Comme ça s'écrit…


Les précieux

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 décembre, 2012

Le monde dans lequel je vis n’est pas rond. Il a plutôt la forme d’une cellule nerveuse. Mon corps cellulaire baigne dans un milieu proche qui l’influence directement. Et surtout, il envoie des dendrites prendre contact avec d’autres milieux, multiples, variés, parfois très lointains.
Je ne vis pas sur une sphère, mais dans une étoile à la géométrie hérissée d’excroissances palpeuses qui font exister ce qu’elles touchent et ignorent totalement le reste. Entre les branches de l’étoile, en ce qui me concerne, il n’y a rien. Gaza existe pour moi, grâce à l’article que je viens de lire, mais dans une version parcellaire créée par cette lecture. A contrario, le village voisin, à peine trois kilomètres, n’existe pas : je ne sais rien de lui, je n’y ai jamais mis les pieds, je n’y connais personne. Mon étoile ne va pas jusqu’à lui, ma cellule nerveuse n’y a développé aucune synapse.
De même, les milliards d’êtres humains qui me sont contemporains existent de façon totalement abstraite, un simple chiffre, alors que mon humanité concrète se limite à quelques centaines de personnes, rencontrées ou non, présentes ou passées, qui donnent sa forme et ses couleurs à l’image que je me fais de l’humain. Et au sein de cette proportion réduite, se trouve ceux que j’appelle mes précieux.

Mes précieux ne sont pas forcément les vôtres.
Ils n’ont pas forcément de qualités extraordinaires ou un grand pouvoir sur le monde.
Et souvent, ils ne sont même pas reconnus pour ce qu’ils font ou ce qu’il sont, au niveau local comme mondial.
En revanche, ils influent fortement sur mon monde à moi. Ils me touchent.
Si je sais apprécier leur présence, ils donnent une saveur incomparable à l’expérience que je vis dans ce monde-là, ce monde où je suis connecté à eux.
Mes précieux éclairent le monde et ma vie. Ils font briller mon étoile.
C’est par exemple l’ostéopathe que je laisse me manipuler avec confiance. Quelqu’un qui a pris le temps de faire des études particulières, qui est entré dans une démarche différente de la médecine officielle, qui se forme en permanence, fait évoluer sa vision du corps et du soin, gagne dextérité et sensibilité, pour que pendant une heure je puisse m’y connecter, me couler dans sa pratique comme dans un cocon, et me sentir mieux. C’est précieux.
C’est aussi l’apiculteur, qui malgré le déclin des abeilles, l’effondrement de ses ruches et l’âge de la retraite, continue de travailler dur, d’espérer la floraison du châtaignier ou de transhumer là où cela fleurit, et de produire ce miel que pourtant personne ne lui demande. Je pourrais en acheter au supermarché ou au magasin bio, mais l’apiculteur voisin, sa façon de ne pas baisser les bras et de préserver quelque chose de précieux pour lui, au-delà du rationnel, me rend son miel précieux.
C’est aussi le professeur de mon fils, qui ne se contente pas des circulaires et des programmes, s’implique, ne renonce pas devant l’indifférence – voire l’incivilité – des élèves, remplit une mission plus qu’il ne va au travail, et prouve chaque jour tranquillement que tout n’est pas perdu. Précieux.
C’est le voisin dont le jardinage mesuré, la cuisine végétarienne, la démarche spirituelle, me montre qu’une vie cohérente est possible. Bien que nous n’ayons que peu de contacts, sa simple présence m’est précieuse.
C’est aussi le dentiste à la main si sûre, totalement impliqué dans le confort du patient, capable de reprendre son travail jusqu’à une idée de perfection qui n’a de valeur qu’à ses yeux expérimentés. C’est le couvreur qui a refait notre toit, et dont l’équipe ajoute à l’excellence technique une attitude d’une dignité impressionnante. C’est le policier municipal qui couve d’un regard étonnamment doux les enfants traversant la route, l’herboriste dont les tisanes et les savons font croire au renouveau, le médecin homéopathe qui n’a jamais pris mes enfants pour des maladies mais pour des êtres capables de guérir et qu’il fallait juste aider un peu en réfléchissant beaucoup.
Les précieux, ce sont tous ces gens qui ne se contentent pas du minimum mais donnent plus qu’ils ne prennent.
Ces précieux le sont pour moi parce que, en reconnaissant la qualité de leur présence, je prends conscience de la qualité du monde et de la chance que j’ai.
Je pourrais n’entrer en contact qu’avec des gens pressés, indifférents, médiocres dans leur travail ou leur attitude, des gens qui se débarrassent de ce qu’ils font et ont toujours peur d’être exploités, de se faire avoir, de recevoir moins que ce qu’ils valent. Mais j’ai mes précieux.
De même, je pourrais n’avoir avec ceux qui m’entourent que des rapports négociés au mieux de mes intérêts et en tirer une certaine satisfaction. Mais elle n’est rien en regard de la gratitude éprouvée pour le précieux, son existence, sa valeur. Je savoure ma chance de les avoir autour de moi. Le monde entier change alors de goût. L’étoile brille plus fort, ses bras vont plus loin.

En ce moment, je lis « Oh… » et je crois que c’est le premier livre de Philippe Djian que je finirai avec plaisir. Je n’ai pas encore terminé Les Ultras des Lumières de Michel Onfray, mais j’ai entamé Pourquoi pas ? de David Nicholls. Et j’ai ressorti La Maison des feuilles, de Danielewski, pour remettre à sa place La Cité des Saints et des Fous.

J’ai l’impression d’écrire mieux quand je lis bien.

Une Réponse to 'Les précieux'

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  1. […] déjà parlé de mes précieux, ces gens qui rendent ma vie plus belle. Une ostéopathe dont les mains me […]


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