Comme ça s'écrit…


La rue de mon grand-père

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 6 octobre, 2011

Mon grand-père était un type formidable, avec quelques défauts, donc normal. Donc formidable.
Il en a réussi, des trucs ! Épouser ma grand-mère, quitter son village de Maurienne où ne poussent que des chardons, des cailloux et des taiseux, apprendre l’usine puis l’électricité, faire ma mère et ses trois sœurs, se fritter aux premières locomotives électriques pour voir s’il n’y aurait pas quelques dégâts à réparer, s’occuper de plein de choses qui ne le regardaient a priori pas (comme de nourrir et habiller les pauvres de la paroisse), cultiver son jardin… Autant dire que la retraite ne l’a pas arrêté en chemin.

Quand je l’ai rencontré, son truc c’était la ferraille. Il ramassait, tordait, soudait, martelait, usinait de la ferraille dans un boucan d’atelier du diable d’où jaillissaient des étincelles à vous croire au milieu d’un 14 juillet. Et je ne vous parle pas de l’odeur, capiteux mélange de graisse brûlante et d’atomes crépitants (ah ben si, je vous en parle). Tout cela pétait les yeux et les oreilles, puis vous collait aux cheveux à en emmener partout.
Il avait ses phases calmes, bien sûr, quand il traçait à la craie les volutes qu’il allait bientôt forcer fans l’acier. Ou quand il passait le résultat tout limé à la peinture noir mat, invariablement noir mat.

Qu’est-il resté de cette activité tonitruante ? Une rue. Toute une rue de barrières, de portails et de balcons en ferronnerie noir mat. Les voisins pestaient peut-être contre le bruit et l’odeur, mais trouvaient le résultat joli. Les commandes ont afflué. Mon grand-père travaillait gratuitement.

Aujourd’hui, mon grand-père est mort depuis longtemps, ma grand-mère aussi. La petite maison a été vendue. Le potager qui a si longtemps nourri la famille a été retourné par les nouveaux propriétaires : ce n’est plus qu’une terne pelouse. Il ne reste pas grand chose des heures que j’ai vécues ici, tout gamin, à touiller la terre, éviter les escarbilles ou souder à l’arc.
Mais la rue : ça, c’est mon grand-père ! Une sorte de musée à ciel ouvert, un mémorial dressé à ses mains. La ferraille, c’est solide, ça dure.

Sauf que certains héritiers ou acquéreurs ont préféré repeindre en blanc, ou démonter pour mettre autre chose. Finalement, rien ne dure.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :