Comme ça s'écrit…


Pensée délatéralisée

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 avril, 2012

Heureusement que des personnes bien dotées en esprit et conscience tentent de rehausser le niveau de cette campagne qui, si on la confiait aux seuls politiciens et communicants, creuserait profond en dessous des égouts.
Une interview d’Emmanuel Terray m’a ainsi redonné le moral et l’envie de savoir pourquoi je veux tant voter Eva Joly alors que Mélanchon est tellement hype. Car sa façon de décrire une pensée latéralisée en l’appuyant sur des études historiques rigoureuses éveille en moi une réaction : si penser de gauche est penser contre la droite, alors je ne suis pas de gauche, ni d’ultra gauche. Il n’est plus temps d’être contre, il est urgent d’être avec. La seule lutte qui ne fasse pas de perdant, c’est la lutte intérieure : partir de soi, de ses prises de conscience et de ses peurs, pour les apprivoiser et voir de quelle manière nous pouvons quand même vivre avec l’autre, du plus proche au plus lointain.
Et surtout, se défier de l’idée qu’un président va tout changer ou tout casser. Il ne fera rien seul. Comme le dit Terray :

« J’ai été défenseur prud’hommes dans les années 70 à la CFDT. Dans notre idéologie, nous voulions une défense collective, participative. On voulait associer les gens qui venaient porter plainte à leur propre défense. On se heurtait à des résistances farouches. Je les entends encore : « Monsieur, je remets mon sort entre vos mains, je vous fais une entière confiance. »
Ce recul face à la liberté et la responsabilité jouent très fort en faveur de la droite, qui fait une distinction fondamentale entre l’élite et la masse. »

Certes, mais c’est aussi l’approche de tout homme providentiel qui vous entraîne dans son combat en vous promettant la victoire. Suivons-le, battons-nous pour la bonne cause, forcément bonne, battons-nous et gagnons… pour gagner quoi, sinon des décombres ? Avoir raison contre l’ordre établi ne suffit pas à faire accepter l’autre. Remettre notre sort entre les mains de l’homme providentiel n’est pas une pensée de droite, c’est la pensée qui donne le pouvoir à quiconque pour ne plus avoir de responsabilité dans nos malheurs. Reprendre le pouvoir est une illusion, c’est reprendre la responsabilité qui compte.
Et c’est difficile.
D’où la notion d’effort démocratique, très intéressante :

« La démocratie implique un effort, une dépense d’énergie, de temps. Quiconque a eu des responsabilités sait que c’est bien plus facile de décider soi-même et d’essayer de faire appliquer cette décision plutôt que de consulter cinquante personnes et discuter pendant des heures pour arriver à un avis commun. Or les gens ne sont pas spontanément portés à l’effort. »

C’est ce qui me donne envie d’écologie. L’écologie politique n’est pas un diktat économique (ah, ce célèbre « retour à la bougie » !) mais une proposition d’évolution collective. Plutôt que décider « qu’est-ce qui marche et qu’est-ce qui ne marche pas », il me semble qu’être écologiste joue sur l’envie de s’approprier à différents niveaux – du local au national – des façons de vivre ensemble se rapprochant d’une idée générale de respect de l’homme dans son environnement. On partage l’objectif commun de mieux vivre, mais on l’applique différemment suivant les conditions locales. L’effort porte donc sur la nécessité de se mettre d’accord plutôt que sur la compétition entre gagnants et perdants.
Car il n’y a pas de combat gagnant-gagnant.

« Je crois que c’est le principe même de la politique de Sarkozy. L’idée est de sauver l’ordre établi dans ses fondamentaux avec ce qu’il contient d’inégalités, de toute puissance de l’argent ; mais de faire les mutations accélérées et cosmétiques qui permettront de sauver cet essentiel. »

Et c’est là, qu’apparaît pour moi la limite de la séduction Mélanchon. Oui, il peut m’enthousiasmer, m’enflammer, mais il ne propose rien d’autre qu’un combat, un rapport de force qui pourrait tourner à notre avantage. Une telle approche sacralise en fait la politique de droite pour mieux s’y opposer et lui substituer un autre ordre, au lieu de la nier, dire qu’elle ne nous concerne pas, rompre le combat contre l’ordre établi et s’occuper d’améliorer ici et maintenant ce qui est à notre portée. C’est moins enthousiasmant, mais je crois à cette résistance par le changement personnel plutôt que par le changement des autres.
D’Ailleurs : « L’islam nous est proposé comme un adversaire de substitution, car il faut toujours un adversaire, depuis que le communisme a disparu. On n’a pas assez noté que les Trente Glorieuses sont exactement contemporaines de la guerre froide. » Ne nous trompons pas d’adversaire. Le capitalisme n’est pas l’ennemi. Ce qu’il faut combattre, c’est notre propension à en profiter et donc à entretenir les conditions du capitalisme destructeur. Tant qu’on se dira « obligé » de prendre sa voiture ou d’aller faire ses courses chez Auchan, on ne prendra pas la juste mesure de l’adversaire intérieur.

En conclusion :
« Dans la préface de « Lucien Leuwen », Stendhal a cette très belle formule :
    « Adieu ami lecteur, essayez de ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur. » »

La campagne attise ces deux facilités que sont la haine et la peur, mais ce n’est hélas pas l’apanage exclusif de la droite.

7 Réponses to 'Pensée délatéralisée'

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  1. littleoph said,

    Bravo pour avoir su mettre en mots ce qui me gêne vraiment dans le discours du candidat Mélenchon (et qui pèse bien plus dans mes intentions de vote que la gestion ubuesque de la voirie dans ma commune PG).


    • Qu’est-ce que tu veux, je ne suis pas un bagarreur…

      • littleoph said,

        Moi non plus.
        *bisounours power*

  2. Saoul-Fifre said,

    Je suis ravi d’être d’accord à 100% avec votre billet. Il faut prendre un peu de hauteur et votre analyse y parvient. Mélenchon, sous ses airs à vouloir tout ficher en l’air est en fait un gars (très talentueux) du sérail PS qui a toujours été docile et s’est prêté à toutes les compromissions

    http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20120315.OBS3841/video-quand-melenchon-accusait-hollande-d-avoir-truque-un-congres.html

    Eva vient de la société civile, elle a un programme économique qui tient la route et souhaite redonner progressivement le pouvoir réel au politique, afin qu’il mette en œuvre des actions rationnelles assumant nos responsabilités par rapport aux générations futures et au tiers monde. Il devient urgent également de redonner de l’indépendance aux trois pouvoirs, le politique, la justice et la presse. Il n’y a qu’elle qui accorde de l’importance à ces réformes de fond et qui est prête à changer les règles.


    • Tout à fait d’accord sur le statut d’Eva Joly et le caractère vraiment novateur de son approche. En revanche, je n’ai pas envie de reprocher son passé à Mélanchon. ce que je conteste, c’est son approche fondée sur le rapport de force : il a failli m’avoir en parlant de coeur et de solidarité, mais il reste un combattant et tout combat fait plus de victimes que de vainqueurs.

  3. Azarian said,

    Tres belle analyse et merci pour la phrase de Stendhal, j’étais passe a cote. Je trouve aussi que cette campagne manque de solidarité, manque de rassemblement si ce n’est dans la haine. Pour E.Joly, il semble qu’elle n’arrive pas a trouver les mots pour convaincre. Dommage, j’ai vu Hulot quelques minutes au JT, je l’ai trouve plus qu’efficace…


    • L’efficacité d’Hulot s’apparente à celle des autres candidats, j’ai l’impression qu’elle reste en surface. mais je ne l’ai pas entendu récemment, alors…


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