Comme ça s'écrit…


Au pied de mon arbre

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 22 novembre, 2011

Nous avons dans le jardin un arbre que nous appelons l’arbre à rien parce que nous ne connaissons pas son nom et parce qu’il ne produit rien d’autre que des feuilles. Quand nous avons emménagé, il ne faisait qu’un peu d’ombre et je pouvais presque encercler son tronc de mes deux mains. Treize ans plus tard il culmine à quinze mètres, et ce uniquement parce que je l’ai régulièrement taillé. Il met à pousser une fougue qui s’exprime autant dans ses branches que dans ses racines qui tracent un dense réseau sous la pelouse et lancent des rejets jusqu’à 100 mètres à la ronde.

Longtemps, cet arbre à rien m’a agacé. Je lui en voulais de nous bousiller le gazon, de nous noyer sous ses feuilles à l’automne, et même de briser la vue de ses griffes hirsutes. Pourtant, les enfants l’adorent. Ils se balancent autour du tronc, pendus à de vieilles cordes d’escalade. Ils ont même installé une tyrolienne qui part de plus en plus haut chaque année et les précipite au sol dans des éclats de rire.
Moi, il m’énervait. Trop de boulot dessus, trop à couper, à ramasser, et puis toujours ces rejets irascibles qui percent partout et qu’il faut attaquer à la hache et au pic jusqu’à 30 centimètres sous terre. J’avais même eu envie de l’abattre, voici une dizaine d’années. Ma douce m’avait retenu, en me disant déjà de penser aux enfants. L’agacement demeurait.

C’était juste que je ne le connaissais pas bien.
Cet automne, j’ai entrepris de l’élaguer à blanc. Pas pour son bien, mais parce que ses plus longues branches menacent de se briser par grand vent et tomber dans le jardin du voisin. Et puis cette tignasse inquiétante à la Edward Scissorhands est vraiment déprimante en hiver.
Quel boulot ! J’y passe un temps fou, pour cause de prudence. Il y en a des mètres cubes impénétrables, à scier en équilibre instable sur des ramifications de plus en plus hautes, de plus en plus minces et tremblantes, puis à descendre, à tailler pour virer la brindille, à débiter en tronçons de trente centimètres qui rentreront dans le poêle l’hiver prochain. Deux semaines que j’y suis, et il en reste.

En y grimpant presque tous les jours, tout juste armé d’une petite scie pliante héritée de mon père, j’ai refait connaissance avec l’arbre. On s’est un peu présenté l’un à l’autre. Je ne dis pas qu’il me parle – c’est plutôt moi qui m’excuse auprès de lui avant de faire mordre la lame dans son écorce fraîche – mais j’arrive à lire quelque chose en lui. Comme une image de la vie.
Plus j’ausculte sa complexion intime pour trouver l’endroit où glisser ma scie, plus il m’intéresse. Il a un drôle de tempérament. Concentré dans sa ramure, il y a tout ce qui nous pousse. Une sorte de jaillissement anarchique et hargneux, une pulsion qui jette des branchettes agressives dans toutes les directions, sans ordre et sans crainte de la surpopulation, puis qui les tord pour qu’elles se frayent un chemin au milieu de leurs sœurs aînées jusqu’à griffer le ciel. C’est noir et cassant, poussé trop vite et trop serré, mais prêt à gonfler, occuper l’espace, bouffer tout ce qui se présente et grandir encore. Pour quoi ? Question sans objet. Pour rien, rien d’autre que le fait d’être là et de se développer. Quand on touche cette virulence ligneuse, elle donne l’impression que rien ne l’arrêtera. Pourtant l’arbre cède sous ma scie et les branches tombent, toutes vibrantes de colère.
Sacré arbre à rien ! Il a un côté attendrissant et désespéré dans sa façon de toujours fabriquer plus de bois à mesure que je le coupe. Il y a de fortes chances qu’il me survive.

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5 Réponses to 'Au pied de mon arbre'

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  1. Silk said,

    En treize années à lui tourner autour, à râler après lui – ou elle ! – tout en l’entretenant avec amour (Allez : avoue !), tu n’as pas cherché à savoir ce qu’il ou elle était ?
    J’ai beaucoup de mal à le croire… 😉


    • On a demandé à des amis : ils ne sont pas d’accord entre eux. Pour nous, ça restera l’arbre à rien.

  2. Saoul-Fifre said,

    Ouais mais quand même : avec une flore, tout est identifiable. En analysant la fleur, le fruit, les feuilles, on tombe forcément sur son nom. Là, à partir du bois rangé, je dirais un merisier, mais il a tellement été massacré, le pauvre, qu’on ne le reconnait pas sur la photo.

    Un arbre, si on le taille « sévère », va refaire en deux ans tout le bois enlevé, en drageons ou en branches. Il faut juste accompagner sa pousse jusqu’à l’âge adulte, en se contentant d’élaguer quelques branches faisant double emploi, mais en laissant toujours un prolongement d’un diamètre suffisant pour assimiler la sève qui allait dans la branche coupée.

    Où est la BB des arbres qui chantera un jour les végétaux torturés par des sadiques ou des amateurs d:^) ?


    • Entre amateurisme et sadisme, mon cœur balance…
      Pour l’arbre, il ne fait pas de fruit mais des espèce de petits chatons duveteux. Ses feuilles ressemblent à de petites feuilles d’érables bicolores, vert sombre sur une face et blanc pelucheux sur l’autre. On nous a parlé de peuplier, de bouleau argenté, de je ne sais quoi encore…

  3. Saoul-Fifre said,

    Ah oui : un peuplier ? Ça drageonne beaucoup, un peuplier, et sur une grande surface… La couleur du bois correspond aussi : c’est du bois de cagettes. Si c’est lui, les chatons rougeâtres apparaissent avant les feuilles. Ensuite, pour identifier l’espèce parmi la quarantaine existant, c’est une autre paire de manche :^)


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