Comme ça s'écrit…


De la peur à l’envie

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 13 mars, 2012

Chaque parution de sondage me laisse un drôle de goût d’autodépréciation. Me demandant pourquoi les sondés réagissent aussi stupidement aux âneries et méchancetés que profère le duo de candidats déjà présenté comme final, je me flagelle sans concession : penser que les Français sont des veaux, c’est pas chrétien. Même s’il y a de bonnes raisons.
En effet, chez nous tout le monde se plaint d’un pays où rien ne va, d’un foutoir écologique, économique et social sans précédent, d’une proportion jusqu’ici inconnue de profiteurs du haut comme du bas, d’une classe politique aussi corrompue qu’incompétente et menteuse, et pourtant, tout le monde se dit prêt à voter pour que rien ne change à quelques détails cosmétiques près. Et il suffit qu’un candidat défouraille une proposition ou une petite phrase bien juteuse pour que chacun y morde, et les courbes des sondages de s’inverser. Les veaux !
Vilain que je suis, vite mon fouet, et quelqu’un pour me confesser !

Ce bref instant passé, je peux me demander ce qui motive ces intentions de vote irrationnelles. Sans rien inventer à la psychologie humaine, j’ai l’impression que deux causes tiennent la corde : la peur et l’envie. Peur de perdre le peu qu’on a bien sûr, et envie d’avoir un peu plus. Facile.
Mais cette peur et cette envie ne nous habitent-elle pas même hors période électorale ? Sans doute. Et j’ai l’impression que les sondages en révèlent d’autres.

La peur de la responsabilité, par exemple. Se dire qu’on est un peu pour quelque chose dans l’état du monde et surtout dans l’état de nos vies, eh bien ça fait peur. Très peur. Tellement qu’il vaut mieux y superposer une peur plus supportable. Celle de l’autre, quel qu’il soit. Notre insupportable responsabilité dans l’état du bordel ambiant, nous allons donc l’appeler « art de vivre », « tradition », voire « culture », et tout aussi naturellement accuser « l’autre » (l’étranger, le migrant, voire le voisin indélicat) de venir la mettre en danger avec ses propres « art de vivre », « tradition », et « culture ». C’est légitime, et cela masque très bien la responsabilité. Artifice applicable par exemple à la façon dont nous tuons les bêtes qui finissent dans notre assiette. À la façon dont nous envisageons le sexe en toute circonstance sans pour autant admettre que c’est un point cardinal de nos existences désirantes, la façon dont nous le justifions (procréation ?), l’encadrons (mariage ?), le codifions (séduction ?), voire l’interdisons (âge légal ?). A la façon dont nous autorisons l’expression de nos convictions religieuses (je n’en ai aucune, mais on m’imposera forcément le respect intégral de l’une et le mépris des outrances de l’autre). Et à bien d’autres thèmes quotidiens allant du port de la barbe à celui d’un bout de tissu. Toute différence nous fait peur car elle nous met en danger face aux incohérences de nos propres convictions. C’est tellement plus confortable de continuer à faire comme on a toujours fait (toujours ? mais non, les temps changent, sauf que de l’intérieur on le voit mal) entre gens qui font pareil et se reconnaissent dans leur détestation de ceux qui font autrement.

Quant à l’envie qui nous tenaille… Nous pourrions l’appeler désir de justice, mais il ne s’agit que de revanche, voire de vengeance, et toujours d’aveuglement. Prendre enfin à ceux qui nous exploite, pour éviter de faire face à nos consentements d’exploités. Faire rendre gorge aux profiteurs, surtout parce que nous avons laissé se développer le système dont ils profitent. Un footballeur professionnel n’est riche que parce que, d’une manière ou d’une autre, nous contribuons au fait qu’il soit rentable de le payer autant. Pareil pour les stars de la télé, de la réalité ou d’Internet. Notre pays n’est un eldorado pour ceux qui fuient le tiers-monde uniquement parce que le prix de notre cacao ou de notre café cultivés là-bas ne permettrait même pas de faire pousser du chiendent chez nous. Enchaînez les exemples, vous y verrez toujours une trace de responsabilité personnelle, à moins d’être un écolo freak caché dans un tonneau.
N’avons nous pas un peu envie de prendre à ceux qui ont plus, tout en exigeant que d’autres continuent d’avoir moins pour ne pas être le trou du cul du monde ? N’avons-nous pas peur de nos vilaines envies ?
Aucun veau, heureusement, ne doit faire face à de tels dilemmes. Sondés, Français, rassurez-vous : nos peurs et nos envies nous classent loin au-dessus du ruminant.

Maintenant, faisons-nous un peu plaisir, et intéressons-nous, le temps d’une campagne, aux idées qui pourraient vraiment nous aider à ne plus avoir peur de nos envies.

eva-joly

 

Et d’autres, sans doute…

2 Réponses to 'De la peur à l’envie'

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  1. Silk said,

    Et apparemment, ce serait aussi la peur, contre les envies, qui a fait voter les suisses contre la possibilité de congés supplémentaires. Quant aux arguments du « non » durant leur campagne, ils ont dû faire jouir plus d’un Seillière ou d’une Parisot par chez nous…😦


    • C’est vrai que ce choix-là m’a un peu laissé sur le fondement…


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