Comme ça s'écrit…


L’écran fétiche

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 25 août, 2011

Une vie de papa regorge de moments forts en émotions et de virages qu’on a envie de bien négocier.
Pour ma part, la transmission ou simplement l’évocation de passions en fait partie. Je les sur-investis un tantinet… La première fois que j’ai mis un de mes fils sur des skis ou sur une falaise a été assez pathétique : le père pétrifié d’angoisses et d’attentes contradictoires, le fiston interdit se demandant s’il doit trouver ça drôle ou s’enfuir en hurlant.
Depuis, j’ai un peu progressé. Ce qui m’a permis d’aborder le virage « films fétiches » avec un peu plus de décontraction.

Oui, j’ai des films fétiches. Des films qui ne font pas forcément l’unanimité et dont ma liste personnelle n’est pas exhaustive. Des films qui ne sont pas forcément les meilleurs que j’aie pu voir (il n’y a pas Stalker, par exemple, ni 2001, ni La Règle du jeu)  mais qui ont compté pour moi autant à cause de leurs qualités propres que par la façon dont je les ai reçus. C’est une question de chimie intime entre ces films et moi. Fétiches !

Quand je me suis posé la question de les montrer à mes enfants, le cycle angoisses + attentes contradictoires = fuite a failli se remettre en place. Ces films m’avaient marqué. Je voulais que les boutch’ puissent en retirer toute la substantifique moelle, et en même temps qu’ils gardent leur libre arbitre, qu’ils puissent ne pas les aimer ou pire : rester indifférents.
Alors j’ai changé de façon de faire. Au lieu d’en parler jusqu’à épuiser tout le monde avant même d’avoir montré la première image, je me suis contenté d’attendre le bon moment. Le moment où le petit bonhomme sera prêt à voir ce qu’il y a d’intéressant dans Star Wars (le seul, le vrai, le 1, et qu’un idiot a décidé ensuite d’appeler 4), Excalibur, Blade Runner, Le Grand Blond avec une chaussure noire, Il était une fois dans l’Ouest, Apocalypse Now, Gladiator
Rassurez-vous, ils n’ont pas encore tout vu : le bon moment n’est pas encore venu pour Apocalypse Now et Gladiator. Pas parce qu’ils sont trop petits pour encaisser, mais parce qu’ils n’ont pas encore un rapport à la mort et à d’autres thèmes qui leur permettent d’en tirer plus que du spectacle.

Mais prenons Il était une fois dans l’Ouest. Quel spectacle ! L’image, la musique, les scènes mémorables, Claudia Cardinale (un spectacle à elle toute seule, mais qui a besoin de quelques hormones chez le spectateur pour donner sa pleine mesure)… Il y a tout, et pourtant il y a plus.
Il m’arrive de parler d’œuvres univers : des œuvres qui créent de toutes pièces leur territoire, servent ou non de référence ensuite, mais surtout paraissent du premier coup représenter un sommet indépassable dans l’univers qu’elles ont créé. Il y a des livres comme ça (trouvez les vôtres), des peintures ou des sculptures, des musiques… et des films.
Ce qui fait de Il était une fois dans l’Ouest un film univers est assez évident, je ne vais pas répéter tout ce que des armées de critiques ont déjà glosé. Ce n’est plus un western, c’est autre chose, peut-être un film sur ce que c’est qu’être un homme. Un univers, donc.
Il me semble aussi que c’est le film qui a donné à tous ceux qui y ont participé leur meilleure façon d’exprimer ce qu’ils sont.
Les acteurs, bien sûr. Je n’ai jamais vu Jason Robards, Charles Bronson et Henri Fonda à la fois aussi intenses et aussi eux-mêmes (l’idée qu’on peut s’en faire en tout cas) qu’en Cheyenne, Harmonica et Frank.
L’Espagne n’a jamais été aussi américaine, donc universelle.
La musique n’a jamais mieux joué son rôle de personnage à part entière.
Même les costumes ont été autorisés à jouer le premier rôle dans au moins deux scènes.
Il n’y a jamais eu autant de répliques mémorables dans une telle économie de dialogue (oui, même dans les Tontons flingueurs).
Les scénaristes n’ont – à mon sens – que très rarement réussi à intégrer autant de thèmes forts dans une histoire qui les traite tous sans les boursoufler. Même le thème de la vengeance, qui d’ordinaire m’énerve, est ici abordé avec une rare grâce.
Et Sergio Leone n’a pas fait mieux après. Il n’a d’ailleurs pas essayé, il a eu raison.

Alors voilà, comment transmettre l’impact de ce qui reste pour moi le film parfait ?
J’ai attendu le bon moment. Le bon âge. Les bonnes conditions. Elles ont fini par se présenter.
Nous nous sommes mis devant l’écran, et surtout j’ai fermé ma grande gueule.

Après 158 minute d’opéra total, mon fils a dit « Pas mal ».

Le libre arbitre vit sans doute ses derniers instants de liberté, mais il court encore !

4 Réponses to 'L’écran fétiche'

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  1. Silk said,

    IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST…
    J’ai vu le film pour la première fois dans les années 80, lors d’une reprise en salle. J’avais 17 ans. Un de mes frères, mon cadet de 18 mois, avait tenu à m’accompagner pour voir lui aussi ce western « fabuleux » que mon oncle nous vantait depuis si longtemps. Nous n’en connaissions en gros que la musique de Morricone et la scène de la fusillade, avec Claudia Cardinale dans le bain, vue lors d’une des émissions dominicales de la cultissime et regrettée SEQUENCE DU SPECTATEUR…
    Au bout de ce qui ressemble à un quart d’heure extra-longuissime sans musique, avec un type qui joue avec une mouche et un autre qui est ennuyé par des gouttes d’eau, mon frère me lâche un « Ca commence quand ce western ? ».
    Noux avions été élevé avec les westerns de John Ford, Howard Hawks, Henry Hathaway et consorts qui passaient le dimanche après-midi quand nous étions plus jeunes ou, à l’époque des faits, dans la DERNIERE SEANCE de « Monsieur Eddy » où John Wayne ou Kirk Douglas avaient régulièrement quelques bon mots et quelques bagarres à proposer aux spectateurs…
    Puis Harmonica et son instrument sont apparus derrière le train, les notes connues de Ennio se sont fait entendre et… il y a eu trois morts ! On y était enfin, ça allait barder !
    Et puis non… Une famille qu’on ne connait pas prépare un repas en plein air. Les grillons qui se taisent intriguent mais ça traine encore…
    Et tout d’un coup, c’est le ball-trap ! La famille se fait décimer et enfin apparait Henry Fonda qui ose tuer un petit gamin de sang froid avec un sourire au lèvre ! Et cut surprenant sur le train qui siffle.
    Là, j’ai compris qu’il fallait vraiment que j’oublie tout ce que je croyais connaître des westerns : celui-là, c’était vraiment autre chose ! Et j’ai plongé dans le film, son récit, son style, son rythme, et fini par l’adorer.
    A la fin de la séance, mon frère m’a juste dit : « C’était pas mal finalement, mais ils auraient dû couper tout le début ! ».
    Sacrilège !😉
    Quelques mois plus tard, un autre western devait me faire vivre un peu le même parcours en le découvrant à la TV : LITTLE BIG MAN.
    Mon oncle avait bien fait de nous parler souvent de IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST et de nous faire connaître la musique avant. Et nous avons eu de la chance de pouvoir le découvrir en salle, car si nous avions commencé à le regarder à la TV lors d’un après-midi, sans rien en connaître, nous n’aurions peut-être pas attendu la fin des 15 premières minutes pour éteindre le poste et aller jouer dans notre chambre.
    Et nous serions passé à côté d’un monument.
    Bref, tout ça pour dire que, même si les surprises totales peuvent avoir aussi certains avantages, les « bons moments pour découvrir les choses », il faut parfois qu’ils soient un peu baliser en amont pour pouvoir, avec patience, les apprécier sur la longueur.


    • La première fois que je l’ai vu (en salle, aussi), j’ai eu peur au début qu’ils aient monté les première bobines dans le désordre… D’autant que c’était la version voulue par Leone, sans le plan sur l’Harmonica qui se relève après la fusillade, d’où cut direct de Woddy Strode qui s’en prend une dernière à McBain qui shoote du piaf. Effet jet lag !
      Quant à mon fils, je lui en avait un peu parlé avant, mais sans insister sur le côté « fabuleux », juste en lui disant qu’on attendrait le bon moment pour qu’il apprécie.

      • Silk said,

        Mon oncle, en bon méditerranéen, ne faisait pas dans la demi-mesure sur l’enthousiasme, à l’époque : il nous avait même un jour « vendu » la fin de LA PLANETE DES SINGES, bien des années avant qu’on voit le film !
        Mais on pardonne beaucoup à quelqu’un qui vous a fait découvrir Morricone et le western « spaghetti ».😉
        L’âge aidant, Il s’est calmé… un brin.🙂

  2. Kirawea said,

    Alors là, faire découvrir des oeuvres qu’on adore à ses proches, c’est toujours l’enfer ! Moi, même quand ma chérie me dit qu’elle aime, je la soupçonne de vouloir me faire plaisir, ou encore je lui reproche intérieurement de ne pas faire preuve d’assez d’enthousiasme. C’est le paradoxe, d’un côté je voudrais qu’elle affirme haut et fort ses goûts propres et de l’autre il y a un désir sauvage d’identification. A près tout, si moi j’aime ça, tout le monde devrait aimer, surtout mes proches ! >_>

    En tout cas, être capable d’intéresser les autres à ce qu’on aime est un sacré talent. Ecouter Fabrice Luchini parler de Paul Valéry et Roland Barthes m’a convaincu que rien n’est plus intéressant qu’une personne qui sait parler de ce qu’elle aime.


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