Comme ça s'écrit…


Croire, savoir et faire

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 janvier, 2012

Au cours de mes études et lors de mes premiers jobs, j’étais devenu un bon praticien du marketing opérationnel et des techniques de vente. Plus j’en apprenais dans ce domaine, plus j’étais capable de réfléchir à l’efficacité de telle ou telle pratique selon les situations. Il m’est arrivé même de mettre au point de nouvelles méthodes, de les tester, de former des gens à les utiliser.
Étais-je passionné par le marketing et la vente ? Non. Je développais au contraire des aversions profondes pour les excès consuméristes en tout genre que je constatais autour de moi. Je croyais en un retour de la raison face à la surconsommation, fille de la surproduction et mère de la sur-pollution. Mais j’étais bon dans mon domaine, mes employeurs m’appréciaient et m’encourageaient à m’améliorer, et je m’y employais avec énergie parce que l’acquisition de nouvelles compétences couplée à la réussite est un très bon stimulant.

Lorsque j’ai dû faire mon service militaire, je m’y suis présenté avec une foi antimilitariste associée à un pragmatisme très frontal. Pour limiter le nombre de pénibles placés au-dessus de moi dans la pyramide de commandement, j’ai tenté d’atteindre le plus haut niveau hiérarchique possible pour un appelé en suivant la formation des élèves officiers de réserve de Saint-Cyr.
Tout en gardant l’œil narquois de celui à qui on ne la fait pas, je me suis endurci physiquement, entraîné au tir, expertisé en explosifs divers, amélioré en commandement de section et tactique de combat. Au point de finir dans les premiers de ma promotion et pouvoir choisir une affectation « pêchue » à Berlin. Là, j’ai pu peaufiner mes méthodes d’instruction militaire dans le but louable d’adoucir le saut de petits Bretons ou Alsaciens catapultés là, face aux divisions soviétiques, pour défendre notre ridicule enclave française planquée derrière le Mur.
Je croyais toujours que la force et l’organisation militaire n’apportaient rien de bon à l’homme, mais j’en étais devenu un spécialiste très correct, toujours prêt à se perfectionner. Je me sentais bon dans ce que je faisais et n’avais pas l’impression que cela entrait en contradiction avec ma posture pacifiste. C’était d’une autre nature. «Quelle connerie la guerre !» certes, mais j’avais un boulot à faire et à bien faire.

Il serait facile d’enchaîner les exemples de ma vie professionnelle ou personnelle, vous pourriez jouer aussi. Ce qui apparaîtrait c’est que plus je maîtrise un domaine particulier, moins je me mets en question, tout entier consacré à performer au sommet de mes capacités. Cette dissociation frappe-t-elle tout le monde ?
Frappe-t-elle ces chefs d’entreprises tellement compétitifs et impliqués qu’ils sont incapables de voir la souffrance de leurs employés ou l’aberration que représente leur activité?
Ces financiers spécialistes du rendement de chaque euro, toujours à l’affût de nouvelles façons d’en gagner même au prix d’une crise ravageuse, et par ailleurs honnêtes gens désolés de l’état dans lequel se trouvent société et économie, mais absolument aveugle à leur responsabilité en la matière.
Ces ouvriers attachés à la qualité de leur travail, même s’il engendre un désastre écologique, désastre dont ils sont conscients ou victimes par ailleurs, loin de l’usine ou du chantier.
Ces politiciens tellement balaises pour argumenter et contre argumenter qu’ils en oublient la nature même de leur mission, laquelle n’est pas forcément limitée à démolir l’opposant.
Chacun peut y aller de son cas à lui et se compter parmi les tas de gens, vous et moi, qui appliquent des critères de jugement totalement opposés lorsqu’il s’agit de leur domaine de compétence pointu et lorsqu’ils regardent l’état du monde (ou de leur voisinage).

Je ne sais pas de quelle façon cela s’explique et se modélise en psychologie, mais la constatation est là : l’humain est capable de s’engager à fond dans des formations ou des activités qui contredisent sa croyance, ou sa morale, ou ses principes.
Plus il est performant, précis et impliqué sur un secteur restreint, moins il peut voir ou veut voir la façon dont son activité s’insère dans un panorama qu’il est par ailleurs  capable d’analyser de façon juste et sincère.
Et quand les principes reprennent le dessus, quand les yeux s’ouvrent, le choc est rude. Voilà sans doute pourquoi tant de spécialistes cherchent à éviter cette confrontation en se concentrant sur toujours plus de performance dans leur spécialité. Ce qui ne les empêche pas de râler contre les autres qui abîment le monde ou la société.

J’avais noté une phrase dans L’Art français de la guerre : « La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, avec un peu plus de dégâts. »
Je me demande si l’idée n’est pas applicable à toutes les techniques et compétences humaines. Qu’on nous donne un objectif, qu’on nous permette d’acquérir les moyens de l’atteindre, et nous fonçons jusqu’au mur avec la fierté du travail bien fait, aussi fortes soient nos convictions supérieures peut-être mises en sommeil par notre course.

Il faut alors saluer le courage ou l’indépendance d’esprit de ceux qui, experts dans leur domaine, arrivent à ébrouer la chape d’efficience pour lancer l’alerte lorsqu’ils perçoivent un tiraillement intérieur avant le déraillement extérieur.

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9 Réponses to 'Croire, savoir et faire'

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  1. Silk said,

    Une partie de ton questionnement me fait penser à Camus.
    Sisyphe heureux…?


    • Genre « imbécile heureux », oui…

      • Silk said,

        Je ne pense pas que c’était le propos de Camus… 😉

        Pour nous préserver, il faut croire que l’Inconscient est plus apte à faire rapidement des compromis que la Conscience. Du moins pour un temps. Si ce n’était pas le cas, personne ne pourrait s’obstiner dans une activité allant à l’encontre de ses convictions profondes. Ou alors les convictions « profondes » ne le sont pas autant qu’on se plait à le croire…?


      • Il est aussi possible que ce soit l’inverse : l’inconscient reste fidèle aux convictions alors que la conscience fonctionne à plusieurs niveaux et se sépare pour promouvoir la performance locale (je suis bon, je vais gagner) même si elle est en contradiction avec la perception globale (tout cela pue très fort).
        Sauf que l’inconscient, fidèle à lui-même, s’exprime avec ses moyens propres sur cette contradiction : on est malheureux, on tombe malade, on perd en performance…
        Et cet imbécile de Sisyphe croit retrouver le bonheur en redoublant d’efforts sur une voie que son inconscient lui déconseille.

      • Silk said,

        Mais la conscience qui se sépare pour permettre à l’esprit global de fonctionner quand même, on touche à la schizophrénie là, non ?
        Il y aurait tant de monde agissant de travers (pour dire le moins) en toute pleine conscience ?!
        L’humanité est bien dans la m… élasse. :°(


      • Pour « tant de gens », je ne sais pas, mais en ce qui me concerne, oui : c’est la conscience qui s’accommode des contradictions ou des écarts, pas l’inconscient, qui lui réagit. La conscience biaise, argumente – « je sais que je ne devrais pas faire ça, mais je m’y sens obligé » ou « il faut savoir ce qu’on veut, et là je veux aller au bout de ce truc, gagner, même si ça ne cadre pas avec une conviction plus profonde » – et entretient une sorte de statu quo qui passe pour de l’équilibre. Mais elle devient alors « la mauvaise conscience ».
        Un exemple tout simple, lorsque je fais tout ce que je peux pour être à l’heure : une sorte d’intérêt supérieur immédiat me pousse à négliger tout ce que je pense d’ordinaire sur la sécurité routière ou la réduction d’empreinte carbone. Vrrroum pour être à l’heure !

      • Silk said,

        Mais là, l’action de ton exemple est pontuelle et très limitée dans le temps, même si les conséquences peuvent en être effectivement très fâcheuses.
        C’est différent d’une action quotidienne longue et répétée dans laquelle quelqu’un s’investirait totalement à fond pendant que sa conscience lui hurlerait donc à longueur de temps pendant des mois ou des années : « Ce que tu fais, c’est une horreur ! ».
        Pour tenir et rester « sain d’esprit » dans de telles conditions, j’ai le sentiment que la conscience doit se focaliser sur le bon achèvement de la tâche à faire et sur rien d’autre, pendant que l’Inconscient joue aux osselets dans un coin perdu de l’esprit.
        C’est alors qu’arrive le fameux « C’étaient les ordres » affirmé sans l’ombre d’un poil de remords ou même d’un semblant de « mauvaise conscience » affiché…

  2. elihann said,

    je viens de tomber sur votre blog, j’aime bien vos articles et vos réflexions. le phénomène sur lequel vous vous interrogez s’appelle en psychologie la dissonance cognitive. l’esprit est capable d’inventer de multiples subterfuges pour apaiser la tension née de la contradiction entre ce que l’on est et ce que l’on accepte de faire.


    • Eh oui, cela me rappelle mes cours de marketing d’il y a plus de 20 ans, quand on nous disait qu’inciter à acheter la bonne voiture allait aider à apaiser cette fichue dissonance cognitive.


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