Comme ça s'écrit…


C’est beau, mais ça ne se mange pas

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 26 mars, 2013

Nous devrions avoir une attitude plus révérencieuse vis-à-vis de l’art. Montrer du respect à l’artiste – même s’il faut parfois le débusquer sous l’artisan, le commerçant – ou au moins à son œuvre. Nous pourrions trouver ainsi un allié utile chez celui qui tente de dire quelque chose de l’être.
La vie n’est pas un combat, n’en déplaise aux darwinistes, sociaux ou autres, mais une exploration. Il y a, au creux de notre ADN comme dans l’immensité du temps, un océan qui recèle des continents cachés. La vie est là-bas, derrière cet horizon apparemment lointain. Faute d’avoir le courage de suivre le vent, nous restons le plus souvent au port, assez fiers tout de même d’en arpenter les quais d’un air conquérant. Nous sommes forts ici, chez nous, dans notre construction mentale de ce qui est et de ce qui doit être. Et puis vient un artiste, ou juste une œuvre d’art.
Ce qu’elle nous dit fêle le réel. Une lumière aveuglante éclate par les fissures du décor qu’ont savamment repeint des générations d’artisans et de commerçants. On ferme alors les yeux, on crie au scandale et à la dégradation (de l’art, des valeurs, de la société toute entière… on a le choix), ou alors on se laisse guider.
L’art peut prendre par surprise, mais avec un esprit assez affûté il est possible de s’y préparer et de se sensibiliser aux chocs qui tapotent parfois notre quotidien en toute discrétion. Car, pour étouffer les cris de l’art, nous avons inventé le vacarme de la distraction. L’océan de la vie est agité de tempêtes factices, toujours prêtes à nous rejeter au rivage. Alors que le vent va bien plus loin.
Je viens de lire dans un court opus de Michel Houellebecq (Rester vivant, éditions de La Différence – 1991) :

Bifurquez, changez de direction autant de fois que nécessaire. Ne vous efforcez pas trop d’avoir une personnalité cohérente ; cette personnalité existe, que vous le vouliez ou non.
…/… Un poète mort n’écrit plus. D’où l’importance de rester vivant.

Un peu plus loin, on lira :

Ainsi, la chair du monde est remplacée par son image numérisée ; l’être des choses est supplanté par le graphique de ses variations. Polyvalents, neutres et modulaires, les lieux modernes s’adaptent à l’infinité de messages auxquels ils doivent servir de support.
…/… Mobiles, ouverts à la transformation, disponibles, les employés modernes subissent un processus de dépersonnalisation analogue.

Dans un film* passé sans doute inaperçu, Christophe Lambert nourrit une Sophie Marceau tétraplégique et coléreuse. Privée de toute sensibilité, elle hurle à son homme de chevet qu’il ne lui reste que la bouffe pour exister et qu’il n’a pas intérêt à l’en frustrer. Un plan suivant montre son point de vue sur le dos de Lambert, debout devant la fenêtre ouverte, le balcon dominant la ville et la mer au-delà.
Merci l’artiste !

*L’Homme de chevet, tiré du livre de Éric Holder

3 Réponses to 'C’est beau, mais ça ne se mange pas'

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  1. Didier said,

    Je partage ! Merci pour ce billet


  2. […] d’être, et ça, c’est de l’art. C’est clair ? Sinon, je développe. Dans un billet titré C’est beau mais ça ne se mange pas, j’avais déjà écrit (entre autres choses géniales et méconnues) que « Nous devrions avoir […]


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