Comme ça s'écrit…


Instinct précaire

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 17 octobre, 2011

Ce matin j’ai rentré la caissette où dorment les chatons nouveaux nés. Il fait trop froid dehors, et leur mère ne s’occupent pas assez d’eux.
C’est moi qui le pense : je n’ai aucune expérience en instinct maternel, encore moins en instinct félin. Les chatons se serrent en tremblant malgré la fourrure polaire au fond de la caisse. Ils bougent peu et miaulent dès qu’on s’approche. Parfois, je chope la mère et la pose avec eux. Elle leur file un coup de langue et s’enfuit en sautant. Mauvaise mère !

Pourtant, cette chatte en connaît un bout côté instinct. Elle a fui de chez le voisin lorsque le voisin l’a empêchée de chasser un de ses précédents petits qu’il voulait garder parce qu’il le trouvait plus joli qu’elle. Une mère chatte n’y peut rien, son instinct lui dicte de ne pas vivre avec un de ses petits devenus adulte, c’est lui ou elle. Comme le maître s’est immiscé dans cet instinct, c’est elle qui est partie.
Elle a vécu tout un hiver dehors en grappillant de le nourriture ici ou là, en dormant où elle pouvait, parce que personne ne savait qu’elle avait fui de chez le voisin. Maintenant que le voisin a déménagé et nous l’a laissée, c’est un peu notre chatte. Au printemps, elle a fait une portée de 5 petits on ne sait où, avant de nous les amener dès qu’ils ont tenu sur leurs pattes. Elle s’en est bien occupé alors, instinct maternel impeccable. Et puis, pour cette portée d’automne, ça ne marche plus… Les piaillements des petits me déchirent les tripes comme ceux de nos bébés à nous, voici 10 et 12 ans. Qu’est-ce que j’y peux, à part améliorer les conditions de vie des petits en les rentrant au chaud ?
Mais surtout, qu’est-ce que je suis, moi, pour juger de l’instinct maternel d’une chatte ? J’ai envie de lui appliquer, de force, ce qui me paraît bien pour ses chatons. Et j’en suis intimement persuadé : ses chatons souffrent, ils ont faim, ils ont froid, ils pleurent… Vilaine mère ! Pourtant, je n’y peux rien, à part m’indigner dans mon coin et lui faire des yeux furieux.

La première pensée qui m’est venue, c’est un parallèle avec la Libye, ou l’Irak, ou l’Iran, ou la Somalie, ou la Chine, partout où des humains mes frères s’autorisent des actes que mon instinct personnel réfute.
Qu’est-ce qui me fait penser que, pour la chatte j’ai tort parce que je ne suis pas une chatte, mais pour un autre humain je peux avoir raison ? Après tout, je ne suis que le fruit de ma culture et ces humains lointains sont d’une culture différente : leurs pratiques peuvent se justifier, il n’y a rien d’absolu. Et l’instant d’après, je vire à 180° pour me dire que ce relativisme est idiot, que si un homme souffre par la main ou la volonté d’un autre homme, c’est une situation que l’on doit corriger. Ne pas juger, mais agir. Et puis, je change de nouveau : si l’on peut corriger ce qui ne doit pas être, cela veut dire s’y mettre toutes affaires cessantes, parce que le temps même passé à taper ces mots est du temps perdu, mais j’ai aussi des devoirs ici. Et puis… Et puis…

Comment passer de l’indignation à l’action sans se tromper ? Comment supporter son impuissance relative ou absolue ?
La chatte est posée sur un fauteuil du séjour. Pendant que ses petits piaillent dans leur caisse sous l’escalier, elle se lèche les pattes. Quand elle sentira qu’il faut aller allaiter cette marmaille, elle ira sans attendre une seconde de plus.

Ah oui, aussi : je suis un peu triste pour Martine, mais je pourrai encore voter Éva dans 7 mois, alors ça va.

3 Réponses to 'Instinct précaire'

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  1. Lucie said,

    Je crois que le secret, en admettant qu’il y en ait un, c’est d’accepter de se tromper. Je crois qu’on doit se tromper pour avancer, pour progresser, comme un petit enfant qui apprend à marcher.

    Et ta chatte… Est-ce qu’elle n’a pas des problèmes de lactation ? Une femelle va nourrir ses petits quand elle a les mamelles gonflées, mais si elle ne fait pas suffisamment de lait, ça ne le fait pas. Il doit y avoir des compléments alimentaires.

    Après, je serais toi, je la ferais stériliser, parce que même si ça n’est pas « ta » chatte, tu vas te retrouver avec une ou deux portées par an, et ça deviendra difficile. Attends que les petits soient sevrés, bien sûr.


    • Oui, oui, accepter de se tromper, c’est vrai.
      Mais se tromper de pensée ou d’action ? Là, par exemple, je me trompe en pensée lorsque je juge la chatte, je me trompe aussi peut-être en action lorsque je la mets de force avec ses petits… mais au moins j’ai agi.

      Que penser de soi lorsque l’on se trompe en non-action ?
      On pense quelque chose (« la misère, c’est pas bien ») et on n’agit pas, ou pas assez, en accord avec cette pensée. Deux instincts contradictoires sont à l’œuvre, le premier au niveau de la réflexion et l’autre au niveau de la décision. On se trompe soi-même, et c’est encore plus dur à accepter, je trouve.

      • Lucie said,

        Je crois qu’à partir du moment où tu te poses la question, où tu n’es pas sûr de toi-même et de ta supériorité, et où tu acceptes de remettre en cause ce que tu crois, alors tu ne te trompes pas de pensée !

        Se tromper en non-action… ça peut, parfois, être accepter de n’être qu’humain, c’est à dire incapable de changer la face du monde. T’es pas Superman, c’est ça le plus dur à accepter 😉


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