Comme ça s'écrit…


Qu’est-ce qu’on garde ?

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 10 novembre, 2011

Ce soir, j’ai cassé un couteau. Ça n’a l’air de rien, mais quand même : c’était un couteau à lame de céramique au tranchant inaltérable, offert par mon épouse. Je l’ai cassé en beurrant une tartine, parce qu’il n’était pas fait pour ça : le tranchant est peut-être inaltérable, mais un couteau n’est pas qu’un tranchant (sinon un fil suffirait) et la lame de céramique casse au lieu de plier.

Sur le coup, j’étais triste. J’avais cassé un cadeau, un bel outil, juste parce que je ne m’en étais pas servi dans les conditions prévues. Ma faute, ma tristesse.
Et puis j’ai fait un parallèle facile. Qu’est-ce qu’on est en train de casser autour de nous, à force de mal s’en servir ? Quels beaux outils tordons-nous au lieu de les glisser dans le sens du fil ? Et quand vont-ils rompre dans nos doigts malhabiles ?
Qu’est-ce qu’on casse ?
Nos corps, pour commencer. Uniques véhicules de nos expériences terrestres. Merveilles de bio-ingénierie dont nous salopons avec gourmandise et inconscience le mode d’emploi. Encrassés, détournés, percés, asphyxiés, bon à jeter.
Notre présent aussi, et en chaque instant. Bourré d’inutile, de peurs, de creux (qui n’est pas le vide car il y manque l’énergie), de manques, de distractions, de désertions… à se demander comment nous arrivons à fabriquer du futur en jetant de tels présents dans les poubelles du passé. Chaque seconde chasse l’autre, avec l’illusion d’avoir été bien remplie, et en croyant gagner du temps nous ne faisons au mieux que le faire passer sans le regarder, et au pire le saccager.
La société encore, qui ne sait plus à quoi elle sert. Alors on s’en sert mal, on s’en plaint, on la vide de son sens pour la remplir de défis, d’objectifs, de contrats, de tout un tas de trucs bien pensés pour nous faire oublier qu’on vit ensemble, eh oui, ensemble, pas moyen de faire autrement. La société cassée, on sent bien qu’il y a faute, mais ce n’est pas la nôtre.
Notre planète, pareil, bientôt fichue. C’est évident lorsqu’on regarde une ville d’en haut, d’en bas ou d’en dessous. Rien qu’à l’odeur, charogne avancée. Un peu moins visible lorsqu’on se balade en forêt, en montagne ou dans le désert, alors on oublie les villes, les campagnes rurbanisées, et on garde espoir. Pourtant… je me demande si nous n’allons pas finir par la casser aussi, cette planète Terre. Pas forcément en la salissant, mais juste en la remplissant, de la même façon que nous remplissons le temps, et avec la même inconscience que pour le corps ou la société. Pourquoi remplir autant, nous faire si nombreux ? Pour rien, parce qu’on ne peut pas s’en empêcher.

Je vais jeter le couteau cassé. Mais nous ne pouvons pas jeter nos corps, ni notre temps, ni la société, ni la planète. Alors qu’est-ce qu’on garde ?

Quand tout va s’effilocher, quand les premières poussières de ruine vont venir se poser sur nos épaules, quand les comptes seront vides et les rayons du supermarché aussi, quand l’école fermera, et la boucherie, la bibliothèque, la pompe à essence, quand le paysan mettra la clé sous le pré et que les mamans diront « basta, plus d’enfants ! »… qu’est-ce qu’on gardera ? Qu’est-ce qu’on mettra dans notre baluchon en souvenir du temps fini ?

15 Réponses to 'Qu’est-ce qu’on garde ?'

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  1. Silk said,

    Tu vas jeter le couteau cassé…
    Il fut un temps où un bon artisan t’aurait réparé le couteau. Et peut-être plus solide que d’origine !
    D’ailleurs, si le couteau avait été fait à cette époque-là, il n’aurait pas cassé à cause d’un beurrage de tartine… Le fil n’aurait pas été inusable sans doute, mais un sympathique rémouleur t’aurait corrigé ça sans problème et ton couteau t’aurait accompagné jusqu’à la fin de tes jours, voire même ceux d’un de tes fils à qui tu l’aurais transmis…!

    Ne vois pas là du passéisme béat ! Je sais bien que nous vivons « mieux » pour beaucoup de choses.
    Mais force est de constater qu’on ne nous laisse parfois pas beaucoup le choix de bien faire !
    Je veux bien trier mes déchets, mais si on pouvait me vendre moins d’emballages inutiles, il y aurait moins de ressources à utiliser, moins à produire et à payer et moins à trier ou à définitivement perdre…
    Je veux bien moins consommer de médicaments et faire faire des économies à la Sécu, mais pourquoi me vendre une boite de 30 comprimés quand le médecin m’a prescrit 1 comprimé par jour pour 7 jour ?
    Je veux bien prendre les transports en commun, je les prends chaque fois que possible, mais dans une ville aussi vallonnée que la mienne (Nice) avec des bus qui se croisent mal et un tramway qui a été tracé pour le prestige et non pour son utilité, il m’aurait fallu prendre 2 bus pour 55 minutes de trajet (dans le meilleur des cas : le second arrive au moment ou je descends du premier) pour aller sur mon lieu de travail quand prendre ma voiture par un autre chemin m’y amène en 15 ! Sur un aller-retour, temps minimum gagné pour être chez moi ou ailleurs : 1h20. Le choix est malheureusement vite fait.

    Si on pouvait déjà se débarrasser des lobbyistes qui pourrissent les décisions de nos « dirigeants » puis nos vies…


    • Bien d’accord avec toi. Sauf sur ta constatation forcée (rien que la formulation introductive annonce l’abdication) « qu’on ne nous laisse parfois pas beaucoup le choix de bien faire ! »

      « On » n’est pas le problème : c’est « choix », le problème, ainsi que la solution.
      « Bien faire » n’existe pas en soi, seuls existent des choix individuels qui expriment ce que la personne veut être en profondeur (ce que je peux appeler « bien », mais pour moi seulement) ou qui l’éloignent de ce qu’elle veut être et qu’elle appellerait « mal » si elle en avait conscience.

      Dans l’exemple du billet, est-ce qu’il était bien ou mal pour moi de beurrer une tartine avec un couteau en céramique ?
      Et aussi, puisque rien n’est figé, est-ce que j’ai transformé ce bien en mal ou ce mal en bien par la suite ?
      Seule une conscience aigüe et toujours réactualisée de ce que je veux être peut me répondre.

      • Silk said,

        OK.
        J’aurai dû écrire : « Le choix n’est souvent guère laisser de bien faire » sans ce « on » qui pour moi désignait ici les « décideurs » de tous poils qui jouent aux donneurs de leçons mais ne vont que rarement au bout de leurs réflexions.
        Le tabac tue. C’est dit et répéter depuis plusieurs dizaines d’années. Et malheureusement pas uniquement les consommateurs directs. Des campagnes nationales sont ordonnées et financées par les Ministères de la Santé qui se succèdent pour montrer les conséquences médicales et financières que cette consommation induit. Les taxes sur le produit sont augmentées, les emballages voulus « méchants »… Tout cela pratiquement en vain (Sauf pour la contrebande !).
        Bizarrement, là, le choix est laissé : tout le monde a le droit de s’intoxiquer et d’intoxiquer ses voisins, ses proches ou ses enfants s’il le souhaite, et j’ai beau y faire la guerre, la loi le permet… Et les fumeurs en profitent en plus pour accuser les non-fumeurs qui se félicitent des lois de restriction de fumer sur certains lieux d’attenter à la « Liberté » !
        Mais si je ne veux que mes 7 comprimés nécessaires au traitement ordonné par mon médecin, je ne peux pas les avoir et n’ai pas d’autre choix que d’acheter la boite de 30 dont 23 comprimés finiront par revenir au pharmacien pour « recyclage » ! 23 comprimés pourtant payés qui, au mieux pour mon porte-monnaie (en apparence), m’auront été payé par la sécurité Sociale qui vera encore son déficit augmenté et pour lequel « on » viendra me dire qu’il faut augmenter les impôts qui viendront donc au bout du compte se servir dans ce porte-monnaie qui avait été précédemment épargné…
        « On » a créé le problème et « je » n’ai pas le choix. Depuis des années, pétitions signées et lettres au Ministère n’ont à ce jour rien changé car les lobbies n’ont rien à cirer de nos consciences individuelles, quelles soient aigües ou pas.
        Je n’ai pas abdiqué, mais le combat est inégal, et amer.


      • La réponse est hélas toujours la même : le choix. Qu’est-ce qui nous empêche de quitter la compagnie des fumeurs, ou même de leur écraser leur clope ? Qu’est-ce qui nous empêche d’ouvrir la boite chez le pharmacien, de compter les comprimés dont on a besoin et de les lui payer au pro rata ?
        Souvent, c’est l’idée qu’on se fait du risque encouru. On choisit le risque qu’on estime être le moindre, mais on choisit.

      • Silk said,

        Ecraser la clope du fimeur, c’est faire intervenir la violence. 😦
        Et c’est déjà assez compliqué, voire parfois même risqué avec certains, d’obtenir quelque chose avec des mots.
        Quant au pharmacien, il ne peut pas vendre à l’unité. J’ai déjà demandé ! On peut exiger de pouvoir acheter un seul pot de yahourt d’un épicier (La loi le permet, bien que là il n’y aurait a priori pas de perte à prendre le pack entier) mais c’est impossible de faire de même en Pharmacie. Pour le moment…


      • Quelles que soient les raisons que chacun convoque pour justifier son choix, il s’agit bien toujours d’un choix (qui donc est « obligé » de prendre des médocs ?).
        En prendre conscience ne va sans doute pas changer le monde…

      • Silk said,

        Prendre les médocs ordonnancés par un professionnel, c’est suivre les conseils de quelqu’un qui, en principe, sait comment te guérir en débarassant ton corps de quelque chose qui, au « mieux », le perturbe ou, au pire, est en train de le détruire.
        Faire le choix de ne pas suivre l’ordonnance, c’est parfois comme faire le choix de jouer à la roulette russe… Où, pour l’analogie de ce qui nous occupe, on te vendrait alors 20 balles pour un équiper un barillet de 6 coups !😉
        Effectivement, dans l’absolu, on a le choix.
        Mais l’absolu, dans la vie quotidienne, a vite un aspect relatif, non ?

  2. Lucie said,

    L’autre jour, ma fille, en atelier de dessin, avait du mal à rendre ce qu’elle voulait. L’animatrice est venue et lui a expliqué, tout en prenant un crayon pour corriger… et moi j’ai d’abord pensé « mais ça ne sera plus le dessin de ma fille ! ». Et ensuite, je l’ai vue (la fille) qui avait vraiment bien pigé le truc, et qui retravaillait son dessin qui est devenu quelque chose de vraiment beau.

    Et alors, en te lisant, je me dis que oui, tu as raison, mais qu’aussi, il y a toutes ces choses, matérielles ou non, que nous réparons, que nous magnifions.

    Oui, bien sûr, actuellement on est mal barrés sur plein de choses et sur toute la planète. Mais il y a aussi tellement de _mieux_.

    C’est juste… une action permanente. Quand on s’essouffle, d’autres prennent la relève. Mais nous sommes tous les rémouleurs de la vie.


    • Merci Lucie, tu m’ôtes les mots de l’esprit : ce que j’ai envie de garder, ce sont ces mieux dont tu parles.
      Tout ce qu’on a fait de beau, qu’on peut regarder disparaître en se disant « pas grave, on sait le faire ».

  3. Kirawea said,

    Envie d’écrire du post-apocalyptique ? La plupart des auteurs qui le font ont l’air de penser qu’on garderait surtout le pire, au moins dans un premier temps. Ou bien c’est que l’histoire semble plus intéressante ainsi, comme lorsqu’on donne le premier rôle à un personnage ambigü et torturé.

    Je change de lunettes et je relis : que reste-t-il après la mort, à part de la matière organique qui va peu à peu se fondre dans le grand tout ? Si je refuse de m’engager sur la voie des supputations métaphysiques il ne me reste que les souvenirs que je laisse aux autres personnes.

    Comme je suis un peu égocentrique ça ne me satisfait pas complètement alors je chausse une troisième paire de lunettes. Que reste-t-il au moment où je réalise qu’il n’y aura plus rien ensuite ? Le couteau est cassé : est-ce que je garde les morceaux, et si oui pourquoi ? Cette question indique que j’ai le choix, mais ce choix je l’avais déjà avant : est-ce que je me sers du couteau, et si oui comment ? On peut remonter loin comme ça, aussi loin que remontent nos souvenirs avec le champ de vision qu’offre notre conscience. Ce qu’on garde, on l’a choisi depuis longtemps, non ? Ou plutôt, on le choisit depuis longtemps …


    • J’aime beaucoup ton « Ce qu’on garde, on l’a choisi depuis longtemps, non ? Ou plutôt, on le choisit depuis longtemps … »

  4. Paule said,

    « Ce soir, j’ai cassé un couteau. Ça n’a l’air de rien, mais quand même : c’était un couteau à lame de céramique au tranchant inaltérable, offert par mon épouse. Je l’ai cassé en beurrant une tartine »

    Fichtre ! Et si tu avais tout simplement attendu que le beurre soit décongelé ? Parfois il suffit d’un peu de patience….


    • Je ne congèle pas le beurre, quelle horreur !

      • Paule said,

        Bon. Mais quitte à paraître hors sujet après les précédents échanges de haut vol, si un couteau en céramique ne doit pas être utilisé pour tartiner du beurre, fût-il non congelé, à quoi donc peut-il servir ?

        Et si tu pouvais me dire, en passant (par mail) comment on peut insérer des smilies dans le texte…..


      • Les couteaux en céramique en général, je ne sais pas, mais celui-ci servait à émincer les légumes : lame fine et tranchante, pas très large, presque translucide. Il a suffi de l’utiliser en latéral pour étaler le beurre pour qu’elle cède au niveau du manche. Et si je réponds de façon aussi factuelle, c’est uniquement parce que je n’ai aucun humour le lundi matin.

        Quant aux émoticônes, je ne sais pas non plus (quand on en sait aussi peu, on ferme sa gueule, non ?). Je constate juste qu’elles apparaissent quand on colle point-virgule et parenthèse fermante, par exemple : ;+) =😉


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