Comme ça s'écrit…


Il était une foi

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 20 juin, 2011
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Jean-Paul Malrieu est un farceur.
Il est aussi scientifique et auteur d’essais assez bien documentés sur l’état de notre société. D’ailleurs, on peut lire avec profit ses analyses des sorties de route de la science ou de l’économie.
Mais c’est d’abord un gars qui aime bien rigoler.

Par exemple ce matin, sur France Culture, il traite Alain-Gérard Slama – notre thuriféraire radiophonique et quotidien du libéralisme, selon lequel cette douce pensée économique « n’a rien d’une idéologie mais se contente d’affirmer le primat de la liberté »… ben voyons !) – Malrieu donc traite Slama d’homme de foi. Bonne blague.
Suit une démonstration sur les rapports de force dans l’économie actuelle tels qu’ils se sont déployés depuis une trentaine d’années, et sur la violence qui les secoue. Une violence exprimée assez bien selon Malrieu dans le fait, pour une banque, de prendre l’argent de la BCE à 1% d’intérêt pour le prêter à 6% à la Grèce sous prétexte d’un risque qu’on a soi-même créé et évalué.

Alain-Gérard n’écoute pas.
Il n’a pas besoin, il croit ce qu’il sait et sait ce qu’il croit.
Quand il reprend la parole, patelin et rassurant, c’est pour dire (je préfère citer, sinon on croirait que j’exagère) :

«Est-ce que les défaillances de la technologie ne seront pas vaincues et réparées par une technologie supérieure ?»

Comprenez : est-ce que ce n’est pas avec plus de libéralisme qu’on résoudra les excès du libéralisme ?

Malrieu se retient de pouffer. Il tente d’expliquer une fois de plus la façon dont le libéralisme s’abandonne à des mécanismes de recherche d’intérêt maximum. Il redit que cette doctrine se fonde sur la croyance que les questions d’intention et de confiance seront résolues par l’action infiniment supérieure du système (= Dieu ?). Le libéralisme exige une confiance totale – une foi – dans le système. Malrieu parle aussi de l’intrication totale entre les instances de régulation et les intérêts financiers.

Tout à sa foi, Slama répond, impérial : « Mais vous ne croyez pas que le système est tout à fait en mesure de le corriger, ça ? Par l’optimisation ? Par l’intérêt bien compris ? C’est quand même intrinsèque à la pensée libérale, non ? » Et de citer quelques noms de penseurs.

Malrieu rigole. Son rire lui permet juste de glisser : « Sauf que ces correctifs fonctionnent vraiment mal, quand même, vu ce qui se passe… »

Très fort, Slama octroie au penseur un « Vous m’avez traité de sourd, mais je vous écoute… », comme un curé de campagne, les yeux mi-clos, écoute la confession en se préparant mentalement à l’absolution. Et de se rengorger, tout fier d’avoir prêté cette oreille généreuse au scientifique sans rien changer au fondement de sa foi, autosatisfait même de n’avoir pas excommunié Malrieu comme l’hérétique qu’il est aux yeux du dogme.
C’est que Slama est libéral, mais sans idéologie. Il parle de la réalité, lui. Pas de religion. Et la réalité est libérale, na !

Malrieu rigole, forme suprême d’élégance quand la bêtise donnerait plutôt envie de pleurer.

Ceci dit, je suis très content que France Culture laisse chaque matin la parole à un Slama, et à tout un éventail d’autres, comme à Autain ou Adler. C’est en écoutant des avis différents que l’on peut se former le sien et repérer les hors-champ ou biais de chaque argumentation (ça a l’air très bête et très banal écrit comme ça, et pourtant ça me semble juste).
La diversité apaisée, tenez : s’il me fallait une foi, ce serait celle-là.

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3 Réponses to 'Il était une foi'

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  1. Kirawea said,

    Hé ! Hé ! Une prolongation du billet de la semaine dernière « Le choix et la faute ». 🙂
    Ces derniers temps j’ai lu sur divers supports des billets qui s’agacent du fait que Marine Le Pen ne soit pas traitée au même titre que les autres politiques français dans l’espace médiatique. L’un d’entre eux prenait pour exemple les émissions de Michel Drucker, le consensuel par excellence, qui reçoit absolument tout le monde, de gauche comme de droite … sauf Marine Le Pen.
    Qu’en penses-tu ?


    • Recevoir Marine Le Pen ? Bien sûr.
      Mais pas pour la laisser servir sa soupe. Il y faut un journaliste suffisamment aguerri et au fait des formes de discours pour exposer et démonter la recette dialectique qu’elle emploie – et d’autres aussi.
      En fait, tout présentateur ou animateur de débat politique devrait passer le test Le Pen avant d’avoir le droit de se frotter à des Sarkozy, Valls ou Mélanchon (j’apprécie certaines idées du bonhomme, pas ses manières) : si la rhétorique frontale de la frontiste s’effondre, on a une chance de mettre à nue les méthodes plus pernicieuses qui se cachent sous des approches apparemment consensuelles ou provocatrices jusqu’à la tonitruance…

      • Kirawea said,

        On est d’accord ! Pour préciser ma pensée (qui me semble donc être aussi la tienne), je dirais que le démontage en règle d’une idéologie / méthode par échange avec son représentant est certainement plus efficace que la mise à l’écart et l’étiquetage « tabou dans les conversations entre gens biens ». Aussi vrai qu’on exorcise une peur en s’y confrontant. Mais il faut être préparé.


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