Comme ça s'écrit…


Biblidée

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 15 novembre, 2012

Ayerdhal a rappelé, dans une conférence aux Utopiales sur le droit d’auteur et le numérique, que le Droit du Serf était né lors de la bataille pour défendre le prêt gratuit en bibliothèque.
Connexion surprise sous mon crâne : est-ce qu’un éditeur un peu malin ne pourrait pas limiter la vente de ses livres papier au seul marché des bibliothèques ? Voyons voir…
Des livres qui suivraient le même chemin que les autres – écriture, travail éditorial, maquette, fabrication, puis service de presse, participations aux émissions de télé, radio, concours et prix… – mais raccourcirait le circuit de distribution pour aller trouver leur public, pas là où il achète, mais directement là où il lit : en bibliothèque.

Il y a un peu plus de 4000 bibliothèques publiques en France. Il y en a sûrement en Belgique, en Suisse, au Québec et probablement à Monaco. Mais partons sur un marché de 4000 exemplaires. Est-ce viable ?
Sur un livre vendu 15 euros, retirons 5 euros de fabrication, de port et de taxes, restent 10 euros à se partager entre éditeur et auteur. À parts égales. Soit 20 000 euros chacun.
Pour l’auteur, c’est motivant.
Pour l’éditeur, c’est rassurant.
Pour le lecteur, c’est gratuit.
Je sais bien que  » There’s no such thing as a free lunch » et que quelqu’un a payé le livre un jour ou l’autre. Je sais.
Mais de toute façon, les bibliothèques achètent des livres, non ? Là, elles proposeraient des livres qui leurs seraient réservés. Des livres dont on parle (rien que le procédé ferait jaser) et qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Des livres dont elles auraient pu suivre la genèse, de la sélection du manuscrit (elles pourraient même y participer) au choix du papier, grâce à une news letter à diffuser auprès de leurs abonnés. Sans parler de marché captif, il y a quand même de bonne chance que les 4000 exemplaires soit atteint en précommande. De quoi rentabiliser le travail éditorial.
Ajoutons à cela une offre numérique sans DRM à prix très abordable (2 euros) pour ceux qui n’aiment pas les bibliothèques ou n’en disposent pas près de chez eux et répugnent au piratage,
une offre Premium pour les bibliophiles qui voudraient débourser 500 euros – prix pifométrique – afin de posséder un volume unique (choix de couvertures, de matériaux, de pagination, de typographie, garantie à vie…),
une possibilité de contrat de renouvellement pour les bibliothèques afin de leur garantir de disposer d’un exemplaire en parfait état,
et pourquoi pas une sorte de biblio-tour pour les auteurs, invités dans les bibliothèques à rencontrer de vrais lecteurs (= des lecteurs qui auraient lu leur livre, pas des acheteurs potentiels dudit) et en parler sans avoir à jouer les camelots en dédicace…
Bref, ça me semble être une idée à creuser.

Quel est le rapport avec le droit d’auteur ? Aucun.
Il n’y aurait à mon sens, dans un tel dispositif, aucune mention du droit d’auteur. Je parlerais plutôt de contrat de partenariat ou d’association entre l’auteur et l’éditeur, lesquels se partagent les revenus de l’opération sous toutes ses formes d’exploitation. Une sorte de société civile littéraire comme il en existe dans le domaine immobilier : on s’associe pour un projet particulier, on l’exploite, on partage, et on recommence plus tard si on veut.
Il y aura forcément des gens pour râler (distributeurs, diffuseurs, libraires) et dire que ces livres en prêt gratuit, c’est forcément de la merde, la preuve : personne ne les achète !
Pas grave. On ne parle pas de mettre tous les livres dans ce type de circuit, ce serait idiot. La chaîne du livre a encore de beaux jours devant elle.
En tant qu’écriveur, je le dis tout net : si tout le monde peut lire gratuitement ce que j’écris juste en le demandant, je suis content. Si en plus j’y gagne 20 000 euros, je jubile.

 

En ce moment, je lis Un héros de Félicité Herzog et Les Ultras des Lumières (contre-histoire de la philosophie 4) de Michel Onfray, tous deux pris à la bibliothèque du village. J’ai aussi dévoré la revue semestrielle We Demain 2, mais je l’ai achetée.

2 Réponses to 'Biblidée'

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  1. Silk said,

    Idée intéressante à creuser…

    Mais j’aime bien avoir chez moi, sous la main, les livres que j’aime, pour pouvoir les relire quand l’envie m’en prend et les prêter à qui je les conseille. Mais je n’ai pas les moyens – et ne les aurait peut-être jamais -pour des exemplaires de bibliophiles à 500 euros !
    Sans compter que des livres en bibliothèque municipale, il n’y en aurait jamais assez pour tous ceux qui les voudraient à leurs sorties, même problème qu’à la « grande époque » des vidéo-clubs avec les VHS ou les DVD réservées à la location…
    Les livres, qui au contraire des films ne peuvent être « consommés » que rarement en deux heures, auraient-ils le temps d’exister, d’être lus par tous les intéressés avant de disparaître sous la somme des parutions ?

    En lisant ton article, je me suis dit que le concept pourrait être intéressant pour faire connaître un nouvel auteur, « à peu de frais » pour les éditeurs, en se fiant aux nombres de locations avant de lancer un « vrai » tirage public… Mais alors, même avec un succés en location, comment savoir si le livre va ensuite être acheté ? Combien de lecteurs achètent un livre qu’ils ont lu en bibliothèque, de la même façon qu’ils achètent (Pour les moins pirates…) un DVD parce que le film leur a plu en salle ?

    Reste que ton idée est intéressante et à creuser.

    PS : Je ne sais pas pour la Belgique, la Suisse ou le Québec, mais à Monaco, c’est la Bibliothèque Louis Notari. 😉


    • Merci pour la biblio monégasque.
      Pour l’idée, il ne s’agit pas de traiter TOUS les livres en exclusivité bibliothécaire, mais au contraire de créer la différence par cette exclusivité. Si la demande est importante, rien n’empêche une bibli municipale de limiter la durée de prêt (1 semaine) et de commander plusieurs exemplaires… comme le font les vidéo clubs.
      En revanche, je ne crois pas que ce soit applicable à un « lancement sans risque d’auteur inconnu » : pas question de sortie à la sauvette, il faut que ce soit des livres « dont on parle », capable de toucher un large public et donc de faire réagir les médias au-delà du premier coup de buzz autour du procédé.


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