Comme ça s'écrit…


Les masques du monde

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 novembre, 2012

Dès les premières pages de La Cité des saints et des fous (Jeff VanderMeer, CalmannLevy) j’ai ressenti l’impérieux besoin de fouiller l’Internet pour recueillir des avis autorisés sur ce que je m’apprêtais à lire. Était-ce bon, ou ce livre n’était-il qu’une perte de temps en forme de poudre au yeux ? Ce besoin d’information extérieure révélait mon incapacité à me fier à mon jugement dans l’instant.

D’ordinaire, je choisis mes lectures à l’instinct, mais un instinct façonné et entraîné par la fréquentation de médias et de cercles virtuels où s’affirment et s’échangent les points de vue sur les auteurs comme sur leurs œuvres. Quand, face à un rayon de librairie ou de bibliothèque, ma main se dirige vers un livre, elle est guidée par tout ce que j’ai pu intégrer sur l’ouvrage, de l’éditeur jusqu’au style de la couverture. Cet instinct éduqué me permet de me plonger dans la lecture sans jamais avoir recours à la sinistre quatrième de couverture.
Je n’aime pas les textes de quatrième, quels qu’ils soient, parce qu’ils me donnent une image du livre que je vais ensuite questionner, comparer à l’image que je m’en fais, chercher à retrouver dans le texte. Ils sont un masque pour l’œuvre, alors que ma lecture tente de la démasquer pour entrer en contact intime.

Pour revenir au VanderMeer, j’ai eu l’impression vive de ne pas pouvoir percer le masque dans les premières pages. Le livre me trouble car il culbute certaines des règles que je crois être la base du contrat entre auteur et lecteur, règles si profondément intégrées que je ne me rends plus compte de leur importance tant que quelqu’un ne les pervertit pas. En me disant implicitement « Regarde ce que ça te fait si je m’y prends autrement« , VanderMeer m’incite aussi à éprouver les différents masques que je place sur le visage du monde pour me le rendre intelligible.

Nos sens ne nous mentent pas. Cependant, pour exploiter le flux permanent d’information dont ils nous assaillent, nous devons sélectionner et lisser ce que nous en retenons. À chaque instant, nous plaquons sur la complexité du monde un masque simplifié qui nous permet d’adapter notre état et notre comportement. Un instinct éduqué par la comparaison de multiples combinaisons sensorielles dans nos plus jeunes années façonne ce filtre sélectif entre le monde et notre conscience, entre ce qui compte et ce qui ne compte pas.
Chacun a plusieurs filtres à sa disposition, selon les circonstances. Un filtre nous permet de négliger le SDF écrasé de froid sur le trottoir, un autre nous fait courir vers notre enfant au moindre pleur.
Chacun est caractérisé autant par sa bibliothèque personnelle de filtres que par les choix que lui dicte son instinct dans cette bibliothèque.
Voilà l’expérience que m’a proposée VanderMeer en m’obligeant à tomber le masque du lecteur confortablement installé dans l’introduction d’un roman contractuel. Le contrat auteur-lecteur ne tenant plus, incapable de me faire une opinion, je me rue sur les avis de ceux qui ont déjà fait l’expérience pour chercher ce que je dois en penser, pour savoir si je dois continuer ou pas.

Et lorsque les masques du monde tomberont, vers qui vais-je me tourner pour me le rendre de nouveau intelligible ?

2 Réponses to 'Les masques du monde'

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  1. Kirawea said,

    Tout reprendre à zéro ! Ce qu’on fait trop rarement parce que ça demande du temps, de l’énergie, et de bousculer des certitudes confortables. Mais quand on ne le fait plus, qu’on n’a même plus l’intention de le faire, on meurt ou on devient esclave.

    En tout cas, ce que tu décris-là pourrait bien correspondre à un coup de génie littéraire. Ou bien ?


    • Tu veux dire « La Cité des Saints et des fous » ? Un exercice intéressant, pour l’instant (je n’en suis qu’au début) mais qui me rappelle fortement La Maison des Feuilles de Danielewski… en moins décoiffant.


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