Comme ça s'écrit…


C’est sûr, faut imaginer…

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 4 avril, 2012

Un de mes clients est une banque. Pas une banque qui crame l’épargne des pauvres gens sur les places financières mondiales pour mieux engraisser les paradis fiscaux. Non, une petite banque locale, de proximité, qui gère en bon père de famille et aide les gens du coin à développer leurs projets.
Cette année, cette banque a 100 ans. Au lieu de le claironner et de faire valoir tout ce qu’elle avait accompli en un siècle, elle a plutôt invité les gens du coin, clients ou pas, à imaginer leur région dans les 100 prochaines années.
Sur Internet, cela donne lieu à un concours bon enfant auquel tout le monde peut participer, soit en proposant une œuvre d’imagination sur les Savoie dans 100 ans, soit en votant pour les œuvres proposées par d’autres. C’est simple, on s’inscrit, on met son œuvre en ligne (texte, image, son, vidéo…), on regarde celles des autres et on vote.
Qu’est-ce qu’on gagne ? Des ordinateurs, je crois, mais surtout le plaisir d’avoir partagé un peu de sa vision à soi de l’avenir qu’on a. Et en ces temps de campagne où l’avenir se limite à 3 semaines pour la plupart et à 5 ans pour un seul, c’est toujours bien d’aller voir un peu plus loin.
Comme je sais qu’il y a parmi vous des gens qui ont de quoi imaginer dans leurs neurones, j’ai eu envie d’en faire l’écho.
D’autant que je participe au truc, en tant qu’écriveur sponsorisé.
Oui, la banque m’a commandé une histoire, pour amorcer la galerie d’œuvres mises en ligne. J’ai été payé pour ça (cette banque est aussi un peu mécène), donc je ne suis pas en lice pour le concours. Mais vous pouvez voter quand même, que je sache si mon histoire a un peu plu.
En voici le début :

Cloning Stones

(c’est le titre)

Cela allait être un drame. Non, c’était un drame ! À vingt-quatre heures du concert, un instrument d’époque qui lâche, on peut légitimement appeler cela un drame. En quelques vingt-cinq ans de tournées à travers toutes les communautés humaines, Cole Runner avait connu toutes sortes de désagréments, mais il avait toujours assuré la prestation. Comment allait-il réussir ici, dans cette région montagneuse tout juste rescapée des bouleversements climatiques du siècle dernier ? Il se tordait les mains sur la scène désertée, suppliant le ciel de l’aider ou de le détruire sur le champ. Les derniers nuages de la mousson d’été lui répondirent en lâchant une ondée crépitante.
Les gradins gonflables, pour l’instant aussi flasques que des outres vides, laissaient le regard du producteur britannique errer sur le lac. Sa surface gris acier était hachée par l’averse. L’explosion de chaque goutte soulevait une brume épaisse qui transformait les montagnes toutes proches en ombres menaçantes. Les musiciens s’étaient déjà repliés sur l’auberge. Qui viendrait en aide au producteur malchanceux de ce groupe venu de si loin – rendez-vous compte : High London – pour égayer un anniversaire savoyard. Cole en pleurerait presque. Et tout cela à cause d’un instrument fichu…
― Faut pas vous mettre dans des états pareils, mon gars. On va te le réparer.
« Mon gars ! » Le britannique maîtrisait assez le français local pour saisir le mélange de commisération et de familiarité qui irriguait cette expression. Depuis combien de temps n’avait-on pas appelé ainsi le grand Cole ? Il était plus habitué à « King », ou « Rolling Run ». Mais là, trempé, la crête rabattue sur le front et le jabot de chemise en deuil, il avait peut-être bien une tête de « mon gars ». Qui donc pourrait le sortir de ce guêpier ? Certainement pas la jeune paysanne en tenue de pluie qui avait assisté dans son coin à cette désastreuse répétition et venait de l’apostropher sans considération.
― Parce que vous sauriez réparer un instrument vieux de plus d’un siècle, peut-être ?
La jeune femme à l’air finaud lui répondit en l’invitant à la suivre :
― Moi, non. Mais mon oncle oui, sans doute.
Elle se présenta :
― Lisa Astruz, co-organisatrice du bicentenaire.
Autant pour la paysanne, pensa Cole qui se souvint avoir croisé le nom d’Astruz sur les contrats.
― Ah… et moi Cole Runner, producteur du… fiasco.
Il empoigna la housse de l’instrument détérioré et lui emboîta le pas. Après tout, il avait peut-être une chance de sauver la face. Et puis son interlocutrice lui tendait une cape imperméable assez tentante sous cette averse.
Ils rejoignirent le rivage à bord d’une barque à induction, traversèrent Aix-les-Bains – « Aix-la-Douche, oui ! » pensa Cole – sans croiser personne dans les rues inondées, puis montèrent à bord d’un compartiment d’éobus en partance pour…
― Mais où allons-nous exactement ?
― Vallée de l’Arve, mon gars. Si on ne trouve pas ce qu’il faut là, on ne trouvera nulle part !
Le bus éolien s’engagea sur son rail, lança sa voile flottante vers les vents d’altitude et fila en direction du Nord dans un silence giflé de pluie. Son parcours traçait une ligne droite dans les bambouseraies de la vallée. Partout, les hautes tiges agitées par les bourrasques masquaient un paysage rendu de toute façon invisible par les derniers sursauts de la mousson. Cole pensa brièvement à High London, sa mégalopole sur pilotis plantée dans la lagune géante de la Tamise. Cette vision grisâtre vint se superposer au camaïeu de verts tendres des bambous qu’une moissonneuse éclaircissait de loin en loin.

La suite est ici…

10 Réponses to 'C’est sûr, faut imaginer…'

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  1. littleoph said,

    C’est marrant, je les ai comme client, moi aussi ! ^^


    • La Banque de Savoie ? Si loin de ses bases ?!

      • littleoph said,

        Hé oui. Le capitalisme n’a pas de limites.


      • J’aurais plutôt salué le rayonnement de ta compétence😉

  2. Silk said,

    Dans 100 ans, à cause du réchauffement que les nations n’auront pas su résoudre par manque d’entente, cordiale ou pas, les Savoies n’auront plus leurs têtes chapeautées de blanc, les torrents jadis joyeux seront plus secs que le premier reg venu et les forêt de sapins ne seront plus qu’un vague souvenir dans la mémoire des plus anciens qui se reposeront à l’ombre de quelques palmiers ayant échappé aux charençons rouges…
    Ce qui ne me fait pas rire du tout car mon cher Mercantour ne sera alors pas en meilleur état !
    Mais tout ça, c’est de la fiction, n’est-ce pas ? :-\
    En tous cas, il va falloir faire en sorte que ça le reste…!
    Et dans 100 ans, j’approcherai en plus du siècle et demi…

    Bonne chance à tous les concurrents !😉


    • Hé, tu tiens le début d’une histoire, ou au moins son cadre : fais la suite et lance-toi dans le concours !

      • Silk said,

        Pourquoi pas, si je parviens à développer ça correctement…

        Mais… »Article 7 : Si le gagnant ne se présente pas à la soirée de clôture du jeu, il renonce expressément à sa dotation, sans aucune contrepartie que ce soit. » Ils sont un brin gonflés les banquiers quand même ! Non…? 😉


      • Peut-être un moyen de réserver les dotations aux habitants de la région…

      • Silk said,

        Exactement ce que je me suis dit. M’enfin…
        Mais bon, comme disaient le vieux « L’important, c’est de participer ! », n’est-ce pas ?😉

      • Silk said,

        Oups !
        « disait », bien sûr !


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