur orgueil quand c’est nécessaire, sans que cette bride ne retienne la pensée dans toute sa richesse ?
        Ou peut-être ne doit on pas chercher à influencer trop activement les autres, mais rechercher ce niveau de conscience par et pour soi-même, sans s’interdire l’échange bien sûr, mais en espérant surtout qu’une fois acquis on sera capable de le faire rayonner au profit au moins de ses proches, ce qui est déjà pas mal.

        Mes excuses pour cette logorrhée abstraite dans ton espace, l’écrire m’aide à structurer ma pensée.

    • Silk said,

      Une solution serait peut-être de pouvoir voyager beaucoup et prendre le temps de découvrir ainsi mieux les « autres » et leurs ailleurs, leurs vies, leurs cultures, leurs ressemblances et leurs différences autrement qu’en les regardant bêtement dans des documentaires TV.
      Mais là encore, les réalités économiques sont ce qu’elle sont et au-delà de celles-ci, il faut bien reconnaître que même avec les moyens adéquats, beaucoup se contentent de stagner dans des hôtels en pays étrangers lors de vacances.
      Et puis, on ne se connaît déjà pas tous vraiment « chez nous »…
      Mouais… On en revient donc à la nécessité initiale du changement de mentalité et « d’ouverture »…
      Bon…Faites comme si je n’avais rien écrit.

    • isaguso said,

      « Cette vérité est tellement intime, après tout elle est la résultante de toute une vie d’expérience et de souvenirs »
      Je trouve cette phrase particulièrement pertinente pour expliquer à quel point il est difficile de débattre avec une personne plus âgée, son expérience lui apparaissant toujours largement supérieure à celle de la personne plus jeune. Un comportement difficile à ne pas reproduire quand nous prenons nous-mêmes de l’âge et que nous nous disons en écoutant des gens plus jeunes « Ah, s’ils savaient… » Sauf que les plus jeunes ont une connaissance plus intime de leur monde au moment où ils en parlent (quand des gens plus âgés les conseillent sur leurs études, par exemple)
      On retrouve le même problème en tant que parents : des parents plus âgés pétris de certitudes parce qu’ils ont le poids de ce vécu et de cette expérience, mais qui oublient 1/ qu’ils ne connaissant pas vos enfants ; 2/ qu’ils connaissent moins que vous l’époque à laquelle vous tentez de les préparer (et d’ailleurs vous-même vous êtes déjà un peu largué ^^)

      • Silk said,

        « Ils ne connaissent pas vos enfants »…
        C’est pourtant là aussi souvent un leurre, car si tous les parents connaissaient vraiment aussi bien leurs enfants qu’ils le pensent, il n’y aurait jamais de surprise dans leurs yeux ni de « Ce n’est pas possible ! » quand l’instit’ ou le prof ou l’animateur de leur enfant demande à leur parler et les informe des agissements de leur « petit ange » quand celui-ci n’est pas à la maison en famille… 😉

      • Kirawea said,

        Ah ! Je suis moi-même père pour la première fois depuis 4 mois et j’attends au tournant ceux qui veulent « me faire profiter de leur expérience ».
        Sans y être imperméable, j’espère me (nous) protéger contre la profusion des opinions diverses et contradictoires et contre les lieux communs type « profites-en maintenant parce que tu vas pas le voir grandir » qui à force de répétition vous font insidieusement monter des inquiétudes, lesquelles vous empêchent justement d’en profiter.
        Pour ne pas reproduire ces comportement, je milite pour une remise en question très régulière, au point de me sentir terriblement égocentrique ! :o)


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